La modernité ultralibérale nous enferme dans une « prison sans barreaux » [471] et nous conduit à une « impasse suicidaire » [636]. Au fil de son analyse, Marcel Gauchet énonce des constats implacables qui seraient désespérants s’il ne nous permettait pas de repérer, au sein de ce processus d’autodestruction, le travail d’une nouvelle positivité. Dans la dernière partie de son ouvrage, on ne trouvera pas d’exhortation réconfortante à sauver ce qui peut l’être du vieux monde. Ce n’est pas une subtile philosophie réactionnaire qui nous est offerte, ni un solide manuel conservateur mais une réflexion sur la manière dont la révolution moderne se poursuit.

Cette réflexion est engagée, militante puisque Marcel Gauchet appelle à une « bataille » contre les illusions que l’organisation autonome entretient sur elle-même. Cette bataille est à mener au sein de la modernité et non contre elle. Nous ne pouvons pas restaurer la structuration religieuse, le vieil ordre hétéronome, et ceux qui tentent aujourd’hui cette restauration en invoquant l’islam originel sont tout entiers livrés à un fanatisme éradicateur qui signe leur échec. Les restaurations politiques sont également promises à l’échec et les monarchistes qui tenteraient de nouer une alliance entre le trône et l’autel selon leurs fantasmes historiques sont condamnés au ridicule ou à la violence. Nous venons d’entrer dans la seconde modernité, nous ne reviendrons pas avant la première qui commence au XVIème siècle !

Plutôt que de cultiver des nostalgies qui relèvent souvent d’une prodigieuse méconnaissance de l’histoire de la civilisation européenne, il faut prendre la mesure du programme philosophique présenté par Marcel Gauchet : « Le programme de la première modernité a été le dégagement des moyens de l’autonomie. Le programme de la seconde, dans laquelle nous sommes embarqués, bon gré, mal gré, s’annonce pour être celui de l’apprentissage de leur emploi » [640]. Mais rien ne sera possible sans un effort de compréhension de la société de la seconde modernité, qui conduit dans un premier temps à distinguer entre autonomie structurelle et autonomie substantielle. L’autonomie structurelle prétend réaliser tout le possible en produisant un discours unanimiste sur ce que devrait être l’autonomie substantielle. Ce discours qui semble aller de soi accompagne le processus d’autodestruction évoqué plus haut et le maintient dans un épais brouillard : « Le politique tend à se cacher derrière la politique, en accréditant l’idée d’une société universelle, naturelle et spontanément agissante, autrement dit une société capable de se passer de sa fonction instituante et médiatrice. Le droit tend à faire oublier la matrice sociale de l’individu, en présentant celui-ci comme une donnée première et naturelle. L’orientation historique, de son côté, valorise à tel point l’action au présent en vue de la production de l’avenir qu’elle secrète l’indifférence pour le contenu effectif de cet avenir, tout en neutralisant parallèlement l’intérêt pour le sens du passé. Elle appelle à une action qui tend à détourner ses acteurs de se demander l’histoire qu’ils font » [642-643].

Le politique, la société et l’histoire résistent à l’anéantissement. L’irréalisme, c’est nier ces résistances au risque de provoquer un « retour incontrôlé du refoulé » [659]. Le réalisme, c’est prendre acte du basculement dans l’autonomie et prendre appui sur l’infrastructure politique, sociale et historique pour réorienter le cours de la modernité en conjurant son nihilisme. Le défi est considérable, il suppose un engagement sur le très long terme, sans les assurances que donnaient les grands récits hégélien et marxiste. Nous ne pouvons pas savoir s’il y a un accomplissement temporel et spirituel de l’histoire mais nous pouvons nous employer à conjuguer les forces, à favoriser le travail du positif dès lors que nous sommes convaincus que l’individualisme ultralibéral est suicidaire. Selon quelles modalités et pour quel objectif ?

Il s’agit de vouloir la liberté. « L’histoire de la libération est derrière nous : l’histoire de la liberté commence » [742]. Vouloir la liberté, c’est empêcher que l’autonomie se ruine en devenant une nécessité implacable et globale. Pas de liberté personnelle sans participation au pouvoir collectif. Pas de liberté, pour la personne et sa collectivité, sans liberté de choisir entre des possibilités multiples. Dès lors, le programme philosophique et politique consiste à désigner les conditions de possibilité de la liberté. C’est affaire de méthode. Au lieu d’ériger en absolu l’Etat, la Nation, l’Histoire, puis le Droit et l’Individu, il faut cultiver la science des médiations, du mixte, de la dialectique. Au lieu de regretter une hétéronomie religieuse idéalisée, il faut assurer le fonctionnement aussi rationnel que possible de la structuration autonome : elle n’efface pas l’héritage théologique ; elle ne saurait mésestimer le « potentiel de réinvention théologique » [192] qui se déploie aujourd’hui (1) et les croyants sont invités à participer, en tant que citoyens, à la tâche collective.

