Professeur de sciences économiques et sociales, Frédéric Farah suit attentivement le déroulement des crises qui affectent le Liban, auquel il a consacré plusieurs articles et études.

Comment la question du pouvoir politique se pose-t-elle aujourd’hui au Liban ?

Frédéric Farah : Il faut partir du Pacte national de 1943, qui a pour conséquence une redistribution des pouvoirs selon des appartenances confessionnelles. Ainsi, le président de la République est un maronite, le Premier ministre est un sunnite, le Président du Parlement est un chiite. Au sein du Parlement, les députés sont aussi répartis selon les appartenances confessionnelles. Cette logique-là n’était pas présente dans la Constitution de 1926 mais elle est le fruit du compromis de 1943 qui marque la fin du mandat français et la naissance d’un Etat libanais indépendant.

Aujourd’hui, cette structure confessionnelle demeure. En 1989, lors des accords de Taëf qui ont mis fin à la guerre civile commencée en 1975 et qui ont donné naissance à la Deuxième République libanaise, il y avait l’idée qu’il fallait dépasser le confessionnalisme et on avait même envisagé une représentation parlementaire bicamérale. Mais ce passage à un au-delà du confessionnalisme et la création d’un Sénat n’ont pas eu lieu et les principaux chefs de la guerre civile sont restés au pouvoir : le président du Parlement, Nabih Berri, est là depuis 1992 ; le chrétien maronite Michel Aoun, le druze Walid Joumblatt, Samir Geagea, chef du parti chrétien des Forces libanaises, restent des personnages-clé de la vie politique libanaise. Il faut cependant noter que certaines forces politiques très actives pendant la guerre civile ont été marginalisées : c’est le cas des Phalanges maronites.

Comment la situation politique a-t-elle évolué entre 1990 et 2020 ?

Frédéric Farah : Il y a donc eu maintien de la structure confessionnelle, avec cette particularité qu’il n’y a pas eu de recensement de la population depuis 1932. En fait, les chrétiens sont devenus minoritaires et il faudrait réorganiser les pouvoirs en fonction de la population actuelle ou remplacer la structure confessionnelle – mais on ne sait pas par quoi ! Le confessionnalisme produit une logique du consensus qui porte en elle le risque de paralysie puisque chaque confession doit tenir compte de l’avis de toutes les autres confessions. C’est en fonction de ces données qu’on peut analyser l’évolution de la situation au Liban après la guerre civile.

Entre 1990 et 2005, la présence de l’armée syrienne au nord du Liban a réduit la souveraineté du pays à une peau de chagrin. De plus, les Israéliens occupaient le sud du pays. La mort du Premier ministre Rafik Hariri à la suite d’un attentat a accéléré les choses. Tout un mouvement dans la société libanaise a demandé le retrait de l’armée syrienne, qui a effectivement eu lieu. Mais le Hezbollah, seule milice autorisée à garder ses armes après la guerre civile, est resté dans le jeu.

L’année 2006 marque un tournant…

Frédéric Farah : En 2006, le Hezbollah a montré sa capacité à affronter l’armée israélienne et à lui infliger des pertes sévères. Israël s’est retiré du Sud-Liban et la milice et ses supplétifs ont été dissous. Le Hezbollah s‘est présenté comme le représentant de la résistance libanaise mais, comme pendant la guerre civile, les forces politiques libanaises se sont abritées derrière leurs parrains étrangers – qu’il s’agisse de la Syrie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite ou d’Israël. On sait que la famille Hariri doit sa fortune et son poids politique à l’Arabie saoudite. On sait que le Hezbollah est entraîné et encadré par l’Iran…

Qu’en est-il du facteur religieux ?

Frédéric Farah : Il faut éviter de regarder la société libanaise selon des critères religieux. Il n’y a pas de conflit entre les chrétiens et les musulmans. Par exemple, on a vu le courant chrétien maronite de Michel Aoun s’allier avec le Hezbollah qui est chiite. Il faut aussi comprendre que le Hezbollah prospère sur la misère sociale et rend de nombreux services à la population déshéritée. Somme toute, on s’est retrouvé avec une ligne de fracture entre un groupe proche du Hezbollah et un groupe en opposition avec ce parti, sans que la structure politique générale s’en trouve changée : elle engendre la prébende, le clientélisme, les achats de voix.

