LE BREXIT VU PAR

ELISABETH II

Reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord,

de ses dépendances, et Chef du Commonwealth

 

La question actuelle du Brexit présente, outre des aspects économiques et sociaux, des enjeux pour la préservation de la paix en Irlande du Nord, mais aussi par rapport au statut de l’Ecosse et du rocher de Gibraltar, possession anglaise face au continent africain. Il s’agit là de questions institutionnelles.

Dans ce contexte, il est légitime de se poser la question de savoir, si dans une monarchie parlementaire, telle celle du Royaume-Uni, la Reine peut et doit intervenir dans cette problématique. La réponse est assurément oui. Reste à savoir comment et pourquoi.

C’est dans les moments de crise ou d’événements historiques que la Dame aux chapeaux emblématiques et tenues colorées (ce que l’on retient avant tout des magazines people) nous révèle le fonctionnement réel de la monarchie britannique.

Il y a tout d’abord certains principes à respecter pour le monarque, dont celui du devoir de réserve, lié à son obligation constitutionnelle de neutralité, elle-même découlant de sa fonction de garant de l’unité nationale.

Cela ne signifie pas pour autant, bien au contraire, qu’il soit interdit à la Reine d’avoir une opinion sur les affaires de l’Etat, dont elle est chaque jour informée par les « red boxes » (ces mallettes rouges contenant les rapports, notes confidentielles, télégrammes diplomatiques, projets de loi …) que lui adresse quotidiennement le Cabinet (gouvernement de Sa Majesté); ni même qu’elle n’ait pas son mot à dire dans la conduite des dossiers, ou qu’elle n’y exerce aucune influence, comme certains pourfendeurs de la royauté s’emploient à le laisser croire, habituellement dans les médias.

Tout se passe en réalité en coulisses et notamment lors de l’entretien hebdomadaire du mercredi, de la Reine avec son Premier Ministre, qui, comme en ont témoigné ses déjà 14 Premiers ministres, depuis le début du règne d’Elisabeth II en 1952, est loin d’être une seule formalité, ou un simple entretien de courtoisie.

Selon la célèbre formule théorisée par Bagehot en 1867, auteur de « The english constitution »,  la Reine a  à cette occasion, le droit d’être informée, d’être consultée, et de conseiller soit en encourageant le gouvernement, soit en le mettant en garde.

Simplement, pour préserver ce symbole d’unité que représente la Couronne britannique, la Reine doit en permanence se garder d’exprimer publiquement toute opinion. Aussi, la Reine ne donnera jamais aucune interview politique.

Est-ce à dire que publiquement la Reine est muette en toutes circonstances et quel que soit l’instant ? Pas du tout.

En cours d’année, à plusieurs moments, elle prend la parole : lors du discours du trône, lors du discours des vœux de Noël, et lors de ses nombreux déplacements à l’intérieur ou à l’extérieur du Royaume.

Pour le discours du trône, dans le cadre d’un cérémonial immuable devant le Parlement britannique réuni (Chambre des Lords et Chambre des Communes), le texte qu’on lui présente a été certes rédigé par le Premier ministre pour exposer la politique de la prochaine année de législature. Toutefois, selon le principe « Queen’s in Parliament » signifiant que la Reine dispose au moins symboliquement d’une part dans le processus parlementaire, il peut arriver que la Reine fasse part au Premier ministre de sa volonté d’ajouter un mot ou une phrase à ce discours, pour marquer les esprits, en certaines circonstances.

Pour les vœux adressés annuellement à la nation, lors de son discours de Noël, la parole de la Reine est cette fois, totalement libre (le gouvernement n’exerce aucun contrôle sur son contenu). Elle peut donc à cette occasion et de manière mesurée faire passer des messages.

Enfin, lors d’inaugurations ou d’événements liés à son rôle de représentation, il lui arrive de glisser publiquement quelques phrases non anodines face à ses interlocuteurs.

Ainsi, la parole de la Reine étant publiquement extrêmement rare, donc précieuse, ses moindres faits, gestes ou propos sont analysés, décortiqués, interprétés, pour y déceler les signes réels de sa volonté.

Ceci exposé, qu’en est-il alors pour le Brexit ?

Le 23 juin 2016, les Britanniques votent en faveur du Brexit (British exit), soit la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne.

