Il ne faut pas avoir peur de l’Allemagne, mais tenir pour redoutable la peur qu’elle suscite à nouveau. Comprendre enfin l’angoisse des Allemands, source d’une violence inouïe, c’est permettre à la France de nouer des relations amicales avec son énigmatique voisin.

Nous ne connaissons pas l’Allemagne, et nous ne voulons pas la voir. Preuve en est le débat franco-français sur le « danger allemand » qui se développe depuis la chute du Mur de Berlin. D’un côté, les rassurantes niaiseries sur le couple franco-allemand. De l’autre, les bouffées délirantes de ceux qui voient déjà les Panzer aux portes de Paris. Dans les deux cas, un type d’argumentaire qui puise dans le même bain historique l’illusoire nécessité d’une indéfectible amitié sur fond européen, ou la fausse fatalité d’un antagonisme réactivé par l’unité teutonne.

Philippe Delmas échappe à cette pesante dialectique en démontrant que les deux attitudes sont dangereuses pour la paix en Europe. Il ne s’agit pas pour lui de prendre le point de vue de Sirius. Au contraire. Il plonge au plus profond de l’histoire de l’Allemagne et de la culture des Allemands pour nous permettre de mesurer le fossé qui continue de séparer les Gaulois et les Germains.

Le fossé, ou plutôt l’abîme. Car tout nous sépare : la définition des mots (culture, civilisation), des concepts (l’Etat, la nation), la relation à l’histoire, la façon de s’inscrire dans la géopolitique européenne… Philippe Delmas expose tous nos dissentiments et montre que les Français sont encore plus séparés des Allemands qu’ils ne le croyaient. Des deux côtés du Rhin, les nationalistes trouveraient dans son livre de nouveaux arguments si ce formidable travail d’élucidation ne provoquait pas un choc salutaire. Clarifier un désaccord, même et surtout s’il est quasi-millénaire, c’est éviter les mauvaises querelles et, déjà, favoriser une mutuelle reconnaissance quant à la nature et aux enjeux du véritable conflit.

Ce conflit est très difficile à résoudre autrement que par la guerre, mais aucune guerre n’a jamais résolu ce conflit car il est d’ordre métaphysique : il porte sur deux manières, antinomiques, d’être ensemble. Depuis mille ans qu’elle existe, la France ne s’est jamais posée de manière tragique la question de son identité : l’Etat, les citoyens, la nation, le territoire forment un ensemble unifié et unifiant, qui participe de l’universel. Les Français sont donc dans une situation privilégiée car l’être de l’Allemagne est dans la séparation : particularismes au sein de l’Empire, « partition de l’âme » provoquée par la Réforme,extrême division politique après le traité de Westphalie. « L’Allemagne, écrit Philippe Delmas, n’est vraiment que l’assemblée générale des Allemands » qui vivent au sein de communautés religieuses et locales.

L’angoisse allemande procède du caractère irréconciliable de cette Allemagne où coexistent de petites entités indépassables. Mais l’unité allemande ? Elle ne peut se faire sur un territoire jamais précisément délimité, du moins jusqu’à une date récente. Mais l’Etat allemand ? Il n’a rien à voir avec la nation allemande, qui ne sait pas ce qu’elle est et qui a cru ou croit encore qu’elle est partout où il y a des Allemands. De cette terrible angoisse existentielle, on ne se sort que par la guerre, et si la guerre ne suffit pas, par le totalitarisme et la terreur. Comme les Allemands ne pouvaient pas être comme les autres (comme les Juifs, peuple sans territoire mais indéfectiblement uni, comme les Français, si sûrs d’eux-même), ils ont follement voulu être eux-mêmes en éliminant les autres.

Cela signifie que les autres (nous autres Français, notamment) sont partie prenante à la tragédie allemande, cause secondaire mais efficiente de leur incapacité à être. Nous croyons que l’histoire arrangera les choses (grâce à l’institution de la démocratie, à laprospérité économique, à la construction européenne) et que l’horreur du nazisme servira de leçon. Mais Philippe Delmas nous dit que rien ne s’arrange. La culpabilité ouest-allemande à l’égard du nazisme se double maintenant d’une culpabilité est-allemande à l’égard du communisme et il n’y a toujours pas d’histoire unifiée des deux peuples dans l’enseignement. Un territoire réunifié et juridiquement défini existe depuis dix ans, mais les deux moitiés de l’Allemagne continuent d’être séparées par le niveau de développement économique, par la différence des conditions sociales, par la mémoire et de mutuels ressentiments.

Plus généralement, l’Etat est fragile car sa bonne réputation tient au fait qu’il n’a pas connu d’épreuves, le mark (élément fondamental d’identification) est appelé à disparaître dans l’euro, et l’ultralibéralisme est en train de détruire l’économie sociale de marché – autrement dit un élément majeur de la sociabilité allemande. Après avoir vécu de 1946 à 1989 avec une identité imposée du dehors, l’Allemagne reste « une nation à contrecoeur » et les Allemands recommencent à avoir peur d’eux-mêmes.

La « mondialisation », la dé-construction européenne sous l’effet de l’ultralibéralisme et les incantations n’y changeront rien : l’Allemagne est fragile, et elle redeviendra belliqueuse si nous la laissons seule face à son désarroi. Pour elle-même autant que pour l’Europe, la France doit aider l’Allemagne à devenir paisiblement elle-même. Philippe Delmas montre pourquoi et comment, avec une intelligence aiguë de l’histoire et une sympathie exempte de toute feinte pour un pays qu’il connaît intimement.

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(1) Philippe Delmas, De la prochaine guerre avec l’Allemagne, Odile Jacob, 1999.

Article publié dans le numéro 739 de « Royaliste » – 1999