Lors de sa parution en 1972, nous avions vivement dénoncé Le camp des saints. Le succès remporté par le roman de Jean Raspail nous inquiétait à juste titre puisque, quarante ans plus tard, la peur de l’invasion étrangère continue de hanter maints esprits en Europe. Longtemps la menace fut représentée par les immigrés, qu’en France on avait tendance à réduire aux Algériens à cause d’un passé qui marquait douloureusement les mémoires. Depuis 2005, on s’inquiète de l’islamisation selon les thématiques développées dans des ouvrages français, anglais, allemands… par des partis réputés populistes et sur des sites animés par des militants de droite ou de la gauche laïque. Des chiffres sur le nombre de musulmans, la progression des conversions et différentes formes d’agression sont avancés pour prouver la réalité de la subversion et de la submersion islamiques.

Cette peur trouve son origine dans des événements spectaculaires tels la fatwa contre Salman Rushdie, les attentats terroristes, les émeutes de banlieue et les discours fondamentalistes qui sont regardés comme autant d’expressions d’un Orient fantasmé et d’autant plus menaçant qu’on disserte sur le « choc des civilisations ». Tous ces éléments sont rassemblés dans une représentation d’un Islam monolithique, manœuvrant les troupes de croyants comme s’ils étaient déjà une armée dont la progression serait inéluctable. Tel est le nouvel Ennemi de l’Occident, qui est conçu comme l’était le communisme – non moins monolithique et irrésistible.

A l’époque de la Guerre froide, celui qui mettait en question les affirmations de l’anticommunisme primaire était dénoncé comme agent ou comme complice de la subversion. Aujourd’hui, ceux qui critiquent le discours antimusulman sont ni plus ni moins des idiots utiles ou des collabos, vendus à l’Arabie saoudite. Raphaël Liogier (1) est lui-même souvent accusé par des journalistes et des militants… qui se présentent comme des victimes de la pensée dominante.  Je bénéficie au contraire de l’étrange privilège accordé aux royalistes de la NAR : depuis vingt ans, nous sommes tenus à l’écart de tous les débats – et sortis de notre trou médiatique à l’occasion des mariages royaux – ce qui me permet d’écrire à Marine Le Pen ou de répondre sur l’islam à un ami laïc de gauche (2) sans qu’on me tienne pour un futur rallié au Front national ou pour un islamophile. Cette position à la fois confortable et agaçante me permet de dire tranquillement qu’il faut garder raison avec Raphaël Liogier. Je dirai même plus : garder la raison politique, la maintenir à l’écart des phobies et des philies dans lesquelles se noient les débats. Cela signifie qu’il faut respecter des règles de méthode, prendre au sérieux les travaux universitaires et tenter d’évaluer les rapports de force.

Quant à la méthode, il n’est pas possible de tirer une règle générale d’un cas particulier. Si un voyou nommé Mohamed frappe mon copain François, cela ne veut pas dire que tous les musulmans – à supposer que Mohamed soit pratiquant – sont des agresseurs en puissance. Si tel était le cas, nous serions en guerre civile depuis belle lurette.

Les travaux universitaires et les instituts scientifiques détruisent les légendes chiffrées sur l’immigration et l’islamisation. Il n’y a pas 50 millions de musulmans dans l’Union européenne mais entre 12 et 16 millions. Il n’y a pas 4 ou 6 millions de musulmans déclarés en France, mais 2,1 millions. Et même s’ils étaient 4 millions, soit 6,4% de la population française en 2008, cela ne leur permettrait pas de conquérir un pays de 65 millions d’habitants. Bien sûr, on peut imaginer des conversions innombrables mais nous comptons en France 3 600 convertis à l’islam par an (3). Bien sûr, on peut imaginer une fécondité prodigieuse mais toutes les études démographiques montrent que la fécondité des Européens musulmans est alignée sur la moyenne européenne. Bien sûr, on peut annoncer un déferlement d’immigrés musulmans mais le taux d’accroissement migratoire de la population française est de 1,1 pour mille depuis 1980. Raphaël Liogier cite des centaines de chiffres. On ne peut les récuser en affirmant que les musulmans et les immigrés sont bien plus nombreux, ce qui veut dire que nous sommes devant un mensonge institutionnel. Cette thèse est très répandue mais elle est paradoxale car elle aboutit à discréditer les autorités d’un pays dont on dit qu’il est victime d’une subversion. Elle est surtout inquiétante car toute théorie du complot est le signe d’une crise de la légitimité politique : c’est de celle-ci qu’il faut se préoccuper, au lieu de disserter sur le déclin d’un Occident qui n’existe pas.

Le rapport de forces entre les musulmans – ou supposés tels – et leurs victimes potentielles est aussi évanescent que l’Occident. Les musulmans sont aussi divisés que les chrétiens et en guerre les uns contre les autres – en Afghanistan, en Irak, en Syrie… A la différence des catholiques, ils n’obéissent pas à une autorité unique et ils ne sont pas constitués en partis dans les pays de l’Union européenne. Nous sommes confrontés à des réseaux terroristes qui ont pour objectif de séparer les musulmans français de leurs concitoyens – la propagande antimusulmane était pour eux, si l’on ose dire, du pain bénit.

Hélas, les observations strictement politiques restent sans effets sur l’islamophobie militante car celle-ci a fabriqué ce que Raphaël Liogier appelle un « Musulman métaphysique » qui ressemble au « Juif » des antisémites : une créature partout identique, vouée corps et âme à la Domination, qui se présente sous les traits du fin stratège de la subversion permanente et de la petite brute de banlieue, du religieux fanatique et du drogué halluciné – de même que « Le Juif » des années trente était à la fois un banquier richissime et un bolchevique sanguinaire.

Ces peurs ne peuvent être chassées par des discours réprobateurs mais par un projet politique qui permettrait d’embarquer tous les citoyens et d’accélérer les logiques d’intégration. L’oligarchie nous renvoie à nous-mêmes en exigeant que nous acceptions sans mot dire des sacrifices sans fin. Pas étonnant que certains parmi nous aient envie de sacrifier le voisin – faute de pouvoir frapper les responsables de leurs malheurs.

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(1)    Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, Essai sur une obsession collective, Seuil, 2012.

(2)    Cf. sur mon blog ma Lettre ouverte à Marine Le Pen et mon débat avec Alain Besson.

(3)    Parmi lesquels un adhérent récent à la Nouvelle Action royaliste…

Article publié dans le numéro 1038 de « Royaliste » – 2013