Les Français se représentent de manière très diverse leur patrie. Ces représentations sont aujourd’hui obscurcies par les discours sur la Crise et par les sondages quotidiens qui transforment les citoyens en juges, en analystes, en prophètes… à partir de questions ambigües. Utilisant les méthodes rigoureuses de l’histoire, de l’anthropologie et de la démographie, Hervé Le Bras et Emmanuel Todd établissent à l’aide de nombreuses cartes un tableau de la France qui n’en épuise pas le mystère. (1)

Faut-il parler de la crise, du déclin ou du malaise français ? Le débat médiatique fait rage et les pro­tagonistes les plus connus se trompent en présentant des ana­lyses globales appuyées par des sondages dépourvus de toute rigueur scientifique. Or l’étude minutieuse d’Emmanuel Todd et Hervé Le Bras fait apparaître un tableau fortement contrasté puisqu’ils observent à la fois l’ampleur de la crise politique, économique et sociale et la magnifique vitalité dont la so­ciété ne cesse de faire preuve.

Quant à la crise, nous savons que la France subit de plein fouet les effets de la mondiali­sation : au lieu de moderniser la France, elle a recréé l’oppo­sition entre le Nord et un Midi qui a vu disparaître l’essentiel de son activité industrielle. En 1975, la France employait dans l’industrie 40 % de ses actifs ; en 2009, cette proportion était tombée à 23 %, contre 2,50 % dans l’agriculture et 74,50 % dans les services. Nous savons aussi que la France, qui avait résisté à la montée des inégali­tés jusqu’à l’approche de l’an 2000, voit aujourd’hui sa classe supérieure (1 % de la popula­tion) se détacher de l’ensemble des Français par le niveau de ses revenus – alors que les classes moyennes supérieures (9 %) restent soudées à l’ensemble de la société : « Nous voyons donc se recréer la configuration de classes qui avait conduit à la ré­volution de 1789, avec une aris­tocratie coupée, non pas seule­ment du peuple, mais surtout de cette strate moyenne supérieure dont dépend l’équilibre de la société. » La situation sociale, riche de potentialités révolu­tionnaires qui ne se concrétisent pas, alimente le pessimisme ambiant et la nostalgie plus ou moins avouée des Trente glo­rieuses. C’est se faire du mal pour rien car le dynamisme français reste impressionnant dans quatre domaines essentiels.

La démographie. Les Fran­çais étaient 55 millions en 1981. Nous avons maintenant dépassé les 65 millions. Cette augmen­tation de 10 millions en trente ans est beaucoup plus impor­tante que celle du Royaume-Uni (6 millions), de l’Italie (4 millions) et de l’Allemagne (3 millions). Cette belle vitalité a favorisé les villes, qui se sont beaucoup développées depuis cinquante ans : 62 % des Fran­çais vivaient dans les zones urbaines en 1960 ; en 2012, la proportion était de 78 %.

L’éducation. Avant d’enga­ger le vieux débat sur la baisse du niveau, il faut rappeler que les enseignements secondaires et supérieurs concernaient na­guère un nombre restreint de lycéens et d’étudiants pendant les Trente glorieuses. En 1970, 58 % des Français ont le niveau du certificat d’études, 29 % ont une formation intermédiaire et seulement 13 % obtiennent le baccalauréat. En 2009, 49 % des Français ont le baccalau­réat ou un diplôme supérieur, 38 % ont une formation inter­médiaire et 12 % n’ont pas dé­passé l’enseignement primaire. Enfin, la proportion de jeunes qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme est tom­bée de 35 % à 11 % entre 1965 et 1990, puis à 6 % en 2005.

L’émancipation des femmes. Elle s’observe principalement dans l’éducation : en 2009, 57 % des élèves reçus au bac­calauréat général étaient des femmes, qui restent cependant en situation minoritaire dans les formations scientifiques et les filières techniques. Il est à noter que le niveau éducatif des femmes est beaucoup plus élevé dans l’Ouest, le Centre et le Centre-ouest que dans les grandes villes où la main d’oeuvre est très féminisée mais de moindre niveau éducatif.

L’immigration. Pour des rai­sons historiques, on ne voit que les Algériens en oubliant les Portugais, les Espagnols, les Yougoslaves, les Grecs qui se sont intégrés et les nouveaux venus Moldaves, Ukrainiens, Roumains qui sont en voie de francisation par mariage avec des Français. Pour les Algé­riens, l’intégration est beau­coup plus rapide que celle des Juifs qui pratiquaient l’endo­gamie pendant plusieurs gé­nérations : selon les chiffres de 2008, 46 % des hommes et 41 % des femmes issus de l’immigration algérienne se marient avec des enfants de parents nés français ou avec des enfants de couples mixtes.

D’une belle vitalité et forte­ment éduquée, la France est émancipatrice et les immigrés, rapidement intégrés, ne sont pas les derniers à bénéficier de cet esprit de liberté qui caractérise notre pays. La crise de la société française est cependant violente et ressentie comme telle. Elle tient sans aucun doute à l’im­puissance volontaire de l’oli­garchie, au chômage et à la pau­vreté qui augmentent mais aussi à de grandes mutations dans les structures familiales, dans les croyances et les idéologies.