Quant aux médiations, le souci primordial est l’articulation du particulier et de l’universel. L’Etat national est le moyen de cette articulation mais sans prétention à l’exclusivité puisqu’il se pense et s’inscrit de manière toujours problématique et parfois conflictuelle dans le concert des nations européennes et dans l’internationale planétaire des nations. Marcel Gauchet souligne que l’Europe reste à la pointe de la modernité en raison de sa dynamique historique : « ce n’est pas de vieillesse que souffre l’Europe, mais de jeunesse. Elle est à la peine parce que la vitesse acquise de son parcours l’a propulsée à l’avant-garde du moderne » [217].  Dès lors que la nation est située dans le monde comme partie prenante ni dominée ni dominante, il est possible de concevoir la collectivité nationale comme le lieu où s’organisent le politique, l’économique et le social selon un régime mixte. Le fonctionnement de ce régime est assuré par un système très complexe de médiations qui assurent la mise en relation de la réflexion abstraite et des domaines concrets, de l’ordre symbolique et de la rationalité pratique.

L’institution politique qui joue un rôle décisif dans l’international comme dans le national, est elle-même médiatrice et médiatisée par le droit, par l’Etat, par la société, par l’histoire. Contre la fiction d’une démocratie directe, Marcel Gauchet défend la démocratie représentative qui permet la participation des citoyens à la décision – sans méconnaître les difficultés que soulève la distance entre représentants et représentés. Il esquisse aussi une réflexion novatrice sur le socialisme débarrassé de ses dévoiements idéologiques et politiciens : « Si l’idée de socialisme peut reconquérir une pertinence, ce ne sera pas au titre du dépassement / accomplissement nécessaire de la société telle qu’elle existe, mais, à l’opposé, au titre du façonnement délibéré et artificiel d’une société davantage conforme à l’idée d’une société accomplie – la question devenant alors celle des limites dans lesquelles l’humanité peut se définir et se vouloir en conscience » [144].

*

Je me suis efforcé de présenter, de manière forcément incomplète, le quatrième tome de cette histoire de l’avènement de la démocratie qui va maintenant être soumis à une réflexion critique aussi dense que celle inaugurée, voici trente ans, par la publication du Désenchantement du monde. Je ne prétends pas contribuer ici à cette réflexion générale car je voudrais relever ce qui touche à notre propre projet politique – à la monarchie royale telle que nous pouvons l’envisager à partir de l’observation des monarchies effectivement instituées aujourd’hui en Europe.

Bien entendu, il ne s’agit pas de « récupérer » Marcel Gauchet ! D’une manière générale, nous travaillons avec les œuvres achevées ou en cours de publication, nous sommes travaillés par elles et nous avons souvent le privilège de pouvoir discuter directement avec leurs auteurs.  Pour nous, cette histoire de l’avènement de la démocratie est une redoutable mise à l’épreuve puisque c’est l’histoire de la fin de la structuration hétéronome pour laquelle la monarchie sacralisée de diverses manières s’était fortement illustrée. De fait, les sources plus ou moins imaginaires qui alimentaient les théories contre-révolutionnaires et qui inspirent aujourd’hui le prétendu « légitimisme » et l’absolutisme maurrassien sont taries et recouvertes par cinq siècles de modernité. On peut bien sûr concevoir une restauration antimoderne mais cette tentative traditionaliste aboutirait à une anti-histoire aussi peu porteuse d’avenir que les spectacles Son et Lumières.

L’engagement royaliste qui nous est spécifique nous a conduits à une réflexion générale sur le pouvoir politique, la nation, l’Etat, la République, la démocratie, sur les principes de l’organisation sociale et sur le statut de l’économie. Après la révolution de 1975, que nous avons partiellement devinée et ressentie – c’est une autre histoire – nous avons compris grâce au débat que nous avions avec la nouvelle génération intellectuelle qu’il fallait d’abord et avant tout sauver le Politique, sauver la République – c’est la même chose. Cette tâche demeure primordiale et Marcel Gauchet nous en montre l’urgence sans que notre projet spécifique s’en trouve pour autant justifié. Je constate simplement que la seconde modernité telle que la décrit Marcel Gauchet le récuse mais ne l’interdit pas. En Europe de l’ouest, la monarchie nationale, royale, démocratique et parlementaire a résisté et son idée demeure populaire dans plusieurs pays de l’Est alors que les monarchies impériales ne peuvent survivre à la généralisation des Etats nationaux. Dans le modèle européen de monarchie nationale, il y a couronnement du système de médiations qui existe dans toutes les démocraties parlementaires par une autorité symbolique permanente qui n’entrave pas le pouvoir politique effectif et il y a, selon l’histoire et le droit, une dialectique de la personne royale et de l’institution politique qui permet, hors artifices de la communication politicienne et technocratique, d’humaniser la fonction politique et de la relier au peuple des citoyens. Dans le débat sur le politique, voilà qui mérite d’être pris en considération.

***

(1)   Cf. sur mon blog les articles consacrés à l’œuvre de Bernard Bourdin et ma présentation dans le numéro 1104 de « Royaliste » de son ouvrage : Le christianisme et la question du théologico-politique, Cerf, 2016.

NB : Les chiffres entre crochets renvoient aux pages du livre de Marcel Gauchet.