Spécialiste du monde arabe et musulman, Paul Balta a été correspondant du « Monde » en Algérie de 1973 à 1978 avant de diriger la rubrique « Maghreb » dans le même journal. Auteur de nombreux ouvrages, dont « Le Grand Maghreb » récemment publié à La Découverte, il est depuis 1988 directeur du centre d’études de l’Orient contemporain à Paris III.

Royaliste : L’Union du Maghreb arabe a célébré son premier anniversaire en février dernier. Pourquoi une union si tardive ?

Paul Balta : Au cours de la croisière « Maghreb 2 000 » que j’évoque dans mon livre, je me suis aperçu que les habitants du Maghreb se connaissent très peu d’un pays à l’autre : les Maghrébins ont une même langue mais ils n’ont pas le même langage – alors que l’Europe qu’ils critiquent tant parle huit ou neuf langues mais est en train de se forger un langage commun.

Avant de dresser un premier bilan, je voudrais faire un rappel historique. Cette idée du Grand Maghreb, qui est chère aux populations, n’a cessé d’osciller entre le mythe et la réalité. Il est vrai que les Maghrébins se plaisent à souligner ce facteur unitaire : il y a une unité géographique, ethnique (le fond berbère auquel sont venus se mêler les Arabes au Vlème et au Xlème siècle ; la religion est commune, ce sont des musulmans de rite malékite ; il y a unité de langue (l’arabe avec d’importantes zones berbérophones en Algérie et au Maroc) et une histoire et une culture communes malgré les spécificités locales. Malgré tous ces facteurs, l’unité du Maghreb n’a été réalisée que deux fois dans l’histoire et sous des royaumes berbères : une première fois sous Massinissa (238-148 Av. J.C.) et sous les Almohades (1147-1269).

Il faut donc attendre le début du XXème siècle pour que renaisse le rêve du Grand Maghreb qui se manifeste dans les années 1910-1930 par les mouvements Jeunes-Tunisiens, Jeunes-Marocains, Jeunes-Algériens qui annoncent les mouvements nationaux de libération. En 1948, s’installe au Caire le Comité de Libération du Maghreb qui sera dirigé par Abd-El-Krim et par Brahim Tobbal. Le concept d’unité est alors conçu moins comme un projet autonome que par opposition aux puissances coloniales. Il n’en demeure pas moins que la Charte du Caire adoptée par ce comité constitue la première élaboration idéologique du Grand Maghreb. Puis, en 1958, se tient la conférence de Tanger, qui réunit les représentants des trois mouvements maghrébins de libération (Istiqlal, Néo-Destour, FLN), et qui coïncide avec la naissance de la CEE, ressentie comme un défi : il y a une première ébauche institutionnelle, qui n’aura pas de lendemains en raison de rivalités sous-jacentes et parce que l’Algérie, après son indépendance, privilégie l’Etat-nation et le développement autocentré.

Mais comme les dirigeants nationaux ne peuvent ignorer le sentiment d’unité, ils créent, en 1964, le Comité permanent consultatif maghrébin qui se fixe trois objectifs : développer les échanges horizontaux par l’harmonisation des politiques douanières ; harmoniser les politiques des pays membres dans les domaines des mines, de l’industrie, de l’énergie et des télécommunications ; coordonner les positions des différents pays face à la CEE. Aucun des objectifs ne sera atteint : les économies maghrébines sont concurrentes (elles sont essentiellement agricoles et pastorales sauf en Algérie où le Plan de Constantine a posé les bases d’une industrie) et, aujourd’hui, les échanges inter-maghrébins oscillent entre 1 et 2% – alors qu’ils sont en moyenne de 70% avec la CEE.

Il faut dire aussi que l’Algérie a été moins-bien lotie que ses voisins, qui ont eu-de grandes dynasties, et qu’elle a voulu prendre sa revanche sur l’histoire, en s’affirmant comme la grande puissance régionale de l’avenir. D’où l’échec du CPCM, qui meurt en 1975 : le conflit du Sahara lui a porté le dernier coup et a bloqué, jusqu’en 1988, la construction maghrébine.

Royaliste : Pourquoi la relance qui a eu lieu au Sommet maghrébin de 1988 ?

Paul Balta : La relance a été provoquée par l’évolution psychologique et politique des dirigeants, elle-même provoquée par une série de facteurs qui se précisent au début des années quatre-vingt : c’est le moment où la vague islamiste atteint son point culminant avec la victoire de Khomeini, qui déclenche une onde de choc dont les effets se font sentir au Maghreb ; c’est aussi le moment où la crise économique mondiale produit un effet d’électrochoc. La conjugaison des deux phénomènes sert de révélateur aux problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels du Maghreb.

Royaliste : Comment analysez-vous l’islamisme ?

Paul Balta : La vague islamiste utilise la religion à des fins politiques, s’oppose aux conceptions des nationalistes modernistes et dénonce le modèle de développement de type occidental qui a prévalu dans les pays musulmans après leur indépendance. Il est vrai que ce modèle n’a pas été adapté aux conditions locales. L’industrialisation a été faite au détriment de l’agriculture et, pour des raisons historiques (déclin des sciences, absence de démocratie et d’esprit critique), les dirigeants modernistes n’ont pas financé la recherche scientifique. Il est vrai aussi que l’Occident ne les y a pas beaucoup encouragés. En revanche, les pays musulmans ont importé massivement des technologies étrangères et ils commencent à s’apercevoir qu’elles les rendent plus dépendants parce qu’ils ne se sont pas donné les moyens de maîtriser ces technologies ou de les fabriquer. La modernisation mal maîtrisée a contribué à bouleverser des sociétés qui étaient restées rurales et à ébranler les structures familiales. A cela s’ajoute la démographie galopante : les jeunes de moins de 25 ans représentent en moyenne 65% de la population totale dans les différents pays.