Le 27 juin 2016 trois jours après le référendum, en visite en Irlande du Nord, et recevant le Vice-Premier Ministre d’Ulster, Martin McGuinness, qui lui demande « Comment allez-vous ? », la Reine (filmée) réplique aussitôt en allusion au Brexit : « I am still alive anyway », « je suis de toute façon toujours en vie », une manière humoristique de faire valoir qu’elle représente quoiqu’il arrive la continuité de l’Etat, et qu’il faudra toujours compter avec elle à l’avenir, quoiqu’il advienne. Prononcer cette simple phrase sur un territoire particulièrement concerné par les modalités futures du Brexit, en tant que Reine d’Irlande du Nord, témoigne de la finesse et du sens politique d’Elisabeth II.

Le 16 mars 2017 la loi autorisant le Premier ministre Theresa May à appliquer l’article 50 du Traité de Lisbonne enclenchant la procédure de sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni, après avoir été votée par les deux chambres du Parlement de Westminster, obtient l’assentiment de la Reine pour son entrée en vigueur, à savoir sa promulgation, de par la seule signature de la Reine, dite : royal Assent ou sanction royale. C’est en tant que garante de la validité du  processus démocratique que la Reine donne son approbation. Bien entendu, dans un cas extrême, mettant en péril l’existence même du royaume, elle pourrait s’y opposer. Ceci ne s’est plus jamais produit depuis 1708, sous le règne de la reine Anne.

Le 21 juin 2017 lors du discours du trône auquel est associé le Prince Charles, de facto lieutenant général du Royaume aux côtés de la Reine, depuis les dispositions prises pour la seconder en 2013, la Reine demeure subtilement active à la Chambre des Lords.

Cette fois, troquant son manteau d’hermine et le port de la couronne impériale d’Etat, la Reine revêt de manière inhabituelle un curieux ensemble bleu roi, dont la robe aux fleurs bleues est agrémentée de jaune, tandis que son chapeau est orné de fleurs bleues aux cœurs jaunes. Ne pas y voir une allusion au drapeau bleu européen à 12 étoiles jaunes, au moment où la Reine s’apprête à lire son discours, annonçant la préparation de la sortie du Royaume Uni de l’Union européenne, votée par 52{9ef37f79404ed75b38bb3fa19d867f5810a6e7939b0d429d6d385a097373e163} des Britanniques lors du référendum du 23 juin 2016, eut été une erreur d’appréciation pour qui sait que tout est symbole dans l’attitude de la Reine.

Aussitôt, la presse, les médias et même le référent du Parlement européen sur le Brexit, Guy Verhofstadt, s’en emparent et veulent interpréter ce signe comme une position anti Brexit de la Reine, en faveur de l’Union européenne.

Or, cela ne peut être la signification réelle de l’accoutrement de la Reine, pour une raison simple : garante de la démocratie, respectueuse du choix des Britanniques, garante de l’unité nationale et présente au sein du Parlement, la souveraine,  hautement consciente de ses devoirs constitutionnels n’aurait jamais affiché ostensiblement une telle opinion, si tel en avait été le cas.

Il faut donc chercher d’autres explications à cet acte symbolique. Plusieurs hypothèses peuvent être retenues et même, de manière cumulative.

La Reine a voulu signifier que le moment était solennel pour le royaume, et allait au-delà des questions purement nationales, une façon d’appeler à la responsabilité des parlementaires, à la prise en compte de l’intérêt général mais aussi des réalités de terrain face aux idéologies, elle qui avait par sa signature en 1973, fait entrer le royaume dans la Communauté économique européenne. Traduit autrement : il ne faudrait donc pas prendre à la légère, la sortie du royaume, de l’Union européenne.

Cela pourrait aussi signifier que la Reine veut apparaître garante des bonnes relations unissant le royaume avec les autres Etats membres de l’Union européenne (notamment l’Eire République d’Irlande), à savoir l’Europe en tant que communauté historique plus qu’entité politique, dans le présent et pour le futur, une fois le Brexit accompli.

Enfin, toujours dans cet état d’esprit, la Reine a sans doute voulu faire un clin d’oeil à l’Union européenne pour que de part et d’autre, ce divorce se passe dans les meilleures conditions possibles, dans l’intérêt de tous.

Il aurait alors s’agit à la fois, davantage d’une mise en garde au gouvernement et au Parlement pour ne pas faire n’importe quoi avec le vote du Brexit, et aussi d’un geste d’apaisement envers les membres de l’Union européenne, plutôt que d’une véritable réaction anti Brexit.

