Un petit livre dense ruine l’ultime illusion socialiste, en démontrant l’inanité de « l’Europe sociale », ce mythe qui sert à couvrir le ralliement des oligarques de gauche à l’ultralibéralisme.

Puisque les socialistes nous annoncent, une nouvelle fois, qu’ils sont entrés dans une phase de réflexion, prélude à la reconstruction qui se fait attendre depuis 1995, il faut leur recommander la lecture, à tous égards salutaire, des 124 pages (ce n’est pas trop long, ils iront jusqu’au bout) que deux auteurs (1) d’une gauche très affirmée consacrent à leur mythe favori.

Mythe moteur, inventé pour dynamiser les foules. Mais moteur à gaz pauvre, qui n’a pas fonctionné lors des récentes élections européennes. Sans doute les électeurs se sont-ils souvenus que « l’Europe sociale » ne fut pas réalisée, ni même amorcée, lorsque la majorité des pays membres de l’Union européenne étaient gouvernés par des socialistes. Sans doute les socialistes qui avaient voté contre le « traité constitutionnel » en 2005 se sont-ils souvenus que « l’Europe sociale » chantée par Martine Aubry faisait alors – et fait toujours – bon ménage avec des traités qui gravent dans le marbre la logique meurtrière de la concurrence libre et non faussée. Cette Europe ultralibérale ne peut tolérer une politique de justice sociale : même si, pure hypothèse, des socialistes parvenaient à diriger l’ensemble des institutions européennes, ils ne pourraient pas injecter du social dans les organes économiques, administratifs, juridiques et monétaires de l’Union sans opérer, au sein de celle-ci, une révolution bien esquissée par François Denord et Antoine Schwartz : en finir avec l’indépendance de la Banque centrale européenne, avec le libre-échange et la libre circulation des capitaux, organiser la protection souple du continent, procéder aux nationalisations indispensables.

Avant d’en venir à ces conclusions, les socialistes devront relire toute l’histoire de la construction européenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour ma part, je regrette l’excès déterministe de ce récit (les principes libéraux posés par les « pères fondateurs » ne pouvaient manquer de se concrétiser, ce qui n’est pas certain) et j’estime que la politique européenne du général de Gaulle ne peut être réduite à l’influence pernicieuse d’Antoine Pinay et de Valéry Giscard d’Estaing : la pensée de l’Etat planificateur et interventionniste, de la coopération interétatique, du tarif extérieur commun et de la préférence communautaire ne méritait pas d’être aussi prestement expédiée.

Mais ici, des socialistes parlent aux socialistes, étrangers à la politique gaullienne, et on peut sacrifier provisoirement le complément d’enquête politique à l’urgence pédagogique. Il est nécessaire que les amis de Martine Aubry ou de Ségolène Royal comprennent deux explications qui les mettent en cause :

1/ Après 1945, une partie de l’Europe de l’Ouest s’est organisée selon l’idéologie libérale sous l’influence de petits groupes de pression composés d’hommes armés d’une solide culture économique et financière et déterminés à détruire tour à la fois Keynes et l’administration interventionniste, Marx et les communistes et surtout à rabaisser autant que possible les Etats et les nations. Les socialistes ont négligé ces groupes, par paresse et par mépris. Et quand ils sont arrivés au pouvoir avec François Mitterrand, ils avaient déjà perdu la bataille intellectuelle.

2/ Après 1981, les socialistes de tradition ont rapidement perdu pied, faute de solides convictions économiques (François Mitterrand n’avait pas de formation sérieuse en ce domaine, Pierre Mauroy non plus) et parce qu’ils ont mis au centre du dispositif économique et financier un cheval de Troie nommé Jacques Delors. Intelligente, habile, la « deuxième gauche » a eu très vite la maîtrise du discours-expert social-libéral puis celle du gouvernement. Michel Rocard puis Lionel Jospin ont décidé de laisser faire les forces du marché, invoquant « l’Europe sociale » tout en effaçant peu à peu les conquêtes sociales de la Libération.

Les aveux des hiérarques socialistes sont nombreux et sans excuse possible. Les socialistes ne redeviendront pas socialistes s’ils ne liquident pas cette part maudite de leur héritage.

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(1) François Denord, Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, 2009. 7 €.

Article publié dans le numéro 952 – 2009