Grâce à sa connaissance directe du fonctionnement de l’Union européenne, Marc Joly avait publié en 2002 une analyse critique du système européiste (« Le Souverainisme ») qui nous avait vivement intéressé. Tout en préparant une thèse de doctorat sur la réception de l’œuvre de Norbert Elias, il a récemment consacré un ouvrage à Jean Monnet (1), « prophète » fabriqué après coup pour légitimer le caractère antidémocratique de l’Europe des traités.

 Le déni de démocratie qui a permis l’adoption du traité de Lisbonne n’est pas un acte isolé, qui serait le produit de circonstances particulières.

Il faut s’attendre à d’autres attentats contre la démocratie car l’histoire de la « construction européenne », avant même la signature du traité de Rome en 1957, est l’histoire de la mise en place d’un système de pouvoirs qui ne doit rien à la souveraineté populaire.

Marc Joly nous permet de comprendre cette logique, qui inspire le projet oligarchique malgré sa mise en échec par référendum en 2005. Quant à l’Europe des traités, la question fondamentale est celle de la légitimité. Elle est souvent formulée de manière confuse, en termes de « souveraineté » ou de « volonté », mais c’est Olivier Duhamel qui l’exprime à peu près clairement lorsqu’il affirme que « la légitimité de notre Europe est double en ceci qu’elle repose d’une part sur une légitimité des Etats-membres, de l’autre sur une légitimité propre à l’Union ».

Obscure clarté ! Nous savons fort bien comment s’affirme la légitimité des Etats nationaux – alors que la « légitimité propre à l’Union » a toujours été et demeure hautement problématique.

Pour faire coexister cette double légitimité et les deux pouvoirs souverains qu’implique la formule il faut faire un choix initial :

Si l’on affirme que la légitimité européenne procède des légitimités nationales, les organisations européennes ne disposent que de pouvoirs délégués en vue d’une coopération inter-nationale qui est décidée en commun par les Etats réunis dans une confédération. On a vient alors à constater qu’il ne peut y avoir de légitimité européenne mais seulement des légitimités démocratiques nationales fondatrices de pouvoirs souverains. Cette vision confédérale de l’Europe – la nôtre – est rejetée avec mépris par les européistes qui entendent quant à eux dépasser les nations.

Dès lors, ils sont obligés de se livrer à des montages idéologiques et juridiques fragiles pour justifier le « pouvoir-Europe ». Cette fragilité tient au fait que les théoriciens de la double légitimité se placent dans un paradoxe bien mis en évidence par Marc Joly : le projet d’intégration européenne se confond avec l’affirmation de la démocratie (nous l’exigeons de chaque Etat candidat à l’adhésion, notamment la Turquie) alors que les institutions de l’Union sont « élitaires » – oligarchiques. « En d’autres mots, il n’y aurait pas d’Europe possible sans les démocraties, mais il n’y a pas de démocratie possible pour « l’Europe » ».

Pour échapper au piège de la double légitimité, les européistes nous livrent deux évocations :

– L’une est mystique : on invoque un « Autre Modèle » inédit, une Troisième Voie encore inexplorée mais qui est défrichée par les Pères Pèlerins de l’Europe qui se fait.

– L’autre est mythologique : en toute conscience, les européistes ont construit un mythe fondateur, précisément le mythe de Jean Monnet « père de l’Europe » qui est analysé par Marc Joly.

Nous ne sommes pas ici dans la polémique mais dans la sociologie qui distingue trois caractères généraux du mythe :

1° « Un mythe est un récit des fondations » et Jean Monnet est bel et bien vénéré comme père fondateur – nous verrons de quoi ;

2° « Un mythe est aussi une représentation collective mettant en scène le caractère exceptionnel d’un « grand homme », ou d’une divinité ». Jean Monnet est ce « grand homme » ;

3° « Enfin, tout mythe consiste en un ensemble de discours, de formules, de rites qui permettent de créer ou de donner l’illusion d’une continuité ». De fait, on ne cesse d’invoquer la « méthode Monnet » qui inspirerait les traités successifs et « l’esprit Monnet » qui flotterait sur Bruxelles, Strasbourg et Francfort.

Articles, livres et films décrivent en effet Jean Monnet comme l’homme qui incarne l’idée européenne, l’inventeur de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), l’inspirateur du Marché commun, le père de la Communauté Economique européenne (CEE) comme s’il y avait continuité dans la genèse de la grande idée monettiste : l’Europe politique, le fédéralisme dépassant l’Europe des nations prophétiquement annoncé par le grand négociateur, génial artisan de la réconciliation franco-allemande. C’est ainsi que Jean Monnet se met en scène et se statufie dans ses Mémoires – référence première des autres Pères Pélerins (Jacques Delors) et des thuriféraires influents : Jean Boissonnat et René Rémond notamment. Le mythe Jean Monnet est de facture démo-chrétienne (2)…

Or Marc Joly démontre que le récit des exploits du héros fondateur est factice :

La CECA ? Jean Monnet participa aux négociations préparatoires et présida sa Haute Autorité, mais « la première communauté européenne fut signée au terme d’un marchandage diplomatique classique entre l’Allemagne et les Etats-Unis, non grâce à la mise en œuvre d’une méthode d’intégration par essence civilisatrice [la « méthode Monnet »] jetant les bases de l’Europe unie autour de la réconciliation franco-allemande ».

