En ces temps de confinement indéterminé, nous voilà soudainement contraints de réinventer les heures, les jours, les semaines.

Ces temps de fausse égalité dans le malheur semblent s’étirer et nous laissent bien souvent meurtris par l’absence, l’éloignement. Nous cherchons les nôtres, ils se dérobent et la magie de la technique, les retire davantage. Nous entendons leurs voix, nous voyons leur visage, mais l’écran qui nous sépare d’eux ressemble plus à un parloir.  Le moment de la tendresse retrouvée est à nouveau différé.

La littérature peuple alors les journées de certains. Pour ma part, je continue ce dialogue avec Camus. La Peste s’impose d’elle-même et il me semble que nous vivons un moment Paneloux.

Ce personnage est celui du prêtre dans la peste.  Au début de l’épidémie, il s’adresse aux paroissiens avec véhémence pour leur expliquer que s’ils vivent la peste, c’est le prix de leur insouciance.

Entendons sa voix qui tonne « Vous avez cru qu’il vous suffirait de visiter Dieu le dimanche pour être libres de vos journées. Vous avez pensé que quelques génuflexions le paieraient bien assez de votre insouciance criminelle »

Le début de notre moment Paneloux commence avec les discours d’Emmanuel Macron et Edouard Philippe pour expliquer aux Français combien ils étaient coupables de se retrouver à des terrasses de café ou dans des parcs.

Ils faisaient montre d’une insouciance criminelle, car ils laissaient le virus se répandre et aggraver le malheur des soignants. Et de manière martiale, puisque nous sommes en guerre, ils annonçaient la fermeture des écoles, puis des restaurants et bien d’autres commerces. La ville a désormais des airs de couvre-feux.  La vie s’est retirée ; le bonheur des terrasses, le plaisir de circuler, de se croiser, de flâner ont capitulé.

Mais quelques jours plus tôt, le chef de l’État faisait le fier au théâtre et invitait les Français à continuer à vivre, mais sans la moindre décence faisait la leçon de civisme, dans les jours qui ont suivi.

Nous étions les coupables, nous étions légers face à l’évènement, le gouvernement exhortait les Français à bien se comporter, et à avoir les bons gestes sanitaires. Mais le communiqué de presse des collectifs Inter-Hôpitaux et Inter-Urgences du 19 mars 2020 affirmait avec lucidité

« Le ministre répond : « la meilleure prime que l’on peut donner aux soignants c’est de respecter les gestes sanitaires ».

Non, la meilleure récompense pour le travail exceptionnel que tous les personnels hospitaliers fournissent au quotidien pour prendre soin des patients, et pas seulement en situation de crise, doit être reconnue. Le salaire des infirmier.es ne peut demeurer au 28eme rang sur 32 pays de l’OCDE. »

Certes, il ne s’agit pas d’exonérer les individus de leurs responsabilités individuelles, car il appartient à chacun de jouer un rôle pour éviter la propagation du virus.

Mais la rengaine libérale est connue, tout est affaire de comportement individuel. Trouver un emploi, rien de plus facile : traverser une rue.  Combattre un virus rien de plus facile :  rester chez soi et respecter les gestes barrières.

Le discours libéral est habile, car rien de mieux que de camoufler l’échec des gouvernements, leurs fautes, leur incapacité à préparer la nation à cette pandémie.

Et lisons le propos de Pascal Marichalar dans son excellent texte, proposé à la « la vie des idées » :  Savoir et prévoir, première chronologie de l’émergence du COVID 19.

« Lorsque le temps de la justice et des comptes sera venu, il nous faudra comprendre comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle : une pénurie absolue de masques, ne permettant pas de protéger convenablement les soignant.es qui sont au front – qui sont infecté.es, et infectent à leur tour –, bien trop peu de tests de dépistage (ce qui semble avoir été une décision assumée, y compris aux temps où l’épidémie était encore balbutiante en France, et n’est pas une fatalité en Europe, comme le montre l’exemple de l’Allemagne), et finalement la décision de dernier ressort de confiner toute la population pour une période indéterminée, une arme non discriminante qui est terriblement coûteuse en termes humains, sanitaires (santé mentale) et économiques. »

Pour faire assaut de science, le ministre de la santé O. Veran, a dessiné au journal de 20 h un graphique avec une courbe représentant la progression de l’épidémie et une droite à l’horizontale indiquant la capacité d’accueil de nos services hospitaliers.

