Les lanceurs d’alerte prennent des risques majeurs pour dénoncer les fraudes et les crimes commis par des groupes privés et des acteurs publics. Les vérités qu’ils dévoilent sont parfois officiellement reconnues mais ce dévoilement les condamne à la mort professionnelle, à d’interminables vengeances procédurières et au saccage de leur existence personnelle. Les lanceurs d’alerte ne sont pas des héros à célébrer mais des citoyens à protéger – ce que montre, de manière exemplaire, l’action et la réflexion de Stéphanie Gibaud.

Cette femme qui en savait vraiment trop fut d’abord un modèle de réussite professionnelle, digne de figurer à la une des magazines qui vantent les charmes de la modernité ultralibérale. Après des études de linguistique, Stéphanie Gibaud avait travaillé pour l’ambassade des Etats-Unis puis pour le R.C. Lens avant de rejoindre en septembre 1999 UBS France, filiale de cette Union des banques suisses qui est, à l’époque, « la Rolls-Royce des banques ».

Etrangère au monde de la finance, ignorant tout de la gestion de patrimoine, elle est chargée d’organiser des événements luxueux destinés à attirer de riches clients dans les filets de la banque. Son salaire est confortable mais pas faramineux, elle dépense de grosses sommes pour les « events », vit dans un monde de privilèges et se donne à UBS, dont elle apprend à connaître les rouages, sans ménager son temps, sa santé, sa famille. La société a grossi et tourne à plein régime dans le monde enchanté de la finance internationale…

Et puis, tout à coup, le scandale. A l’automne 2007, en pleine crise des subprimes, on apprend qu’un des chargés d’affaires du groupe, Bradley Birkenfeld, s’est dénoncé aux autorités judiciaires étatsuniennes pour avoir aidé une vingtaine de personnes très fortunées à frauder le fisc. La banque nie, est confondue par les enquêteurs, doit livrer les noms de 4 450 clients fraudeurs et payer une amende de 800 millions de dollars. Le prestige de la banque en prend un sérieux coup et, chez UBS France, c’est la panique.

C’est aussi, pour Stéphanie Gibaud, le début du cauchemar. Bien sûr, elle n’est pas dans le coup puisqu’elle ne touche pas aux activités bancaires auxquelles elle est supposée ne rien comprendre. Mais, le 25 juin 2008, on lui ordonne d’effacer les fichiers de son ordinateur, suite à une perquisition au siège de la banque. C’est que les luxueux événements qu’elle organise comptent parmi les invités des chargés d’affaires d’UBS, venus de Suisse pour inciter des Français à placer leur argent dans la maison mère. Cela en toute discrétion et plus précisément en toute illégalité car la loi interdit ce type de démarchage.

Tout de suite, Stéphanie comprend qu’elle est la complice involontaire d’un vaste système de « blanchiment en bande organisée de fraude fiscale » et refuse d’effacer ses fichiers. Dans ce monde clos où l’on baigne dans la peur, le sadisme et le mépris, s’enclenche alors la mécanique destinée à broyer l’élément rebelle : humiliations, isolement, menaces. Cela va durer quatre ans mais, dès la deuxième année, un neuropsychiatre posera à Stéphanie une question qui dit tout : « Comment expliquez-vous que vous soyez encore vivante ? ». La réponse est dans le premier livre (1) qui raconte comment on ne plie pas, malgré les souffrances, et comment on lutte pour défendre ses droits avec l’Inspection du travail et aux Prud’hommes, comment on fait éclater la vérité avec les journalistes, les Douanes et devant la Justice…

C’est ainsi que Stéphanie Gibaud est devenue une lanceuse d’alerte, reconnue comme telle. En 2015, elle reçoit le prix « Anticor » et, en compagnie d’Edward Snowden et d’Antoine Deltour, le prix Sakharov. La reconnaissance, c’est bien, mais ça ne fournit pas le pain quotidien et ça ne protège pas de la vengeance. Plusieurs procès sont intentés à Stéphanie, qui n’arrive pas à retrouver un emploi. Cette situation n’a rien d’exceptionnel. On sait qu’Edward Snowden s’est exilé en Russie et que Julian Assange s’est réfugié à l’ambassade de l’Equateur à Londres. Comme le dit un lanceur d’alerte anonyme : « Le plus dur n’est pas d’alerter ; c’est de gérer l’après ». Stéphanie Gibaud est beaucoup moins elliptique. Dans son deuxième livre (2), elle explique comment les lanceurs d’alerte sont assassinés par les entreprises, par les lois, par l’Etat, en France, dans l’Union européenne, aux Etats-Unis… Assassinat ? Le mot peut paraître excessif mais il faut se souvenir de la lanceuse d’alerte Daphne Caruana Galizia, tuée par une bombe à Malte le 16 octobre 2017. Et puis, nul n’ignore que l’étouffement est une technique d’assassinat communément utilisée… De fait, tout lanceur d’alerte risque l’asphyxie financière parce qu’il ne trouve plus personne pour l’employer, l’étouffement sous accumulation de procès, l’auto-élimination à la suite d’une dépression nerveuse.