Le Marché commun ? Jean Monnet y fut hostile. Négociateur et signataire pour la France des traités de Rome, Christian Pineau note dans ses Mémoires ce que Jean Monnet lui avait dit : « Vous devriez vous cantonner à l’Euratom pour le moment ; si vous entrez dans la négociation sur le Marché commun, vous aboutirez à une impasse ». La véritable méthode Monnet, c’est la constitution de différentes « communautés » spécifiques sur le modèle de la CECA : communauté de la santé, communauté des transports, de l’énergie nucléaire…

La CEE ? Jean Monnet n’a joué qu’un rôle « accessoire » dans sa genèse car il continuait de privilégier la création de « communautés » dépassant les intérêts nationaux par le biais de réalisations fonctionnelles – technocratiques.

L’esprit Monnet ? Ce n’est pas un esprit démocratique concevant des institutions d’intention fédéraliste telles que le Parlement européen et la Conseil des ministres européens. Jean Monnet fut d’abord inspiré par le planisme des années trente, par la mystique de la « communauté » qui se développa sous le régime de Vichy et sans doute par la vision américaine, naïve, d’un conflit mondial provoqué par la rivalité des conglomérats français et allemands de l’acier – d’où l’idée de les placer sous l’égide d’une autorité supranationale qui garantirait la paix en Europe.

Le Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe ? Son influence est certaine mais elle doit être relativisée et précisée. La dénomination montre l’influence du modèle américain qui a conduit Jean Monnet à l’échec : à la différence des Etats-Unis, l’Europe se définit par les nations historiques qui la composent et leur coopération n’a pas entraîné leur disparition : le Marché commun, la CEE et l’Union européenne sont le résultat de compromis entre des intérêts nationaux. L’Europe monnetiste est une fiction ; l’Europe réelle est gaullienne. Mais Jean Monnet, à défaut d’être un grand inventeur, fut un habile récupérateur de tout ce qui s’était fait sans lui ou contre lui.

En outre, le rôle de Jean Monnet sous la 4ème République est trouble. L’homme est lié à tout un réseau d’amis américains, notamment John Foster Dulles, inspirateur Jean Monnet en 1950 et John Mac Cloy qui rallia les Allemands au projet de CECA. Preuve parmi d’autres que « l’Europe de Jean Monnet » s’est faite sous la contrainte extérieure – les pressions américaines et la menace soviétique.

En fait, Jean Monnet est influent lorsqu’il est lui-même partie prenante dans le jeu américain. Ce qui est vrai pour la CECA vaut aussi pour l’Euratom : les Américains sont les véritables artisans du projet « Atome for peace » que Louis Armand met en œuvre. Jean Monnet y participe, pour renforcer les capacités énergétiques européennes mais aussi pour empêcher la fabrication de la bombe atomique française. Sur ce point, le « père de l’Europe » ne s’est pas placé angéliquement au-dessus des nations : il a délibérément agit contre son pays. Là encore, double échec : celui de l’Euratom lié aux Etats-Unis ; celui de la manœuvre anti-française puisque le général de Gaulle décide que la France bénéficiera de sa propre puissance nucléaire, civile et militaire.

Dernier point, non le moindre : l’inventeur supposé d’une Europe fonctionnant selon les règles de l’économie de marché fut Commissaire au Plan : il appliqua la doctrine keynésienne avec un zèle d’autant plus grand qu’il était, avec quelques autres, la proie d’un fantasme technocratique de toute-puissance. Or il est évident que Jean Monnet ne maîtrisait ni les rapports de force internationaux, ni les compromis passés entre les Etats nationaux.

Voici le mythe déconstruit. Mais le livre de Marc Joly n’a pas été plus porté à la connaissance du grand public que, par exemple, ceux des historiens américains qui expliquent la véritable histoire de la construction européenne sous la 4ème République. De toutes manières, le récit historique sera gommé par le récit mythique qui sert à conforter le pouvoir exercé par les élites européistes. Comme Hubert Védrine, Marc Joly explique que ce pouvoir est de nature despotique : « le mythe Monnet est en somme le mythe rêvé de toute élite au pouvoir : celui d’un despotisme éclairé évitant la lumière ».

Mais ce mythe fonctionne pour les seuls oligarques. Les peuples n’y ont pas adhéré. Et ils peuvent d’autant moins y croire qu’ils viennent de vérifier que l’Europe des traités leur était imposée par des dirigeants qui ont toujours cherché à les berner : Guy Mollet et Christian Pineau avaient caché le projet de Marché commun derrière celui de l’Euratom et Jean-Claude Juncker, parmi d’autres, déclarait après le référendum de 2005 que le « traité constitutionnel » ne serait pas renégocié mais qu’il faudrait s’entendre sur une nouvelle explication – sur un nouveau mensonge. Ce qui fut fait.

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(1) Marc Joly, Le mythe Jean Monnet, CNRS Editions, 2007. Sauf indications contraires, les citations sont tirées de ce livre.

(2) Faute de mieux, nous appelons « démo-chrétienne » la tendance fédéraliste de la démocratie-chrétienne qui comporte aussi une tendance gaulliste (Edmond Michelet, Jean Charbonnel).

 

Article publié dans le numéro 925 de « Royaliste » – 2008

 

 

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