L’évolution actuelle de l’Union soviétique est source d’interrogations. Rumeurs de coup d’État, craquements dans l’ensemble des Républiques de l’Union, débâcle économique… sont autant d’éléments inquiétants. Professeur d’Université et journaliste à Libération, Alexandre Adler est un spécialiste reconnu de l’histoire russe, de la société et de la vie politique soviétiques. Nous le remercions d’avoir bien voulu, une nouvelle fois, répondre à nos questions.

Royaliste: Comment évolue la Russie ?

Alexandre Adler : Les événements sont graves, mais pas tragiques. L’état général du pays est mauvais, la dégradation de son économie est très forte, la paupérisation est indéniable ; cependant je suis frappé par la relative incapacité de ce pays à la tragédie. Cela peut étonner de la part d’une nation qui a versé énormément de sang tout au long du siècle. Mais justement, ces souvenirs terribles ont vacciné les Russes contre la guerre civile. Dans les conflits politiques, personne ne dépasse le stade des paroles. Même les conservateurs les plus durs s’intègrent dans le nouvel espace public et subissent sans pouvoir y résister le climat de décomposition générale. Nous avons en effet un véritable effondrement du régime, de ses cadres intellectuels et de la société – que personne n’est capable d’enrayer.

Si la guerre civile entre Russes me paraît exclue, la situation dans les périphéries est beaucoup plus sombre. Et encore, cela dépend. Dans les Pays Baltes, la partie est maintenant bien engagée : lors des référendums « sauvages » beaucoup de Russes ont voté en faveur de l’indépendance, ce qui signifie qu’ils ont compris que l’indépendance des Républiques baltes ne détruiraient pas les solidarités économiques qui les inscrivent dans l’espace russe et qu’ils trouveraient des avantages au développement de ces pays. La tactique qui consistait à créer des situations à l’irlandaise a fait long feu et c’est là une bonne nouvelle, qui fait pendant à l’attitude responsable des dirigeants de la Russie ; Boris Eltsine a pris position en faveur de l’indépendance des Etats baltes. Si la question balte est résolue dans ce sens, plusieurs autres conflits pourraient trouver une solution : la Moldavie devrait faire retour à la Roumanie et, en Europe de l’Est, on devrait pouvoir trouver des solutions de compromis – en Yougoslavie et pour les minorités hongroises de Roumanie, voire pour la Slovaquie. Contrairement à ce que beaucoup annoncent, je ne crois pas que la dynamique actuelle aille dans le sens d’une aggravation des conflits nationaux.

Royaliste : Et les régions du Sud de l’Union soviétique ?

Alexandre Adler : Mon diagnostic est beaucoup plus réservé. Ne confondons pas ces régions du Sud et les régions musulmanes. Les musulmans de l’Union soviétique sont divi és en deux grands groupes, l’un qui est composé de peuples de la steppe tardivement islamisés (Kazakhs, Tatars, Bachkirs) qui vivent en symbiose avec la population russe, ce qui explique que le Kazakhstan soit aujourd’hui à la tête de la perestroïka. L’autre est composé de très vieilles nations musulmanes de culture turque et persane et qui sont donc naturellement tournées vers le Sud : le sentiment d’appartenance y est de plus en plus fort, le conflit latent avec les Russes a éclaté et seule l’extrême habileté des dirigeants musulmans turcophones d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan les amène à jouer la carte de la présence dans l’Union soviétique. Il s’agit pour eux de négocier au plus haut prix cette présence, d’obtenir une aide économique, tout en expulsant les Russes des grandes villes pour instaurer le pouvoir ouzbek, turkmène et surtout le pouvoir azéri. Au contraire, les Arméniens ont voté contre Gorbatchev au référendum du 17 mars et leur dirigeant Petrossian tente de montrer aux Turcs que l’indépendance arménienne ne les menace en rien. Cette attitude inquiète les Russes et la menace d’une déclaration d’indépendance de l’Azerbaïdjan explique que Gorbatchev ait décidé d’intervenir militairement contre les Arméniens. En outre, l’Azerbaïdjan est devenu une pomme de discorde entre la Turquie et l’Iran – les Azéri ayant choisi massivement la Turquie européanisée et laïcisée, qui est donc très bien placée pour gérer la fin de la présence soviétique dans cette région.

Quant à la Géorgie, liée aux Russes depuis le 18ème siècle, elle ne semblait pas devoir se séparer de l’Union soviétique. Pourtant, le nationalisme géorgien est de loin le plus virulent : les minorités non- géorgiennes (Abkhazes de la côte, Ossètes) sont l’objet des pires violences et la déclaration unilatérale d’indépendance ne laisse que peu d’espoir. Donc il y a bien un mouvement de sécession mais aussi, comme l’a vu Soljenitsyne, le maintien du centre. C’est là une des conséquences les plus évidentes du référendum du 17 mars : partout, y compris en Ukraine, on a voté pour le maintien de l’Union soviétique, c’est à dire contre la guerre civile. Même à Moscou, les oui l’ont emporté à 51% alors qu’Eltsine est largement soutenu, ce qui signifie que beaucoup souhaitent à la fois Eltsine comme président de la Russie et Gorbatchev comme président de l’Union soviétique. Tel est en effet le compromis qui est de nature à sauver le pays. En résumé, comme l’avait vu Soljenitsyne il y a six mois, les grandes républiques slaves et le Kazakhstan à majorité russe se sont prononcés pour conserver une certaine identité. Malgré les sécessions dont je vous ai parlé, il restera plus de 85% de la population et plus de 90% des ressources entre les mains de l’Etat soviétique. Une perte de territoire est toujours douloureuse, mais ce n’est pas la catastrophe qu’on décrit ici et là : le noyau est maintenu et, avec lui, les bases de la puissance.

