Sur le marché globalisé, prolifèrent toutes sortes de bureaucraties. Guerre en Irak, réforme scolaire, débats européens – quelle que soit la nature des questions et le domaine abordé, tout est traité par dossiers.

Puisque l’actualité l’exige, j’ouvre donc le dossier Sarkozy.

Il est vide.

On pourrait assurément empiler des cartons remplis de coupures de presse, de vidéos, de photographies. On n’oublierait pas d’y ajouter deux ouvrages sur lesquels figure la signature de Nicolas Sarkozy. Des amis zélés pourraient faire des sous-dossiers – Intérieur, Foi (religieuse), Finances, Cécilia, Islam, UMP, Etats-Unis… Ce serait beaucoup de travail sans grand résultat. Pourquoi ?

Cet homme pressé semble tout entier absorbé dans l’instant qui passe, ce qui sidère quelque peu. On n’a pas eu le temps de faire le bilan de son action place Beauvau, on oubliera vite qu’il s’est inscrit à Bercy dans la lignée des liquidateurs de l’Etat, on s’est intéressé ces dernières semaines à ses idées sur le fait religieux, on va maintenant examiner la tactique du nouveau président de l’UMP face à Jacques Chirac, le maître devenu rival.

Ce personnage omniprésent a des opinions sur tout et les proclame aux quatre coins de la planète : le spirituel et le temporel, le cours du change, la citoyenneté… Pourquoi pas ? Mais il est impossible de savoir s’il s’agit de déclarations calculées, de sincérités successives ou de convictions pour lesquelles il mettrait en jeu sa vie ou du moins sa carrière.

Qu’importe. Les médias sont fascinés par ces activités débordantes et cette capacité à communiquer des propos péremptoires, des slogans qui font date et une image de soi soigneusement lissée. C’est bien ce que demande la machine médiatique : du mouvement, du sensationnel, une figure avenante et de la bonne humeur, non point des convictions toujours trop longues à expliquer et qui puisent toujours trop loin dans l’histoire. Dans l’expression de la pensée correcte comme dans la provocation acceptable, Nicolas Sarkozy est toujours là pour dire ce qui convient.

Du coup, cet animal médiatique marque des points dans les sondages. La boule qui rouleamasse de la mousse. Il faut reconnaître que Nicolas Sarkozy repère bien les courants dominants. Retour du religieux ? Communautarisme ? Quête des valeurs ? Economies budgétaires ? Quelle que soit la demande réelle ou supposée, il lance sur le marché ses concepts, ses états d’âme, ses solutions.

Mais veut-il vraiment nouer le dialogue avec les juifs, les musulmans, les chrétiens ou s’agit-il d’une série d’opérations bien ciblées ? Est-il décidé à bousculer notre tradition laïque (1) et adhère-t-il vraiment aux dogmes ultra-libéraux ? Est-il aussi « américain » qu’on le dit ?

Il n’y a pas de réponses qui puissent être solidement étayées. Il est seulement permis de noter que Nicolas Sarkozy a du flair et fait preuve d’une excellente « réactivité » aux débat en cours. Cela dit, nul ne peut jurer qu’une fois élu président de la République, l’homme ne se ralliera pas au colbertisme et ne tournera pas le dos aux Etats-Unis. Comme son maître Jacques Chirac, il a montré très jeune que les promesses ne l’étouffaient pas plus que les scrupules.

Aussi nombreux aujourd’hui que les balladuriens voici dix ans, les sarkoziens se récrieront. Et les adversaires du président de l’UMP me reprocheront mes doutes, à l’heure de la contre-attaque. Tant pis.

Ma seule certitude est que Nicolas Sarkozy trouvera en lui-même son principal adversaire. Il est déjà pris au piège du « pragmatisme » dont il se glorifie : ses fidélités, ses vérités, ses promesses seront toujours mises en doute parce qu’on le sait capable de se soumettre à n’importe quelle sorte de « réalité ». Du coup son indéniable efficacité risque un jour ou l’autre de faire peur car l’homme efficace ne répond de personne ni de rien – sauf de sa technicité.

Cela ne nous empêchera pas de tenir le futur candidat pour responsable des idées perverses qu’il a lancées (la discrimination positive) et du saccage industriel auquel il a participé. Le dossier Sarkozy finira par se remplir.

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(1) Sur cette question complexe, cf. l’article d’Emile Poulat : «La République laïque peut-elle financer les religions ? ». Le Monde du 19 novembre.

Editorial du numéro 848 de « Royaliste » – 2004