Face à cette situation, les islamistes tiennent un discours moral, égalitaire, mettent l’accent sur les principes coraniques de justice sociale et de solidarité, et rencontrent l’écho que l’on sait. N’oublions pas que l’ensemble des pays maghrébins ont un côté rebelle, et sont très jaloux de leur identité. Ils ont choisi le christianisme contre les Romains, puis le schisme donatiste contre l’église romaine. De même, les musulmans adhèrent au schisme kharéjite qui est symétrique au donatisme. Et quand les Almoravides rétablissent l’orthodoxie sunnite, ils adoptent le rite malékite qui est très rigoriste mais qui fait une place importante aux coutumes locales. Ainsi, le discours islamiste touche une fibre ancienne et tire parti de la crise actuelle – mais sans avoir de véritable projet de société.

En outre, il y a une politique islamiste qui vise au rejet de l’Europe. On ne souligne pas assez le fait que les mouvements islamistes, à commencer par les Frères musulmans, ont un lien ombilical avec l’Arabie Saoudite qui inspire leurs slogans et leur sert de refuge. D’autre part, les Etats-Unis ont favorisé les mouvements islamistes, au Pakistan et aussi en Iran jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Khomeini car ces mouvements s’opposaient au communisme. Il ne faut donc pas s’étonner que les islamistes de Tunisie et d’Algérie veuillent remplacer le français par l’anglais, et manifestent avec des pancartes en arabe et en anglais. Les islamistes dénoncent plus volontiers l’Europe que les Etats-Unis parce que l’Europe serait un lieu de débauche et aussi parce que les communautés maghrébines qui vivent en France les inquiètent dans la mesure où est en train de se constituer un islam à la française.

Royaliste : La crise est aussi d’ordre politique…

Paul Balta · : En effet. Les dirigeants sont contraints d’admettre l’échec de leurs systèmes économiques respectifs – qu’ils soient libéraux ou socialistes. Et ils prennent conscience qu’ils se heurtent tous à des problèmes de même nature : difficultés de la démocratisation, relations avec les religieux, tensions entre les traditions et la modernité, démographie. Plusieurs chefs d’Etat m’ont dit il y a quelques années : « la jeunesse, c’est l’inconnu ». Les jeunes n’ont pas connu les luttes de libération, on ne leur propose pas d’idéal mobilisateur, ils voient se creuser les inégalités sociales, beaucoup sont au chômage et déracinés. Les dirigeants maghrébins avaient pensé diversifier leurs échanges en direction du Golfe. Mais le Grand Marché arabe n’a jamais vu le jour et les échanges avec l’Afrique noire sont inexistants. En fait, le défi européen est le facteur le plus important d’unité, les maghrébins voyant dans le Marché unique une sorte de forteresse, et les européens considérant le Maghreb comme une zone marginale. Mais peut-on ignorer la dimension géopolitique et les aspects culturels des relations euro-maghrébines ? Il est illusoire d’imaginer une Europe florissante, qui établirait un rideau de fer au milieu de la Méditerranée : d’une manière ou d’une autre les problèmes maghrébins nous affecteront.

Le dernier élément qui a poussé à l’union, c’est l’axe Alger-Rabat. Depuis leur indépendance, ces deux pays se sont livrés à des épreuves de force et même à un conflit à travers l’affaire du Sahara occidental – chacun voulant être l’élément fédérateur de l’ensemble maghrébin. Mais Chadli et Hassan II se sont rendus compte que cette politique risquait de les affecter eux-mêmes et qu’il valait mieux s’entendre. De fait, il n’y aura pas de Maghreb sans une entente entre Alger et Rabat, qui devrait jouer un rôle aussi important que l’axe Paris-Bonn pour la CEE.

Royaliste : Quelles sont les perspectives de l’Union du Maghreb arabe ?

Paul Balta : Les commissions ont bien travaillé et il apparaît qu’on peut envisager des complémentarités – par exemple, dans le domaine énergétique, le projet de gazoduc Algérie-Maroc-Espagne. D’autres complémentarités peuvent être trouvées dans le domaine industriel et dans celui de la pêche. Il y a aussi de nombreux obstacles : d’abord l’harmonisation entre les régimes politiques et les économies, mais aussi les obstacles naturels (la démographie, le désert) et des problèmes culturels qui me paraissent très importants. Dans le domaine de la recherche, les efforts sont très faibles. En ce qui concerne l’édition, vous savez qu’il paraît environ 500 000 titres nouveau par an, dont 30 000 pour chacun des principaux pays européens. Or le Maghreb produit moins de 2000 nouveaux titres. Bien sûr, il peut y avoir des importations, mais elles sont coûteuses. Ce qui fait que certains professeurs travaillent avec des ouvrages vieux de dix ans. La situation est aussi inquiétante sur le plan de la télévision. Sur 10 000 programmes d’eurovision il y a deux ans, l’Algérie a fourni un peu plus de 40 programmes, la Tunisie un peu moins, et le Maroc 13. Ce qui donne une idée de l’énorme décalage culturel entre le Maghreb et l’Europe.

Royaliste : Que faire pour surmonter ces handicaps ?

Paul Balta : La France est une puissance européenne, qui doit certes jouer son rôle sur notre continent, mais elle a traditionnellement une politique méditerranéenne et africaine. Compte tenu de la population maghrébine qui est en France et de nos liens historiques, la France ne peut abandonner le Maghreb à lui-même. Il importe qu’elle favorise son développement économique et culturel afin que la Méditerranée soit autant que possible à l’abri des bouleversements qu’une situation d’instabilité au Maghreb provoquerait nécessairement.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 538 de « Royaliste » – 28 mai 1990