Maître de conférence à l’Institut d’Études politiques de Paris, Odile Rudelle est l’auteur d’ouvrages majeurs sur l’histoire de la République en France et sur le gaullisme. De 1985 à 1988, elle a animé en compagnie de Serge Bernstein, professeur à l’I.E.P., un séminaire de recherche sur Le Modèle républicain. Nous remercions Odile Rudelle d’avoir bien voulu nous présenter le résultat de ces travaux, qui ont fait l’objet d’un livre récemment publié.

Royaliste : La réflexion que vous avez menée est beaucoup plus problématique que le titre du livre ne semble l’indiquer…

Odile Rudelle : Ce livre est une interrogation sur le destin de la République en France. C’est une question importante dans la mesure où ma génération a vu les chutes de la République, en 1940 et en 1958. Et ces échecs n’ont pas vraiment été analysés par des républicains fidèles de la Tradition républicaine. Et bien sûr je pense là à Pierre Mendès-France. Plus profondément, il y a eu une sorte d’incapacité de l’Université à expliquer soit le gaullisme, souvent confondu avec le bonapartisme, soit la V® République qui est longtemps apparue comme une espèce de monstre mi-parlementaire mi-présidentiel, qui faisait la honte des juristes français dans les congrès internationaux !

Royaliste : Pourquoi revenir aux premières années de la Troisième République ?

Odile Rudelle : Les années 1871-1914 sont capitales. C’est au cours de cette période que s’affirme avec succès ce que j’ai appelé « l’obligation de la légitimité de gauche ». Souvenez-vous, sitôt passées les élections de février 1871, la gauche ne cessera de gagner les élections jusqu’en 1914. Il y a là un bloc de souvenirs où se nourrit la fameuse synthèse républicaine. Synthèse qui a d’autant plus d’importance qu’elle a été diffusée par les canaux de l’école publique, et qu’elle est devenue pour les Français comme une chanson d’enfance. Alors je me suis demandé pour quoi cette jolie chanson avait mal fini.

Dans cette recherche, j’ai été beaucoup aidée par « Les Lieux de mémoire » de Pierre Nora qui décrivent justement cette culture républicaine comme un souvenir d’enfance. Et je pense en particulier à Mona Ozouf qui fait remarquer qu’on y parle de la République en termes de principes abstraits, intemporels, délivrés de la chronologie minutieuse des événements. Autrement dit, on chante la République plutôt qu’on ne la raconte. J’ai donc essayé d’aller regarder les choses au jour le jour, dans la tristesse des combats successifs et incertains. Et consultant les archives électorales je me suis aperçue que, si la vie politique verbale était beaucoup plus violente que ce que nous connaissons aujourd’hui, les réactions du suffrage universel étaient au contraire bien plus nuancées qu’on ne le dit. Ainsi, le fameux fossé entre « les deux France », réel au Parlement, n’existe pas dans les circonscriptions. C’est pour cela que j’ai parlé d’une « République absolue », ce qui veut dire qu’il s’agit d’un système surimposé et que le suffrage universel était plus paisible que la classe politique nationale.

Ce qui était vrai dans les années de fondation du système politique (1870-1890) le devient encore plus dans l’entre-deux-guerres. C’est alors que le système républicain se paralyse jusqu’à devenir totalement immobile. Il a perdu la sève et l’espoir qui lui avait permis de vivre jusqu’en 1914, et de remporter une Victoire dont aucune leçon politique ne sera tirée en particulier quant au vote des femmes qui échoue entre mai et octobre 1919. Le résultat sera étrange : en 1924, 1932 ou 1936 la mécanique électorale donne la victoire à la gauche. Mais la majorité élue à gauche est incapable d’assumer le gouvernement du pays. En effet, une fois les élections gagnées, dans un délai variable mais inéluctable, la gauche se coupait de sa frange extrême pour se tourner vers la droite afin de gouverner. Cette bascule interdisait de poser et de résoudre les vrais problèmes du pays. Ce système était malsain pour tous : pour la droite, qui gouvernait sous le manteau, sans avoir la force d’imposer ses vues – notamment en matière institutionnelle où elle est favorable à une certaine autonomie du pouvoir exécutif. Mais c’était aussi un mauvais système pour la gauche qui finissait par endosser des décisions qui n’étaient pas non plus les siennes. Cet immobilisme a abouti à l’effondrement de 1940, et cela dans le mol acquiescement d’un consentement quasi-général.