Le 26 juin 2018, c’est cette fois la loi organisant le Brexit, qui, après avoir été votée par les deux chambres du Parlement de Westminster, obtient à nouveau l’assentiment de la Reine, pour son entrée en vigueur. C’est le Président de la Chambre des communes qui est traditionnellement chargé d’annoncer aux députés que la Reine a donné sa sanction royale, cela signifie que ce n’est donc pas constitutionnellement une simple formalité. Cela provoqua un tonnerre d’applaudissements chez les députés pro Brexit.

Cette loi dispose que la date officielle de sortie de l’Union européenne est fixée au 29 mars 2019 à 23 heures GMT, soit minuit à Bruxelles. A ce moment précis, il sera mis fin à la suprématie du droit européen sur le droit britannique même si le Parlement pourra conserver dans son droit, les lois communautaires qu’il estime favorables. Le Royaume-Uni ne sera plus lié également à Euratom, l’organisme public qui régule au niveau européen le nucléaire civil et devra verser des compensations financières à l’Union européenne.

Le 24 octobre 2018, le Roi Willem Alexander des Pays-Bas est en visite d’Etat à Londres, invité au dîner d’Etat par la Reine, celle-ci prononce un discours où elle déclare Alors que nous nous tournons vers un nouveau partenariat avec l’Europe, ce sont nos valeurs communes et notre engagement mutuel qui constituent notre plus grand atout et qui démontrent que, même à travers le changement, notre alliance durable reste forte. En tant qu’innovateurs, traders et internationalistes, nous regardons l’avenir avec confiance.”

A ce moment, les négociations avec l’Union européenne sont au point mort et la possibilité d’une absence d’accord sur le contenu du Brexit constitue un risque réel.

La Reine réaffirme donc, que quoiqu’il advienne, les relations bilatérales personnelles et historiques établies entre les deux Etats (les monarques sont cousins de surcroît) demeureront, comme celles existant avec les partenaires du Royaume Uni.

Elle parle de valeurs communes, d’engagement mutuel et de confiance en l’avenir du Royaume par ses propres qualités, développées à l’international, une manière de dire que le Royaume Uni est fort avec ou sans l’Union européenne.

La Reine insiste en affirmant que les Pays-Bas « contribuent grandement à la vie économique et culturelle de la Grande-Bretagne » tout en ajoutant « Les Pays-Bas sont l’un des plus grands investisseurs européens du Royaume-Uni. Notre communauté néerlandaise est florissante et les échanges artistiques et sportifs atteignent un sommet sans précédent ».

Et le roi des Pays-Bas de confirmer : « une grande attention est accordée au côté “technique” du Brexit. C’est compréhensible et nécessaire. Mais au milieu de toute cette complexité, nous ne devrions pas perdre de vue le récit plus vaste qui continue de nous lier.

Le récit plus large de la liberté, de l’ouverture et de la coopération, de la croissance et d’une prospérité dont tous profiteront ».

Le 25 décembre 2018, dans son discours de Noël, la Reine déclare « Même face aux plus profondes différences, traiter autrui avec respect et voir en lui son prochain, constitue toujours un premier pas positif vers une meilleure compréhension », appelant ainsi chacun au respect et à l’écoute de l’autre, sans évoquer nommément une société britannique divisée par le Brexit, dont elle se fait néanmoins le devoir d’être, en tant que Reine, la garante de son unité.

Le 24 janvier 2019, face aux divisions et agressions verbales au sein du Parlement, sur l’accord relatif au Brexit, la Reine, inquiète de la situation réitère son propos, au cours d’ un discours tenu à West Newton, devant les membres du Women’s Institute dont elle est la Présidente : « Alors que nous sommes en quête de nouvelles réponses pour notre temps, je préfère pour ma part les recettes éprouvées, comme se parler de façon civilisée en respectant chaque point de vue, se rassembler afin de trouver un terrain d’entente et toujours garder à l’esprit la vision globale». Elle ajoutera : « Pour moi, ces approches sont intemporelles, et je les recommande à chacun ». La presse britannique, passée maître dans l’interprétation des messages de la Reine y aura vu une invitation appuyée aux parlementaires à trouver un terrain d’entente. Et le ministre des Finances, Philip Hammond, sur la BBC déclarera « Ces mots revêtent une grande sagesse et je pense que personne ne sera surpris d’entendre la reine prôner que dans toute controverse, nous devrions chercher le compromis ; c’est en fait ce que nous devrions faire dans ce pays, c’est comme ça que nous résolvons les problèmes, par compromis et pragmatisme ».

