La vie politique de la nation semble tout entière inscrite dans l’affrontement entre la droite et la gauche. Pourtant, la logique politicienne ne peut empêcher que les véritables débats passent les frontières habituelles et provoquent des conflits à l’intérieur des partis et des camps.

Cette observation se vérifie aisément dans le domaine de la politique économique : la contestation la plus vigoureuse du plan de rigueur ne vient pas de la droite mais d’une partie de la gauche, que nous rejoignons sur ce point : opposés pour des raisons fondamentales au parti pris libéral et européen de la nouvelle équipe gouvernementale, nous avons dénoncé l’inutilité d’une dévaluation trop timide, le sacrifice du projet industriel et de la reconquête du marché intérieur – donc de l’emploi – et le caractère illusoire d’une politique anti-inflationniste qui refuse de s’en prendre aux causes structurelles de ce mal lancinant.

Ni idéologique, ni partisane, ni tactique, cette critique se situe dans la ligne constante suivie par « Royaliste », avant comme après le 10 Mai. Elle nous a conduits à prendre encore plus de distances à l’égard d’un pouvoir qui a opéré, en mars dernier, un véritable bouleversement de ses perspectives. Elle nous rend aujourd’hui très sensibles à l’attitude de Jean-Pierre Chevènement qui a publié récemment (1) des analyses, des critiques et des propositions proches des nôtres… Comme nous, l’ancien ministre de l’Industrie conteste la politique de déflation et l’insertion de notre pays dans les mécanismes mutilants de la division internationale du travail. Comme nous, il réclame une politique d’indépendance, assortie de certaines mesures de protection qui nous permettraient de limiter la pénétration de notre marché et de reconstituer notre potentiel industriel. Comme nous, il propose une stratégie industrielle fondée sur la maîtrise des nouvelles technologies…

UN MAUVAIS PROCES

Ce projet réaliste et somme toute mesuré est partagé par nombre de responsables socialistes et devrait l’être par les gaullistes conséquents. Il est en revanche vivement attaqué par cette fraction de la gauche que l’on dit « moderniste », « rocardienne » ou… « américaine », et qui est en train d’instruire un mauvais procès. Il est tout de même renversant que Roger Priouret, dans un article intitulé « le vertige de la haine » (2) ose ranger parmi les propagandistes de cette haine les partisans d’une politique de protection économique. Il est non moins étonnant qu’un esprit aussi pertinent que Jacques Julliard puisse définir cette politique comme un « enfermement » (3)… en faisant mine d’oublier que la volonté de protéger un pays est étrangère au fantasme autarcique, au refus de tout échange avec l’extérieur. Les grands pays industriels, qu’il s’agisse des Etats-Unis, du Japon ou de la République fédérale, pratiquent une politique de protection, tarifaire ou non, de leur marché : ces entorses au principe de la libre concurrence ne les empêchent pas d’importer ce qui leur manque et d’exporter massivement – en donnant de surcroît des leçons de libéralisme au monde entier.

Au nom de quoi la France devrait-elle accepter de jouer à un jeu dont personne ne respecte les règles ? Au nom de quoi devrait-elle accepter de s’offrir, désarmée, à l’agression économique dont elle est victime ? Une politique de protection temporaire n’a d’autre objectif que de rétablir un équilibre dans les échanges, d’autre intention que de nous donner la possibilité de reprendre des forces. Nulle « haine » ne l’inspire, ni le moindre désir d’enfermement. D’aucuns déduiront de ces brèves remarques que nous sommes devenus « chevènementistes ». Il faudrait pour cela que l’ancien ministre précise ce qu’il entend par « République moderne » et nous convainque qu’il ne sacrifie pas à une mythologie désuète. Il faudrait surtout qu’il surmonte le paradoxe du jacobinisme : par quel miracle le parti peut-il devenir le tout sans le mutiler ? Par quelle magie le parti peut-il devenir l’instrument de l’unité, l’artisan de la solidarité, alors qu’il porte en lui la division ? Jean-Pierre Chevènement est sans doute sensible à cette contradiction puisqu’il célèbre dans son premier article le parti du Président « instituteur de la volonté collective », avant d’en appeler, dans sa conclusion, à la constitution du « seul parti qui vaille : celui de la réussite ». Ces réserves, qui sont de taille, ne sauraient cependant nous empêcher d’approuver le souci de l’indépendance nationale qu’il exprime, et la traduction économique qu’il compte lui donner.

LIBERALISME ET AUTONOMIE

L’« autre gauche » et nombre d’intellectuels indépendants ne manqueront pas de fustiger cette collusion « nationaliste ». En retour, il serait tentant de dénoncer la « gauche américaine » et ses complices. De telles polémiques ne feraient qu’obscurcir un débat capital. C’est un fait que les excès nationalistes ont jeté la suspicion sur le simple souci de la nation. C’est un autre fait qu’une partie de la gauche exprime, par ses positions libérales en économie et à travers sa fascination pour les Etats-Unis, une nostalgie vraie de l’universel. Le malheur est que le libéralisme économique fabrique un faux universalisme, qui masque la domination des monopoles et les prétentions hégémoniques de certaines nations : la logique de l’économie moderne est celle de la volonté de puissance, son aboutissement est l’asservissement des faibles – et non la participation à une communauté de biens équitablement répartis.

La protection de la communauté nationale est donc une nécessité du moment, non une finalité : il s’agit de préserver notre identité, de conserver la maîtrise de nos moyens de production afin que nous demeurions libres d’inventer, dans, l’avenir, une autre société. La place que nous accordons à Ivan lllich dans ce numéro montre que ce projet est pour nous essentiel. Mais la soumission à la logique de l’économie libérale interdit d’en poser les fondements. Pour dépasser la querelle entre les partisans de la protection et ceux qui essaient depuis quinze ans de « changer la vie », il suffirait que ces derniers prennent conscience des nécessités momentanées et des étapes nécessaires – tant il est vrai qu’il n’y aura pas de changement réel de la société sans une autonomie minimum de celle-ci.

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(1)      Le Monde », 10 et 11 mai 1983.

(2)      et (3) « Le Nouvel Observateur » 13-19 mai 1983.

Editorial du numéro 383 de « Royaliste » – 26 mai 1983