Quant à l’élimination politique, professionnelle et sociale des lanceurs d’alerte, Stéphanie Gibaud donne de très nombreux exemples qui devraient inciter le législateur à agir sans délai s’il n’était pas indifférent ou complice d’innombrables infractions et dénis de justice sous prétexte de discipline de vote. L’antimorale de notre histoire, en régime ultralibéral, c’est qu’on ne dérange pas les riches, ou alors de manière très marginale parce qu’on est poussé dans ses retranchements et qu’il faut donner quelques gages à l’opinion publique. Quant aux riches, ils pratiquent une solidarité de classe sans faille dès lors qu’il s’agit de défendre leurs communs privilèges et arrangements délictueux (3).

Les discours sur « l’entreprise citoyenne » et sur l’éthique managériale masquent maintes pratiques frauduleuses qui sont cachées comme autant de secrets de famille. Dans l’industrie pharmaceutique, le docteur Irène Frachon qui a lutté pendant des années pour dénoncer le Mediator a été soutenue par sa hiérarchie mais beaucoup d’autres se heurtent à des murs ou voient leur juste cause s’enfoncer lentement dans l’édredon judiciaire. Ainsi Jean-Pierre Basset, qui dénonce les modalités de prélèvement du plasma aux Etats-Unis, et Alain Robert, qui a révélé les pratiques d’un laboratoire spécialisé dans la fécondation in vitro… Bien sûr, il y a les délégués du personnel ! Mais ils subissent de violentes pressions. Bien sûr, il y a l’Inspection du travail ! Mais là encore, les grosses boîtes ne reculent pas devant les manœuvres d’intimidation… Le sort du lanceur d’alerte dans l’entreprise fait penser à celui du déviationniste au sein de l’appareil communiste d’antan : tout à coup, on devient transparent pour les amis, collègues ou camarades ; avant même d’être exclu, on n’existe plus.

Il est vrai que, depuis 2013, la loi Sapin II offre une protection aux lanceurs d’alerte, qui ne peuvent plus être licenciés et qui ont le droit de saisir des associations ou les autorités si la hiérarchie de l’entreprise reste inerte. Stéphanie Gibaud montre l’utilité et les limites du dispositif légal de protection, qu’elle compare aux facilités que la même loi Sapin II accorde aux banques qui fraudent : aujourd’hui, la banque peut négocier le montant d’une amende sans avoir à reconnaître sa culpabilité. Par exemple, en janvier 2017, UBS a engagé une négociation en vue d’une amende de 75 millions d’euros alors qu’elle risquerait dans un procès une amende de 5 milliards. Puis elle a choisi le procès, parce qu’elle estime qu’elle s’en tirera à meilleur compte qu’en négociant – ses avocats sachant comment multiplier les recours pour faire traîner l’affaire pendant des années. Pour UBS, les frais d’avocat sont une broutille. Pour Stéphanie Gibaud, c’est une catastrophe : en huit années de procédure, elle a dépensé 35 000 euros et rencontré huit avocats… On notera que Stéphanie Gibaud et son éditeur sont poursuivis en diffamation par UBS pour La femme qui en savait vraiment trop – raison de plus pour acheter le livre.

Et l’Union européenne ? On annonce à Bruxelles une directive sur les lanceurs d’alerte mais le parlement de Strasbourg a adopté en avril 2016 la directive « Secret des affaires » qui permet de sanctionner les lanceurs d’alerte et les journalistes trop curieux. Le cheval a déjà mangé l’alouette.

Les énormes obstacles qui se dressent devant les lanceurs d’alerte ne découragent pas Stéphanie Gibaud. Son deuxième livre, qui est riche de propositions concrètes, se termine par dix propositions pertinentes. Il faut que les lanceurs d’alerte échangent des informations et se fédèrent. Il faut que les citoyens rejoignent les associations qui défient l’industrie financière et les multinationales. Il faut lancer une COP sur l’évasion fiscale et réquisitionner les biens mal acquis… La Nouvelle Action royaliste milite quant à elle pour la nationalisation complète du secteur financier et pour le contrôle étatique des mouvements de capitaux. C’est l’Etat national qui peut et doit briser l’ordre injuste des choses.

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(1)    Stéphanie Gibaud, La femme qui en savait vraiment trop, Les coulisses de l’évasion fiscale en Suisse, Editions du Cherche Midi, 2014. Postface d’Antoine Peillon, journaliste et auteur de : Ces 600 milliards qui manquent à la France, Enquête au cœur de l’évasion fiscale, Le Seuil, 2012.

(2)    Stéphanie Gibaud, La traque des lanceurs d’alerte, Editions Max Milo, 2017. Préface de Julian Assange.

(3)    Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot, Tentative d’évasion (fiscale), Zones, 2015. Voir notre article dans le numéro 1098 de « Royaliste ».

NB. La conférence de Stéphanie Gibaud, le 29 novembre 2017 aux Mercredis de la NAR est disponible sur You tube : https://www.youtube.com/watch?v=RbTfMnh1WW0

Article publié dans le numéro 1136 de « Royaliste » – 2018