Le principe de succession de mâle en mâle conduit à négliger le corps politique de la reine de France, sa fonction éminente et le rôle parfois décisif qu’elle a joué dans notre histoire.

Dans l’ouvrage magistral qu’il avait consacré au corps du roi (1), Stanis Perez notait que “l’interaction entre le pouvoir royal et une certaine symbolique réginale” restait à étudier. Voilà qui est fait ! Le corps de la reine est scruté au fil d’un savant ouvrage (2) qui bouscule le discours sur le patriarcat, piétine la thèse des “deux corps” – qui ne vaut pas plus pour la reine que pour le roi – et disperse aux quatre vents de la littérature les diverses expressions du sentimentalisme.

Être reine, c’est une épreuve permanente, un sacrifice quotidien. On arrive, souvent très jeune, de l’étranger, à la suite d’une négociation diplomatique et d’un choix “sur catalogue”. On est mariée à un homme qu’on ne connaît pas et qui se trouve être un puissant roi. Il faut lui plaire assez pour être engrossée, puis s’efforcer de le retenir. Il faut supporter de lourds tissus, un corset, des pierreries… On est sous le regard des médecins qui scrutent le moindre malaise et des courtisans qui guettent la moindre défaillance du corps, le moindre élan du cœur.

Le corps de la reine est au centre de toutes les attentions et de toutes les médisances parce que c’est un corps politique qui doit assurer charnellement la succession en donnant naissance à un enfant de sexe masculin. D’où le drame de la stérilité de la reine, de la défaillance physique du roi ou de son manque d’enthousiasme. La reine n’est pas une femme-objet, elle assume une fonction symbolique indispensable puisqu’elle assure la continuité de l’Etat. A ce titre, elle est couronnée sans qu’elle soit pour autant considérée comme l’égale du roi, seule personne à recevoir l’onction sacrale. En fait, on n’a jamais su comment rendre hommage à la reine, essentielle à la dynastie et pourtant seconde dans l’ordre des dignités…

Ces généralités ne sauraient faire oublier l’histoire des représentations et les transformations dans l’exercice de l’autorité royale. Le corps hiératique de la reine médiévale donne une image de pureté et c’est à la Renaissance qu’il devient ressemblant. La représentation héroïque de Marie de Médicis, casquée à l’antique, ne permettait pas d’imaginer que le corps d’une reine de France, Marie-Antoinette, serait réduit à l’état de dessins pornographiques annonçant la conception misogyne du pouvoir qui triomphe avec la Révolution française et qui se perpétue sous l’égide de Marianne.

Dans la monarchie capétienne, la prétendue “loi salique” n’a pas été clairement fixée avant le XVIème siècle et plusieurs reines ont joué un rôle politique éminent. Blanche de Castille a fermement gouverné le royaume pendant la minorité de Saint Louis et Catherine de Médicis assuma la charge de l’Etat dans une France en proie aux Guerres de religion. Manifestement, la féminité ne faisait pas obstacle à l’exercice du pouvoir dans notre pays, tandis que d’autres puissances européennes – la Suède, l’Espagne, l’Angleterre – considéraient les reines à l’égal des rois. Il est vrai, cependant, que la période d’absoluité monarchique marque, à partir d’Henri IV, l’effacement politique de la reine de France, devenue la simple épouse du roi, la génitrice toujours indispensable mais exposée à la concurrence des maîtresses. Telle est la conséquence d’une passion exclusive de l’unité du pouvoir, indispensable aux yeux des rois pour rétablir après les grandes périodes de troubles l’unité d’un royaume qui est en train de devenir une nation.

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(1) Stanis Perez, Le Corps du roi. Incarner l’Etat, de Philippe-Auguste à Louis-Philippe, Perrin, 2018. Cf. l’article de “Royaliste”, n° 1158, repris sur mon blog.

(2) Stanis Perez, Le Corps de la reine, Perrin, 2019.

Article publié dans le numéro 1193 de « Royaliste » – juin 2020