Royaliste : Votre travail porte aussi sur le mythe républicain…

Odile Rudelle ; Ce travail a commencé par le début : l’Antiquité, avec l’évocation de l’histoire d’Athènes rappelée par Henri Van Effenterre et de Rome, évoquée par Claude Nicolet. Et là nous avons réalisé qu’il y avait deux histoires : celle qui est mise à jour par la recherche actuelle des archéologues ct des historiens ; et celle, mythique, que les républicains racontaient à leurs élèves des écoles à fin d’édification où la démocratie athénienne et la vertu romaine, servaient de « modèles » pour nourrir le mysticisme républicain. Or la première conclusion des historiens était de rappeler que ces « modèles » n’étaient pas toujours aussi vertueux qu’on nous le disait : Athènes connaissait le trucage des scrutins et bien sûr les cités antiques pratiquaient l’esclavage – ce que les hommes de la Révolution française n’ignoraient d’ailleurs pas. La deuxième conclusion encore plus dérangeante, est que cette fonction d’affabulation, observée pour l’Antiquité, était encore à l’œuvre au sujet des républicains français – qu’il s’agisse des « géants » de la Révolution française ou des fondateurs de la IIIe République. En effet, les premiers ont été le plus souvent ballottés par l’événement, et incapables de traduire dans les institutions leur rêve de liberté et d’égalité. En fait, ils ont laissé un grand souvenir parce qu’ils ont été les hommes de la défense nationale ; cela a été le vrai titre de gloire de la IIIe République.

Quant aux fondateurs de la IIIe République, destinés à devenir les héros du Panthéon républicain, ils ont de leur vivant été très maltraités par leurs « amis » : Gambetta a été renversé après 70 jours et Jules Ferry, également renversé dans des conditions honteuses, a été l’objet de plusieurs attentats. La troisième conclusion porte sur le rôle de la Seconde République, qu’on néglige trop souvent. C’est ce régime qui a établi le vrai suffrage universel ; il s’agit là d’une République qui à la différence de la première a été démocratique ; puis victime d’un coup de force, elle est devenue l’image de la Liberté. Après 1851, la République a été délivrée des souvenirs de violence et de terreur qui lui étaient attachés. De sorte que sous le Second empire, la République renaît comme promesse de liberté. Et c’est alors que se constitue un type de combat politique qui va déterminer le comportement des républicains jusqu’en 1914 et même jusqu’en 1958 : il s’agit de la lutte des républicains contre le pouvoir personnel, souvent celui d’un militaire. Le combat contre Badinguet se rejoue contre Mac-Mahon au 16 Mai, contre le général Boulanger, en 1889, puis au moment de l’affaire Dreyfus et dans  l’entre-deux-guerres. Cette stratégie conduit à des succès électoraux spectaculaires, mais camoufle en fait un échec politique grave car les républicains seront incapables de transformer les lois de 1875, conçues comme vous le savez par les monarchistes, en lois constitutionnelles vraiment démocratiques.

Royaliste : En quel sens ces lois auraient-elles pu être trans formées par les républicains ?