A aucun moment, la question de la capacité d’accueil ne fut posée pour dire que le plus important, c’était avant tout de l’augmenter.

Tant d’années de coupes, de réductions d’effectifs, de lits ont laissé nos hôpitaux exsangues.

Les libéraux nous firent le même coup avec la dette en disant qu’elle s’envolait par rapport au PIB et qu’il fallait réduire les dépenses publiques pour la vaincre.  Mais il ne s’agissait pas de réduire la dépense mais d’augmenter le revenu, voilà la solution à la dette.

Édouard Philippe, Emmanuel Macron, mauvais prêcheurs, et mauvais stratèges utilisèrent la vieille stratégie des uns contre les autres. Vilains parisiens pêcheurs, qui amènent le malheur dans les campagnes épargnées !

Tout devenait nécessaire pour faire diversion et ne pas révéler la médiocrité criminelle du pouvoir. Ne nous trompons pas de cible, certes l’attitude des Parisiens quittant leur ville pour aller en province peut être discutée, mais là n’est pas le souci principal.

Combattre l’épidémie ne peut se réduire à la fin de nos déplacements ou la mise en sommeil de l’économie.  Il en va de même pour le réchauffement climatique. Notre souci quotidien de bien trier nos déchets et ne pas passer trop de temps sous la douche ou d’éviter de consommer trop d’eau ne saurait être suffisant devant l’ampleur d’une menace d’une telle ampleur.

Quid de tous les actifs pétroliers détenus dans les banques, d’un gouvernement si sensible aux lobbies en tous genres, des accords climats sans ambition ? La liste serait longue des défaillances et des erreurs en matière de transition écologique. Nos gouvernements peuvent difficilement faire la leçon.

Les structures sociales politiques économiques sont essentielles et ne peuvent être reléguées au rang de variable secondaire.

Mais le moment Paneloux se répandit dans la société et dépassa les ors de l’Élysée et de Matignon, les libéraux emportaient encore une fois la partie, partout le « restez chez vous » devenait le mot d’ordre, l’expression de la conscience citoyenne, le civisme que les policiers, seraient prêts à rappeler sans éborgnage ou main arrachée, cette fois.

Il fallait imposer le récit du « restez chez vous », mais derrière ce slogan sympathique accompagné de son corollaire scolaire, la continuité pédagogique, toute la machine inégalitaire était à l’œuvre. Les inégalités qui malmènent notre société se rapatriaient avec force dans les foyers, dans les familles. Toute une violence sourde ou bien bruyante était bien là : appartements étroits, solitude, parents dans la difficulté d’aider leurs enfants, inégalités numériques.

Alors le gouvernement, bonne conscience à la main, n’aura cure de porter une véritable aide à ceux qui au chômage ne touchent pas d’allocation et pourtant qui sont majoritaires dans cette situation, aux détenteurs des minima sociaux pas sûrs de les récupérer car les bureaux de poste sont fermés, à ceux qui font encore tourner la machine capitaliste au moment où le droit du travail est piétiné, au nom de l’urgence sanitaire.

Les capitalistes savent préempter jusqu’au souci de santé pour extraire de la valeur, osant même des appels indécents à rejoindre les campagnes.

Mais la violence du capital se drapait dans la jolie morale et désignait d’un doigt accusateur ces Français récalcitrants au confinement.

Le grand renfermement sur les plus vulnérables, mais c’est si bon de le faire en bonne conscience !

Pour rester dans le religieux, et avec Paneloux, voilà l’apocalypse, c’est-à-dire la révélation qui nous arrive, notre mode de vie est coupable, nous sommes les coupables. Des voix plus ou moins avisés se sentirent le besoin de faire la leçon.

C’est donc à l’échelle individuelle que les choses vont se résoudre, vie sobre, consommation réduite.

Les discours commencèrent à se colorer de l’idée d’un avant et d’après, les gens étaient invités par des discours aux couleurs économico-psychologiques à s’interroger sur leurs vrais besoins,  à se sentir presque coupables à l’égard d’une terre que leurs vies malmènent.

Émerveillement collectif devant des images prises par satellite d’une terre débarrassée de la pollution, ce sont les secondes noces avec la nature. En somme, la nature contrariée nous envoie des rats et des virus pour expier nos pêchés, nous post-modernes…

Paneloux resurgit alors :

« Et comme tous ceux-là l’ont fait, c’est un regard neuf que vous portez sur les êtres et sur les choses, depuis le jour où cette ville a refermé ses murs autour de vous et du fléau. Vous savez maintenant, et enfin, qu’il faut venir à l’essentiel »

« Le temps n’est plus où des conseils, une main fraternelle étaient les moyens de vous pousser vers le bien ».

