Prétexte d’une « guerre morale » appuyée par une propagande médiatique de forte intensité, le Kosovo est devenu dans l’indifférence générale un protectorat administré par des gens qui ne savent comment s’en débarrasser.

Dans les grands médias, le Kosovo n’est plus une question d’actualité car le temps d’antenne se mesure en nombre de cadavres sur le terrain. Et les intellocrates qui avaient apporté leur soutien aux indépendantistes radicaux sont retournés à leursgraves occupations dans les espaces géostratégiques des cinquièmes et sixièmes arrondissements.

Rien de nouveau sous le soleil. Dans les guerres balkaniques de la fin du 20ème siècle, les parisiens qui appelaient à la mobilisation pour « la Croatie », « Sarajevo » et « les kosovars » se sont comportés comme le firent quelques décennies plus tôt ces Anglais « animés de sentiments humanitaires et de tempérament réformateur [qui ], « …incapables d’accepter l’effrayante hypothèse selon laquelle tout le monde maltraitait tout le monde, revenaient tous en s’étant choisi dans le fond de leur cœur un peuple balkanique chéri toujours victime et jamais bourreau ».

Ces lignes de Rebecca West (1) sont citées par Jean-Arnault Dérens dans les premières pages du livre qu’il a consacré au Kosovo (2). Historien et journaliste, familier des Balkans, s’exprimant avec aisance en serbe et en albanais, le rédacteur en chef de l’indispensable « Courrier des Balkans » (3) renouvelle les exploits auxquels ses précédents livres et articles nous ont habitués : être lisible par tous les acteurs de toutes les tragédies balkaniques, ce qui suppose de vastes connaissances historiques et un grand art de la nuance ; demeurer compréhensible pour les lecteurs de l’Ouest européen ; captiver par son sens du récit ceux-là même qui commenceraient par chercher sur une carte où se trouve ce petit territoire tellement bourré d’explosifs qu’il faut toujours donner les orthographes serbe et albanaise pour tous les noms de lieux.

Pour respecter l’esprit du livre, par amitié pour l’ensemble des peuples des Balkans il faut éviter ici tout résumé qui durcirait et fausserait ces 370 pages équilibrées, prudentes mais où rien n’est caché : mythes et rêves, massacres et destructions, espoirs et échecs.

Avec Jean-Arnault Dérens, on mesure la radicalité du conflit territorial entre Serbes et Albanais. Alors que la Yougonostalgie est courante dans les Etats issus de l’ancien royaume devenu fédération, les Albanais du Kosovo ne se sont jamais sentis yougoslaves malgré les années relativement belles qu’ils ont pu vivre à l’époque titiste – surtout entre 1974 et 1981 lorsque le pays jouissait d’une large autonomie.

Comme toujours dans les Balkans, l’opposition remonte aux temps les plus anciens, elle s’appuie sur des controverses archéologiques et linguistiques, elle se nourrit de toutes les guerres qui ont ravagé ce carrefour stratégique, toujours âprement disputé.

D’où des positions d’autant plus irréductibles que les adversaires ne se situent pas sur le même plan : pour les Serbes, écrit Jean-Arnault Dérens, « le Kosovo est une terre sacrée, le fondement de leur identité nationale et religieuse » : de très vénérables monastères établissent ce fait. Le Kosovë des Albanais est un territoire de peuplement : c’est non moins exact.

L’histoire ne tranchera pas la querelle. Alors, comment en sortir ?

On pouvait envisager qu’un fédérateur à la fois puissant et également bienveillant parviendrait à articuler les deux ordres de vérité pour réconcilier les peuples du Kosovo. Il y eut la monarchie, puis la République socialiste et cela ne s’est pas produit : Jean-Arnault Dérens explique pourquoi.

Dans les deux dernières décennies du 20ème siècle, on pensa de part et d’autre que le recours à la force ferait la décision : répression policière du côté de Belgrade, lutte armée du côté albanais. Déclenchée par l’UCK, une guerre civile, beaucoup moins meurtrière que sur d’autres territoires de l’ancienne Yougoslavie, fut le prétexte de l’intervention militaire de l’OTAN. Il y eut une énorme campagne de propagande mensongère anglo-américaine (preuves dans le livre) amplifiée par l’hystérie de nos médias, des dégâts considérables… L’armée serbe est restée invaincue et le Kosovo a été placé sous protectorat occidental – mais pour quels résultats ?

La situation économique et sociale est catastrophique, le crime organisé prospère et le Kosovo toujours sans statut a été engagé par les protecteurs occidentaux dans de dangereuses impasses : « comment expliquer que les Serbes et les Roms doivent revenir au Kosovo quand les soldats de la KFOR n’ont rien fait pour les protéger lorsqu’ils étaient chassés ? Comment expliquer que l’indépendance ne pourrait être partielle, conditionnelle ou différée, quand les Albanais ont perçu, non sans raisons, les années de protectorat international comme une simple préparation à une inéluctable indépendance » conclut Jean-Arnault Dérens.

Il faudrait que l’Union européenne fasse un énorme effort pour créer les conditions politiques de la paix dans les Balkans. Mais n’oublions pas qu’elle n’intègre que des Etats nationaux précisément délimités : la politique européenne doit se faire selon cet apparent paradoxe, qui définit notre ensemble en nécessaire expansion.

 

 

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(1) Rebecca West, Agneau noir et faucon gris. Un voyage à travers la Yougoslavie (1940). Traduit de l’anglais par Gérard Joulié, L’Age d’Homme, Lausanne, 2000.

(2) Jean-Arnault Dérens, Kosovo, année zéro, Editions Paris-Méditerranée, 2006.

(3) Le Courrier des Balkans : http://balkans.courriers.info/

 

 

Article publié dans le numéro 895 de « Royaliste » – 2007