Royaliste : Comment se pose la question politique ?

Alexandre Adler : Cette question est décisive quant à l’équilibre fragile qui existe, puisque c’est d’elle que dépend la relance de l’économie et le passage à un nouveau type de société. Première remarque : en même temps que le pluralisme politique s’installe, le pluralisme idéologique régresse ; il n’y a pas de programmes alternatifs qui s’opposent en Union soviétique, même s’il y a des attitudes culturelles et des comportements très différenciés. Il suffit de reprendre le texte de Soljenitsyne, que Gorbatchev a lu très attentivement, pour se rendre compte qu’il constitue le programme commun de tous les partis russes de l’extrême droite à l’extrême gauche. Que dit Soljenitsyne ? L’entrée dans la démocratie doit se faire prudemment, donc il faut maintenir un minimum de centralisation politique pour éviter l’effondrement du pays ; nous devons restaurer la propriété privée tout en maintenant un contrôle d’Etat sur un certain nombre de richesses ; la Russie n’est plus capable de maintenir ses marches non-russes (baltes, caucasiennes) mais le noyau central doit subsister et tout repose sur un compromis historique entre Russes et Ukrainiens. Tels sont les points d’accord, qui expliquent la faiblesse du débat politique et intellectuel, y compris sur la politique étrangère, y compris sur la privatisation malgré la virulence de certains propos. De même, beaucoup de Russes soutiennent Eltsine tout en souhaitant que Gorbatchev conserve ses fonctions.

Royaliste : Où en est Gorbatchev ?

Alexandre Adler : Je suis partagé dans mon opinion. D’un côté, Gorbatchev semble épuisé par l’immense chemin parcouru, fatigué dans son expression, et prenant des décisions incohérentes – par exemple la réunion du Parlement pour destituer Elstine après sa victoire au référendum, mais qui lui vote les pleins pouvoirs ; ou encore la décision d’attaquer les villages arméniens, au moment où François Mitterrand est en Russie, ce qui entraîne le départ précipité du président français. D’un autre côté, Gorbatchev a continué à se comporter en grand politique. En gros, il hérite à partir de 1990 des ruines de ce qu’avait été son grand plan : la troisième voie, une démocratie de parti unique, la transformation de l’Europe de l’Est en Commonwealth… Cet espoir s’est évanoui au moment de la chute du mur de Berlin. L’implosion qui s’en suit en Union soviétique est telle qu’il doit renoncer peu à peu aux différents éléments de sa politique initiale pour se replier. Mais il reste admirable dans cette phase de repli car il interdit l’usage de la force par les conservateurs, il prépare une structure pluraliste et essaie de regrouper les forces réformatrices. Il perd le congrès du P.C., dont la conduite trop hésitante amène le départ de Eltsine et la formation d’une opposition démocratique. Cela signifie que Gorbatchev devient le chef d’une coalition de centre-droit avec les conservateurs et contre Eltsine – ce qui n’est pas sa véritable orientation. Commence alors une phase de négociation qu’on a appelée le plan des 500 jours sur le passage à l’économie de marché. Ce plan a provoqué, au printemps et pendant l’été 1990, une réaction de l’appareil d’autant plus forte qu’elle a été spontanée : ce fut une sorte de déprime vécue par la Nomenklatura.

Ce moment passé, on peut estimer que Gorbatchev passera l’été. Mettra-t-il ce délai à profit pour signer le traité de l’Union et commencer à reconstruire le pays ? On aimerait le croire mais on n’en est pas tout à fait sûr parce que les événements d’Arménie restent inquiétants et parce que le climat d’anarchie s’est étendu. Pour autant, des phénomènes positifs existent : d’abord, l’absence de perspective de guerre civile ; ensuite le succès relatif de certaines régions (l’Ukraine, le Kazakhstan) et de certains maires (Leningrad). Il semble donc que le pays peut survivre à un rythme ralenti pendant un ou deux ans sans effondrement total de la société. Pendant ce temps, des mécanismes de troc se mettent en place, la privatisation a commencé, la régionalisation bat son plein, les forces politiques sont présentes : ce sont là des signes qui montrent qu’un lent mouvement ascendant a commencé.

Royaliste : Pouvez-vous dessiner plus précisément l’avenir ?

Alexandre Adler : Il est difficile de faire un pronostic mais je vois les choses de la manière suivante : l’Armée est vraiment passée à côté de la possibilité d’un coup d’Etat, qui a été envisagé mais qui était très difficile à réussir ; la société se reconstitue peu à peu avec un pouvoir central faible et un pouvoir régional fort. Nous allons sans doute assister à l’établissement d’une sorte de directoire comprenant les présidents des Républiques, Gorbatchev et quelques représentants de la technocratie. Donc Gorbatchev ne tombe pas, parce que d’une certaine façon il n’est plus au pouvoir : pendant l’hiver les militaires ne l’ont pas fait tomber parce qu’ils pensaient pouvoir le piloter et, aujourd’hui, Eltsine n’a ni les moyens ni l’envie de prendre en mains l’Union soviétique. Telle pourrait être la situation pendant deux ou trois ans. Ensuite, lorsque la première phase de la convalescence sera achevée, viendra le moment où une politique de rétablissement de la puissance russe devra être menée, avec un Etat plus centralisé qui voudra reprendre en mains un certain nombre de programmes économiques, techniques et diplomatiques. Ce sera le moment du troisième homme, qui ne sera vraisemblablement ni Gorbatchev ni Eltsine, mais sans doute un représentant de la technocratie.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 560 de « Royaliste » – 3 juin 1991