Dans de précédents ouvrages, Emmanuel Todd avait distin­gué trois grands types de struc­tures familiales : individualiste, hiérarchique, communautaire. Avec Hervé Le Bras, il présente maintenant un système consti­tué par la famille nucléaire composée par les parents et les enfants et la famille complexe qui comprend plus d’un couple avec ses enfants. C’est à partir de cette bipolarité que nos au­teurs distinguent cinq grandes zones familiales (2) et des zones floues qui complexifient d’autant plus le modèle que de fortes relations familiales peuvent exister sans que les personnes vivent sous le même toit : songeons aux parents qui habitent dans le même quar­tier que leurs enfants mariés. Cette évolution des structures familiales est d’autant plus dif­ficile à saisir que la population française se déplace beaucoup sur le territoire et principale­ment de ville en ville. D’où une constatation majeure : la France des paysans et des structures traditionnelles – les familles hiérarchiques de l’Est, les familles communautaires du Limousin et de la Creuse – est en train de disparaître.

Ce très profond bouleverse­ment de la société française est lourd de conséquences poli­tiques et religieuses. Pour Todd et Le Bras, il y a une relation forte entre les structures fami­liales, les représentations du monde et les choix politiques. Par exemple, le caractère com­munautaire des familles du Limousin expliquait l’influence du Parti communiste dans un milieu rural d’ordinaire orienté à droite. Plus généralement, au siècle dernier, l’opposition est très nette entre les régions de droite catholiques – l’Ouest, le Nord, l’Est lorrain et Alsacien, la bordure Est du Massif cen­tral – et les régions de gauche déchristianisées qui vont de l’Aisne à la Gironde en passant par l’Île-de-France et qui carac­térisent aussi la bordure médi­terranéenne. La France déchris­tianisée est individualiste et égalitaire : elle a été révolution­naire puis laïciste avant d’être fortement influencée par le Parti communiste. Il y avait donc une opposition structurante entre la religion catholique et les reli­gions séculières inspirées par de grandes idéologies politiques.

Mais maintenant ? Le Parti communiste, qui décline for­tement après 1981, est en voie de disparition et la pratique religieuse est devenue mino­ritaire : alors que 27 % des Français vont à la messe en 1952, ils ne sont plus que 4,5 % en 2006. Dès lors, le rap­port entre les croyances, les structures familiales et les ter­ritoires n’éclaire plus guère les choix politiques des Français. En 2012, les zones individua­listes-égalitaires ont fortement soutenu Nicolas Sarkozy, sauf la région parisienne qui a voté à gauche, alors que François Hollande est plutôt l’élu de zones périphériques où prédo­minent les familles complexes qui ne partagent pas l’idéal égalitaire. Bien entendu, le vote lepéniste, longuement étudié, vient tout compli­quer. L’ensemble de l’analyse laisse dubitatif mais il ne peut en être autrement car le recul manque pour saisir les consé­quences politiques de muta­tions que ne sont pas achevées.

Les pages sur le catholicisme français engendrent elles aussi la perplexité. Todd et Le Bras observent la permanence des « valeurs organisatrices du catho­licisme » et même « la mon­tée en puissance sociale d’une religion qui vient de s’évanouir en tant que croyance métaphy­sique. » Il y aurait donc un ca­tholicisme zombie qui favorise­rait les progrès de l’éducation… La thèse est d’autant plus sédui­sante qu’elle a été formulée avant les manifestations contre le mariage pour tous. Elle pèche cependant par excès de simpli­fication. La cartographie, aussi fine soit elle, ne permet pas de vérifier l’existence ou la dispa­rition de sentiments religieux mais seulement la régression d’une pratique religieuse. Peut-être serait-il judicieux d’opérer une nette distinction entre la perte d’influence de l’Église catholique et la permanence de la tradition chrétienne, hors de tout système de pouvoirs et de contre-pouvoirs. Par ailleurs, je ne vois pas comment le catho­licisme zombie en serait venu à favoriser l’éducation par réac­tion aux contraintes culturelles du catholicisme institutionnel : au XXe siècle, il n’y avait pas deux manières d’enseigner la littérature française et c’est bien la IIIe République qui a insti­tué la fête nationale de Jeanne d’Arc. En d’autres termes, il n’y avait pas de conflit inex­piable entre deux cultures anti­nomiques mais un composé qui formait la culture française au sein de laquelle se dérou­laient des conflits assumés.

Il y a bien un mystère français : celui d’une constante réinven­tion de la France au fil de révo­lutions qui ne font jamais table rase du passé anthropologique, culturel et politique qui est récu­péré et transformé sous l’égide d’un État qui est lui-même ins­crit dans la dialectique de la tradition et du progrès. Le para­doxe, à terme insoutenable, est que les dirigeants de notre pays millénaire n’ont plus le sens de l’État ni le souci de la nation.

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(1) Hervé Le Bras & Em­manuel Todd – « Le mys­tère français – La République des idées », Seuil, 2013. Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.

(2) Les zones individualistes-éga­litaires dans le Bassin parisien, hiérarchique avec forte coopé­ration familiale dans le Sud-ouest et en Alsace-Lorraine, individua­liste familial pur dans l’Ouest intérieur, à formes coopératives familiales diverses et variées dans l’extrême nord, en Bretagne péninsulaire, sur la bordure nord-ouest du Massif central, avec des nuances de coopérations fami­liales à un égalitarisme fort sur la façade méditerranéenne et en Corse.

Article publié dans le numéro 1044 de « Royaliste » – 2013