Le film de Yilmaz Güney s’impose autant par sa beauté formelle que par la profondeur de ses questions.

Aimables et admirables, les sociétés traditionnelles ? Le voyageur peut le penser quand il contemple la couleur d’un monde finissant et regarde, de loin, s’écouler la vie selon les rythmes sages d’un ordre très ancien.

Pourtant, ce monde vénérable n’échappe pas plus que les autres à la violence, latente dans le code moral et qui s’impose avec la force d’une loi dès que l’ordre est transgressé. Telle est la dure réalité qui va frapper, dans la Turquie d’aujourd’hui, cinq prisonniers bénéficiant de quelques jours de permission. « Yol », cette permission, ne sera pas pour eux la douce parenthèse tant attendue, mais un difficile chemin, sur lequel toutes les violences sociales seront tour à tour rencontrées.

Certes la violence politique n’est pas oubliée : Yilmaz Güney, emprisonné par les militaires, montre ce qu’est la violence quotidienne dans les villes et sur les routes de Turquie : patrouilles, couvre-feu, fouilles, et surtout la répression sanglante dont est victime le peuple kurde. Mais « Yol » n’est pas un film politique : la violence des militaires, si inflexible qu’elle soit, n’est pas la plus redoutable : ouverte, visible, elle ne touche que superficiellement l’univers des héros du film.

Ce qui s’impose à eux, dès qu’ils retrouvent la société, c’est la loi morale, c’est le code de l’honneur. L’un, Mehmet, est rejeté par sa belle-famille qui l’accuse d’avoir laissé tuer un des siens. L’autre, Seyit, apprend que sa femme s’est prostituée pendant son absence et doit laver son honneur dans le sang. Loi de l’honneur, loi du clan, obsession de la pureté : les femmes en sont les premières victimes, surveillées, enfermées, rejetées dès qu’elles manifestent un désir ou une passion personnelle. Mais les hommes aussi sont des victimes : victimes du devoir que la société leur commande, victime de cet honneur auquel ils doivent se sacrifier, victimes de la loi qu’ils continuent d’imposer – ainsi Mevlüt le jeune fiancé qui, tout en supportant mal la surveillance de deux duègnes, répète à sa promise les principes de la soumission.

« Yol » est cette description de l’ordre impitoyable qui régit un peuple par ailleurs coloré et fraternel. Mais c’est surtout l’histoire de la révolte de quelques-uns, qui ne naîtra pas d’une «prise de conscience» politique, mais tout simplement de l’amour. Amour pour la femme impure, qui surgit sur un épuisant chemin de haute montagne. Amour de la femme pour son mari « déshonoré », qui lui donnera la force de briser la loi du clan… Cette revanche des êtres contre une violence qui les nie est sans doute aussi vieille que le monde. Mais point de romantisme : à l’issue du combat, c’est très rarement l’amour qui triomphe.

Ainsi dans « Yol » où, finalement, c’est l’ordre social qui gagne et qui continue de régner au moins sur les apparences. Les uns se soumettent à la loi, comme Orner le Kurde qui sacrifie un amour naissant pour remplacer, selon la loi immuable, l’époux tué par les Turcs. Seyit, lui, l’enfreint dans son cœur mais la mort de sa femme ne lui permet pas d’aller plus loin. D’autres mourront, exécutés, pour que l’honneur soit sauf…

Pourtant, quelque chose bouge, presque imperceptiblement. La modernité apparaît, non seulement dans l’ordonnance des villes, mais dans les attitudes et les regards : la jeune fiancée ne porte pas le voile et sa robe laisse apparaître ses jambes ; elle a choisi celui qui croit être son maître plus qu’elle n’a été choisie par lui et, dans son regard et sa voix, perce un soupçon de moquerie. Signes légers d’une « libération » presque inéluctable. La violence propre aux sociétés traditionnelles disparaîtra. Il suffit de regarder les sociétés modernes pour savoir qu’une violence encore mieux cachée lui succédera. Mais ceci est une autre histoire.

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Article publié dans le numéro 366 de « Royaliste » – 30 septembre 1982