Les bouleversements politiques commencent des opérations sémantiques – par des opérations qui ont pour enjeu le sens des mots. Nous avons connu cela dans les années quatre-vingt, lorsque les idéologues ultralibéraux abrités derrière le bouclier du « pragmatisme » ont imposé le concept de Marché et substitué la molle requête d’équité à l’exigence de justice. Sans négliger complètement le phénomène, nous n’avons pas accordé une très grande attention au travail idéologique effectué depuis deux décennies dans les cercles de gauche occupés à redéfinir le champ culturel et à raisonner sur l’islamisme. Nous avons négligé la campagne contre la pénalisation de l’excision lancée par la Revue du MAUSS en 1989 et longtemps tenu le Parti des indigènes de la République pour un groupuscule sans influence… Il est vrai que l’urgence politique se situait jusqu’en mai 2017 du côté de l’extrême-droite frontiste.

Il faut aujourd’hui constater qu’une poignée d’intellectuels, quelques sociétés de pensée et de minuscules groupes de pression ont conquis une place de choix dans le débat public : ainsi Edwy Plenel, qui voit dans tout islamiste la figure douloureuse de l’Opprimé ; Danièle Obono, député de la Nation, qui s’est déclarée solidaire de Houria Bouteldja, égérie des Indigènes de la République ; le CRAN qui demande qu’on déboulonne les statues de Colbert, réduit à son rôle dans la rédaction du Code Noir. Et quand le syndicat SUD Education 93 décide en novembre 2017 d’organiser un stage au cours duquel se tiendront des ateliers fermés aux « Blancs », il faut s’inquiéter de voir des boutefeux à l’œuvre dans le bâtiment scolaire.

L’idéologie communautariste gagne manifestement du terrain à gauche et le premier mérite de Fatiha Agag-Boudjahlat est de faire l’histoire de cette entreprise de subversion qui vise la destruction des principes fondamentaux de la République (1). Cette subversion est d’abord celle des mots et des concepts qu’ils expriment. La tolérance n’est pas cette attitude que beaucoup de citoyens confondent avec le respect, mais une injonction générale, réputée vertueuse, qui est utilisée pour cautionner des pratiques culturelles injustifiables. L’excision, par exemple, marquerait une différence culturelle contradictoire avec la vision ethnocentrique que nous n’avons pas à imposer. Ce point de vue est peu partagé mais on a vu un tribunal français prendre en compte la différence ethnoculturelle et condamner a minima des parents rom qui prostituaient leurs enfants. La défense du voilement intégral et du communautarisme qu’il exprime procèdent du même raisonnement, qui conduit à promouvoir la différence culturelle ou religieuse dans le parfait mépris des principes universels selon lesquels notre droit est fondé. A l’autre extrême, on s’est emparé de la laïcité républicaine pour tenter de mobiliser les Français contre l’islam, et on en appelle à la Résistance pour les inciter au nettoyage ethnique.

Le racisme fait aujourd’hui l’objet d’un retournement spectaculaire et tout à fait pernicieux. Pour les Indigènes de la République, c’est l’Etat qui est raciste car il se chargerait de perpétuer la domination blanche sur des Noirs, des Arabes et des Musulmans qui seraient assignés à un statut racial d’indigènes, comme au temps des colonies. Après avoir repris tout le débat sur le voile, Fatiha Agag-Boudjahlat dissèque la thématique indigéniste et rappelle que les critiques qu’elle a adressée à Houria Bouteldja, la cheftaine du PIR, lui valent d’être fustigée comme « harkiette », « collbabeurette », « bounty » et « nègre de salon ». Ces insultes signifient à la fille d’immigrés algériens, devenue citoyenne française et ardente républicaine, qu’elle doit choisir entre la fidélité à ses origines et la France. Fatiha Agag-Boudjahlat ne se laisse pas prendre au piège : elle aime sa mère et ses frères, elle aime la République qui permet la promotion au mérite – la sienne par exemple – dans la liberté et l’égale dignité des personnes. Elle récuse l’alternative entre l’assimilation et l’intégration, entre l’intégration et la sédition : « In fine, il s’agit d’être heureux. Et personne ne peut l’être s’il grandit dans la haine des autres ».

Il faut vouloir la fraternité, contre ceux qui fabriquent de la haine, contre ceux qui construisent des communautés exclusives, contre les entrepreneurs de guerre civile qui s’activent à droite et à gauche. On ne fera pas reculer ces individus par des exhortations au « vivre-ensemble » mais par une élucidation méthodique de leurs discours et de leurs procédés. Fatiha Agag-Boudjahlat excelle dans ce travail qui renvoie les identitaires de tous bords à leurs insupportables contradictions :

Les identitaires de droite et les indigénistes de gauche récusent le droit du sol au profit du droit du sang. C’est dans un seul et même racisme qu’ils communient et communautarisent avec pour finalité la guerre ethnique – qui est également l’objectif des djihadistes.

L’apologie de la différence culturelle conduit à ethniciser la religion musulmane ou à la folkloriser et, dans le même mouvement, à faire du christianisme la religion des « Blancs », tandis que d’autres réduisent les symboles chrétiens, par exemple les crèches de Noël, à une tradition culturelle brandie face aux musulmans. Croyances, cultures, peuples, tout est mélangé pour fabriquer des communautés en forme de machines de guerre contre la nation.

Fatiha Agag-Boudjahlat a raison : contre les fictions meurtrières du communautarisme, il faut vouloir la liberté, l’égalité et la fraternité, principes à valeur universelle.

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(1)    Fatiha Agag-Boudjahlat, Le grand détournement, Féminisme, tolérance, racisme, culture, Le Cerf, 2017.

Article publié dans le numéro 1134 de « Royaliste » – 2017