Loin de nous la main fraternelle, elle est désormais peut-être porteuse de ce virus. La méfiance se répand un peu plus.

Paneloux poursuit de plus belle :

« Ce fléau même qui vous meurtrit, il vous élève et vous montre la voie. Elle manifeste la volonté divine qui, sans défaillance, transforme le mal en bien. Aujourd’hui encore, à travers ce cheminement de mort, d’angoisses et de clameurs, elle nous guide vers le silence essentiel et vers le principe de toute vie. Voilà, mes frères, l’immense consolation que je voulais vous apporter pour que ce ne soient pas seulement des paroles qui châtient que vous emportiez d’ici, mais aussi un verbe qui apaise ».

Des politiques, et pas seulement, des commentateurs divers nous invitent à faire presque pénitence, et se demandaient s’il n’est pas temps de s’interroger sur le sens de nos vies, et de faire de ce mal un bien. Le confinement serait le temps du recueillement, d’une reprise en main de chacun d’entre nous.

Mon propos n’a pas vocation à invalider des réflexions individuelles ou le désir légitime de méditer sur la vie que l’on mène, sur la société de consommation et ses artifices, et la liste serait longue, mais de ne pas tomber dans le piège des récits libéraux.

La nature bien sûr mérite d’être préservée, et il est légitime d’interroger notre rapport au vivant de le questionner, le remettre en cause.

Mais je crois que se dessine la fuite dans un sentiment océanique, ou dans des utopies à usage individuel.

Il ne s’agit pas de tout confondre, même si bien des choses doivent être revues, abandonnées :  financiarisation, libre-échange à outrance, euro pour ne dire que cela.

Comment toutes ces utopies sympathiques sur le retour à soi, à l’essentiel, à un mode de vie plus raisonné, et j’en passe, peuvent se penser dans un monde où se circulent librement les capitaux, où l’euro demeure, où le principe de la concurrence libre et faussée fait la loi ?

La lutte contre les inégalités, la resocialisation de l’économie, la réhabilitation de l’impôt progressif, la reprise en main de l’économique par le politique sont bien plus importants que d’abandonner son abonnement Netflix, réduire l’achat de vêtements et mettre fin à sa consommation de viande.

Nous ne devons pas oublier, sans forcément s’y maintenir, ce que l’âge industriel a apporté en termes de confort, d’accès à des biens à un nombre croissant d’individus. Nous ne sommes pas dupes du prix qu’il a fallu payer pour cette industrialisation. Et loin de nous, la volonté de souscrire au pire axiome politique « il n’y a pas d’omelette sans casser des œufs ». L’âge industriel a su donner son meilleur rendement lorsqu’il a su faire naître un compromis fragile entre le capital et le travail sous la forme de droits sociaux. La dernière forme de progrès identifiable fut celle de la « croissance pour tous » lors de l’après-guerre avec la croissance des taux d’équipements des ménages, de la progression des salaires, de la stabilisation des salariats. Il a fallu alors aussi bien gagner la bataille de la productivité pour reconstruire mais sans asservir le social. Nous n’avons pas de nostalgie des Trente Glorieuses, mais d’un certain modèle qu’il fallait faire vivre, celui de l’économie mixte. Nous ne voulons ni au nom du capitalisme, ni au nom de la nature retrouvée, oublier les chemins du progrès social. La question sociale et écologique doit être inséparable.

Aujourd’hui bon nombre d’entre nous aspirent à un confort légitime, la possibilité de partir en vacances, ils veulent payer la scolarité de nos enfants, des services publics collectifs opérationnels, une paye régulière, un contrat de travail digne.

La peur, la sidération devant cette menace invisible ne doivent pas nous rendre sensible à une repentance déplacée vis-à-vis de la nature, car beaucoup de nos concitoyens vivent depuis des années une décroissance subie, mais à l’opposé, il nous faut nous mobiliser pour attaquer les structures du capitalisme.

Frédéric FARAH

Économiste, Frédéric Farah a publié : Introduction à la macron-économie, (avec Thomas Porcher), Éditions Les Petits matins, 2016, et Europe, La grande liquidation démocratique, Éditions Bréal, 2017.