A cette situation politique bloquée, s’ajoute une situation économique de plus en plus dégradée. En quête de ressources, l’Etat a décidé en octobre de lever une taxe sur l’application WhatsApp, très utilisée par les Libanais en raison de la cherté et du mauvais fonctionnement du réseau téléphonique public. Ce fut l’étincelle jetée sur un baril de poudre car les manifestations qui ont éclaté avaient été précédées de mouvements qui tentaient de sortir de la logique confessionnelle. Or la loi électorale de 2018 n’a pas fait apparaître de nouvelles forces politiques et les institutions sont restées paralysées. Cependant, les manifestations de ces derniers mois, comme celles qui se déroulent depuis l’explosion dans le port de Beyrouth, ne signifient pas qu’il y a dans la société un consensus en faveur du changement politique.

Ce pouvoir paralysé fait malgré tout des choix économiques…

Frédéric Farah : Le Liban est un petit pays, qui a un poids économique très relatif, mais il est très intéressant car il dit des choses au-delà de lui-même. Sur les modes de développement et sur les orientations du développement, le Liban correspond parfaitement à ce moment de l’histoire qu’on a appelé la mondialisation. Le moment d’affirmation le plus fort de cette mondialisation se situe entre 1995 et 2007 : or le Liban, par les élites qui ont été les siennes, s’est complètement inscrit dans cette mondialisation, avec un mode de développement qui est totalement inégalitaire, non viable et pleinement financiarisé.

On oublie souvent que le Liban, avant la guerre civile, n’était pas seulement une économie de services et une plaque tournante bancaire : il y avait une véritable industrie, des productions nationales. Mais l’économie s’est dollarisée pendant la guerre civile et cette dollarisation a continué après le retour à la paix. Après 1990, l’obsession des différents dirigeants libanais, a été d’attirer les capitaux étrangers par toutes sortes de montages financiers qui assuraient des rendements considérables et qui ont abouti à une pyramide de Ponzi. A cette situation dangereuse, se sont ajoutées des bulles spéculatives considérables lors de la reconstruction du Liban : les prix de l’immobilier ont flambé dans Beyrouth, des quartiers se sont gentrifiés et les inégalités sociales se sont creusées d’autant plus que l’Etat était incapable de fournir les services publics nécessaires et de créer un impôt sur le revenu.

Il y eut aussi le choix du libre-échange…

Frédéric Farah : Ce choix fut une folie. Rafik Hariri puis son fils se sont acharnés à baisser les barrières douanières. Les traités de libre-échange signés avec l’Union européenne ont eu des conséquences désastreuses sur le textile et l’ameublement libanais. L’appauvrissement de certaines filières et la financiarisation de l’économie ont donné naissance à une économie désarticulée et fortement inégalitaire : 45% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté. S’il n’y avait pas les apports financiers de la diaspora libanaise – plus nombreuse que les Libanais habitant le pays – la situation serait tout à fait catastrophique.

Il est donc clair que ce mode de développement n’est pas viable. A cause de la baisse de la rente pétrolière dans les pays du Golfe et de la crise économique mondiale provoquée par le Covid, les arrivées de capitaux se sont réduites et le Liban est encore plus exposé à un choc extérieur. Nous sommes dans une situation où l’Etat n’amortit pas les crises, nourrit la logique inégalitaire et ne construit pas de véritables filières de production – alors que le Liban ne manque pas d’atouts.

L’explosion qui a eu lieu dans le port de Beyrouth a suscité un vaste mouvement de solidarité internationale… Dès lors, la donne peut-elle changer ?

Frédéric Farah : Il faut être très prudent sur ce point. Les sommes promises lors de la réunion du 9 août sont très en-deçà des besoins du Liban. L’Union européenne va engager seulement 33 millions d’euros, alors que la reconstruction des quartiers détruits de Beyrouth pourrait exiger 15 milliards de dollars selon les premières estimations… Une fois l’émotion passée, une fois que les besoins immédiats du pays auront été satisfaits, on risque de se détourner du Liban.

De plus, l’aide annoncée est assortie d’un certain nombre de “réformes”. Il est vrai qu’il faut réformer la distribution de l’électricité et assurer la transparence des opérations financières mais la conférence CEDRE réunie à Paris en 2018 et consacrée au développement de l’économie libanaise reprend le trop connu triptyque du FMI : ouverture, libre-échange, austérité. En fait, Emmanuel Macron et ses partenaires voudraient restaurer l’ordre néolibéral ébranlé par la crise économique et l’hyperinflation qui affectent le Liban. Je crains donc une solidarité provisoire, insuffisante et assortie de conditions qui aggraveront la situation alors qu’il faudrait sortir du libre-échange, développer le marché intérieur, valoriser le savoir-faire libanais.

Lorsque Emmanuel Macron reviendra à Beyrouth le 1er septembre pour commémorer le centième anniversaire de la naissance du Grand Liban, il ne se sera rien passé et les grandes puissances, accaparées par la crise économique et sanitaire, auront déjà commencé à se détourner du Liban.

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