Odile Rudelle : Il y avait deux possibilités, qui auraient permis de simplifier le débat politique en posant aux électeurs des questions claires. Soit avoir une loi électorale, surtout une loi plus transparente qui aurait permis au gouvernement de s’adresser directement au suffrage universel. Soit donner un droit réel de dissolution au pouvoir exécutif, que ce dernier soit le président de la République ou le président du Conseil. Rien de cela ne fut possible. L’échec des républicains sera d’abord celui de Gambetta, renversé par la Chambre parce qu’il demandait de constitutionnaliser le scrutin de liste majoritaire ; puis celui de Jules Ferry qui, lui sera renversé au motif du Tonkin, mais eu réalité parce que les radicaux ne voulaient pas qu’il devienne président de la République et qu’il puisse utiliser le droit de dissolution prévu dans les lois de 1875. Tel est l’échec du « constitutionnalisme républicain », qui dès ses premières années frappe la IIIe République d’une sorte d’infirmité. Ce qui n’empêchera pas Gambetta ou Ferry d’entrer après leur mort dans le Panthéon républicain mais ceci se fera au prix d’une mutilation de leur œuvre ou plutôt de leur ambition pour la République. Ainsi Jules Ferry, qui est le véritable législateur des libertés publiques (liberté de la presse, la loi municipale, loi syndicale, etc.) est moins célébré pour cette législation libérale que pour son œuvre scolaire. Et les radicaux, qui le vénèrent comme le fondateur de la laïcité, ont en réalité été les adversaires les plus acharnés à sa perte. Il y a donc eu captation de l’héritage républicain par les radicaux, et cette captation a été faite sur un malentendu. Et de cette époque de la République radicale date ce que j’ai appelé « l’oubli constitutionnel » de la République. Il s’agit d’une espèce d’inintelligence des conditions qui avaient fait le succès des débuts de la IIIe République, où des institutions rédigées par l’alliance des monarchistes et des républicains, avaient par la suite été pratiquées par des républicains sans que ces derniers aient pu aller jusqu’au bout des virtualités démocratiques qu’ils en avaient espéré.

Le « modèle républicain » naît dans ce décalage entre des succès électoraux sans cesse renouvelés, et un échec constitutionnel longtemps camouflé ; entre une école publique qui chante les mérites des principes sans donner à comprendre le détail sur les luttes qui avaient opposé les républicains entre eux. Le « modèle républicain » est atemporel, délesté des contingences de la vie quotidienne, ce qui le rend d’autant plus séduisant. Il se présente comme fidèle à la philosophie héritée des Lumières ; il avoue comme objectif un gouvernement fondé sur la raison critique ; et au nom du culte de l’école, il organise une très remarquable promotion sociale à l’intérieur de lui-même (mais on constate un certain blocage depuis la Ve République). Il y a aussi un aspect social que Serge Bernstein aime souligner. Peut-être serai-je plus sévère que lui car, en raison de blocages institutionnels, les lois sociales ont été votées en France avec retard. En réalité les radicaux pensaient que la question anticléricale était plus importante que la question sociale. Plus importante en tout cas que le problème constitutionnel, qui permet la latitude d’action du gouvernement. Ce dernier sera de moins en moins efficace et ceci finira par l’effondrement de 1940.

Royaliste : Comment analysez-vous le gaullisme ?

Odile Rudelle : L’épopée du général de Gaulle se joue sur deux plans : la Libération et la fondation. Il est inutile de rappeler l’épopée militaire ; mais on peut souligner que celle-ci s’est déroulée de façon à ce que le Général ait à revivre la succession des différentes étapes franchies par les républiques antérieures ; ainsi assiste-t-on successivement à la Libération du territoire (qui rappelle la Ière République), au rétablissement du suffrage universel qui rappelle la IIe République avec le référendum constitutionnel sur le vote des femmes ; ensuite il restaure les libertés publiques (IIIe République). Rappelons qu’il s’est toujours déclaré fidèle aux « lois de la République » mais non aux institutions, et la nuance est importante. Il y écrit donc un nouveau « récit des origines » pour la République qui va du 18 juin à la Ve République. Et la force de ce récit, original, est de s’appuyer en même temps sur les plus vieux souvenirs républicains, qui sont finalement récapitulés dans l’avènement de la Ve République. Ainsi, on s’est gravement trompé en regardant de Gaulle, au travers du schéma républicain des anti-bonapartistes, en dénonçant en lui, un nouveau Badinguet ; le Général fut en réalité un refondateur de la République qui avait pris le problème par ses commencements c’est à dire par l’unité et l’indivisibilité, c’est-à-dire par la libération du territoire.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 601 de « Royaliste » – 17 mai 1993.

Le modèle républicain, Travail collectif sous la direction de Serge Bernstein et Odile Rudelle, PUF, 1993.