  APPEL A LA REINE

Selon la journaliste Hannah McKay « la reine apparaît chaque jour davantage comme l’ultime recours aux yeux des citoyens britanniques ».

A présent, la date approche et Bruxelles ne veut toujours pas valider les termes du Brexit votés par le Parlement britannique, et pas des moindres, ceux traitant notamment du non-rétablissement d’une frontière entre l’Ulster (Irlande du Nord dépendant de la Couronne britannique) et l’Eire (la République d’Irlande du sud), alors que l’Eire demeurera dans l’Union européenne. Cela créerait de surcroît une frontière douanière et réglementaire en mer d’Irlande.

Mais cela compromettrait surtout gravement les accords de paix de Belfast (Traité du « Vendredi saint ») signés le 10 avril 1998 et qui furent suivis du 17 au 20 mai 2011, d’une visite d’Etat de la Reine Elisabeth II en République d’Irlande soit un siècle après celle de son grand père Georges V, à Dublin, avant la guerre d’indépendance.

Ce qui est certain, c’est que la Reine par tout moyen, que ce soit lors de ses entretiens avec le Premier ministre, ou même lors de la signature de l’accord sur le Brexit qui demeure la troisième et ultime étape de cette procédure, avec l’Union européenne, fera tout ce qui est en son pouvoir pour faire prévaloir sereinement l’intégrité territoriale du Royaume-Uni dont elle est la Reine, que ce soit pour éviter que l’Ulster soit rattaché à la République d’Irlande ou qu’une frontière vienne remettre en cause le Traité du « Vendredi saint » entre l’Eire et le Royaume-Uni, ou encore que l’Ecosse soit à nouveau tentée de revendiquer son indépendance pour demeurer dans l’Union européenne ou que Gibraltar soit un écueil pour obtenir l’accord de l’Espagne pour les modalités de mise en œuvre du Brexit.

Le député conservateur Jacob Rees Mong favorable à un Brexit dur et opposé à la proposition de Theresa May de faire voter le Parlement en faveur d’une extension de l’article 50 du Traité de Lisbonne, qui ferait ainsi reculer la date de sortie automatique du Royaume-Uni de l’Union européenne, soit au-delà du 29 mars prochain, en appelle à la Reine.

Se référant à un ancien usage de la Constitution orale britannique, à la demande de son Premier ministre, la Reine mettrait fin à la session parlementaire actuelle pour prolonger le Parlement. Conséquence : la Chambre des communes retentirait du cri de : « La Reyne le veult » en ancien français, et aussitôt, toutes les lois et amendements en suspens se trouveraient annulés.

Theresa May le demandera-t-elle à la Reine ? Celle-ci le voudra-t-elle ? La Reine incitera-t-elle son Premier ministre à le lui demander ?

L’avenir nous le dira.

Denis CRIBIER

Partagez

1 Commentaire

  1. Catoneo

    Le Brexit met en danger le Royaume uni de Grande Bretagne et d’Irlande du Nord dès lors que certaines provinces risquent un fort déclassement si elles sont « coupées » du continent.

    L’Irlande du Nord profite à plein des communautés européennes de l’Union et la contrainte de couper le cordon risque bien d’exacerber le pragmatisme britannique qui pourrait transformer les six comtés en dominion, sous la couronne encore mais indépendants au quotidien.
    Le RU deviendrait un commonwealth britannique. A moins que l’accroissement démographique positif des catholiques républicains siffle la fin de la partie en réunifiant toute l’île.

    Le cas de l’Ecosse est plus grave. L’Ecosse est un ancien royaume, complet dans ses us, coutumes, histoire en propre. Il a été réuni de force à l’Angleterre et la possibilité d’une indépendance décidée maintenant par les Ecossais n’est plus un rêve.
    L’Ecosse va pâtir énormément de la rupture et son inclination à vivre seule pourrait briser le royaume de Grande Bretagne, tout en restant sous la couronne tutélaire des Windsor en tant que dominion. Sinon c’est le mur d’Hadrien.

    Le prince Charles est-il prêt au grand cirque ?