Dix banques contrôlent le marché financier mondial, dominent l’économie réelle et s’imposent aux banques centrales : tel est le résultat littéralement affolant de la déréglementation libérale. Face à la menace d’un effondrement du système, les responsables politiques doivent immédiatement réagir.

Depuis 1974, les travaux de François Morin constituent pour nous une référence majeure quant à l’analyse critique des évolutions du capitalisme français et européen (1). Son nouvel ouvrage est d’une lecture aride et bien des analyses échapperont, par leur technicité, à ceux qui ne sont pas familiers des questions financières. Mais les étudiants en sciences économiques, les énarques et tous ceux qui travaillent dans les établissements financiers ont le devoir de l’étudier et de l’expliquer aux citoyens.

Tout a commencé dans les années soixante-dix par une obscure bataille idéologique menée par une poignée de libéraux contre les partisans de l’intervention de l’Etat dans l’activité économique et financière. Les keynésiens n’envisageaient pas que les accords de Bretton Woods, qui régissaient depuis 1944 les relations financières internationales, pourraient être remis en cause. C’est pourtant ce qui eut lieu : on proclama que l’inflation était insupportable, on affirma que le rôle de l’Etat était détestable et, avant même la fin de la guerre froide, on procéda par étapes à une déréglementation complète sous prétexte de libérer les forces bienfaisantes du marché.

Qui, « on » ? Les Américains, qui avaient écrit la nouvelle chanson – paroles et musique – reprise par les dirigeants européens de droite (Valéry Giscard d’Estaing) puis par les socialistes français qui voulurent à tout prix démontrer qu’ils étaient les meilleurs agents de la modernisation.

Las ! La théorie funeste de l’autorégulation du marché a provoqué des crises financières majeures (en Russie, en Asie, en Amérique latine) et l’effondrement de groupes privés (Enron, Parmelat…) et de fonds de pension (LTCM aux Etats-Unis) qui auraient dû conduire depuis des années au rétablissement d’institutions régulatrices, à la multiplication des procédures de contrôle et à l’interdiction de certaines techniques financières. Au contraire, tous ceux qui pouvaient réagir ont laissé faire, les mécanismes financiers se sont emballés et le capitalisme a connu une mutation qui a aboutit à la constitution d’un « capitalisme de marché financier » dont François Morin fournit une description détaillée.

Ce nouveau capitalisme se manifeste par une financiarisation généralisée qui produit des masses d’argent tellement considérables qu’il faut adopter un nouvelle unité de mesure, le téradollar (1 T$ = mille milliards de dollars) pour se faire une idée claire des sommes qui sont en jeu.

Tout travailleur victime d’un licenciement sait que cette financiarisation provient des actionnaires qui imposent à l’entreprise un taux de rentabilité très élevé dans le court terme (15% au minimum). Cette contrainte financière conduit les entreprises à réduire leurs activités (la clarification permet des réductions de coûts théoriquement plus efficaces) ou à les délocaliser tout en pratiquant des rachats d’action hautement profitables. C’est ainsi que le capitalisme financier impose ses normes à l’économie réelle et contribue à l’asphyxier.

Mais les nouvelles techniques financières sont d’une telle complexité que l’essentiel échappe aux simples citoyens – comme à la plupart des « décideurs » qui pérorent sans voir qu’ils ont perdu leurs capacités de décision. Le nouveau capitalisme financier opère sur des marchés déréglementés, c’est-à-dire livrés à la fluctuation (taux de change), à la volatilité (prix des actions), à l’aléatoire, à la spéculation ; mais les principales banques sont libres de créer autant de « produits financiers » qu’elles sont capables d’en concevoir : d’où la folle expansion des « produits dérivés » qui peuvent engendrer des profits beaucoup plus importants que le commerce international, l’activité boursière classique et les opérations sur le marché des changes.

Comme l’explique François Morin, l’attrait pour ces produits dérivés résulte d’un paradoxe : plus les marchés (des matières premières, des devises, des actions..) deviennent incertains (avec des crises qui sanctionnent les imprudents) plus les financiers cherchent à se couvrir contre les aléas. D’où le recours à des instruments (surtout les contrats swaps garantissant un taux d’intérêt fixe) qui permettent de réduire les risques et, surtout de les reporter sur la masse des salariés qui subissent (le chômage, la baisse des salaires, la cherté du crédit à la consommation) sans pouvoir réagir.

Autre paradoxe : les techniques financières de réduction de risques sont utilisées à des fins spéculatives. C’est là une nouvelle source de gigantesques profits mais elle expose le capitalisme de marché financier à une crise systémique qui plongerait le monde dans une récession inouïe.Cette catastrophe est d’autant plus probable que ni les gouvernements nationaux, ni les banques centrales (pas même la BCE) ne sont capables de s’opposer aux dix banques privées qui opèrent dans la bulle des produits dérivés, qui fixent effectivement les taux d’intérêts et qui mènent la ronde suicidaire de la couverture spéculative des risques.

Face à cette menace, François Morin fait un certain nombre de propositions : il faut que les candidats à la présidentielle s’en informent et se prononcent en priorité sur celles-ci.

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(1) Cf. François Morin, La Structure financière du capitalisme français, Calmann-Lévy, 1974 ; Le Cœur financier européen, Economica 1993.

(2) François Morin, Le Nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Seuil, 2006.

 

Article publié dans le numéro 895 de « Royaliste  » – 2007