La répression sanglante des manifestations en Iran attire une fois de plus l’attention sur ce pays plurimillénaire qui est appelé à jouer un grand rôle dans les prochaines décennies. Uneétude de Jean-François Colosimo (1) nous permet de comprendre la dialectique du religieux et du politique, de la tradition et de la modernité, de la Perse éternelle et du monde contemporain, qui ne cesse de bouleverser cette grande nation.

Complexité de la société persane ? Bien entendu. Etrangeté de cet islam iranien ? Oui, surtout pour des Français qui ne connaissent (plus ou moins…) que les arabo-musulmans du Maghreb. Par la faute de journalistes paresseux, nous ignorons les mille et une subtilités qui font de l’Iran le paradis des dialecticiens. Mais avant d’illustrer ce point, il faut accepter une vérité qui n’est guère discutée : « L’Iran est la religion de l’Iran ». Cela signifie que les Iraniens de toutes tendances ont le sentiment d’appartenir à une nation plurimillénaire et que la plupart ont le souci de son indépendance et de sa grandeur – au sens gaullien du terme. C’est ainsi que les Iraniens iranisent les religions : le christianisme est nestorien, l’islam est chiite. C’est pourquoi les Iraniens ont un très vif souvenir des humiliations qui leur furent infligées par les grandes puissances occidentales et redoutent que leur nation ne redevienne leur jouet. Gardons à l’esprit cette unité tout en jetant un trop bref coup d’œil sur la fascinante diversité de la Perse éternelle et sur les dialectiques qui marquent son rapport douloureux à la modernité.

Pluralité religieuse : la Perse fut d’abord zoroastrienne et cette religion continue d’être officiellement reconnue comme premier monothéisme et initiale promesse de salut éternel. De même, l’Iran des mollahs reconnaît les Juifs et les chrétiens ainsi que les musulmans sunnites qui représentent 10% de la population. Mieux, la Constitution de 1979, comme celle de 1906, donne une représentation parlementaire aux communautés monothéistes : deux sièges aux Arméniens, un aux zoroastriens, un aux Juifs, un aux Assyriens. La République islamique est une dictature impitoyable mais ce n’est pas un système totalitaire.

Particularité religieuse : le chiisme est « un islam de la médiation » face à la communauté close et non hiérarchisée de l’oumma sunnite. En légitimant Ali, descendant du Prophète, le chiisme fait de l’imam un médiateur dans une religion qui se place « à la charnière entre la révélation indécidable et l’histoire à décider », entre le visible et l’invisible, l’apparent et le caché, l’ésotérique et l’exotérique. La religion chiite « se réfère à tout un ensemble conceptuel, dont l’exaltation de la philosophie ; symbolique, dont la sublimation de l’image ; hiérarchique, dont la prévalence du guide ; rituel, dont la valorisation de la souffrance ; dévotionnel, dont la primauté de l’expérience personnelle. Le chiisme aboutit donc, dans sa meilleure part, à une théosophie de l’amour » (2).

Dialectique du turban et de la couronne : le jeu des alliances et des confrontations entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux marque tout le 20ème siècle iranien et s’est relancé en 2009 dans le sang. La révolution de 1905 est à la fois moderniste et islamique : le clergé est alors favorable au régime parlementaire et la Constitution de 1906 (la première du Moyen Orient) institue une monarchie parlementaire – mais l’alliance du roi, du peuple et du clergé se brise en 1908. Fondateur d’une nouvelle dynastie, Reza Pahlavi est un autocrate nationaliste modernisateur, un « républicain contrarié » qui aurait voulu instaurer une république laïque à la manière d’Ataturk mais qui s’est résigné à la monarchie sous la pression des mollahs qui lui promettaient la guerre civile s’il proclamait la république. Plus tard, les mollahs détruisirent la monarchie et proclamèrent la République…

Conflit dynastique : il oppose les Qadjar aux Pahlavi. La dynastie Qadjar a été fondée par Agha Muhammad, un chef de tribu turkmène qui conquiert l’Iran et se proclame chah à Téhéran en 1787 avant d’être assassiné la même année. Son neveu Fath Ali Chah lui succède, une continuité s’établit mais ce facteur positif ne permet pas d’éviter le déclin de l’Iran (3). Jean-François Colosimo cite une remarque que lui a faite le prince Ali Qadjar : « Notre dynastie eut la chance ou la malchance, je ne sais, d’arriver au pouvoir alors que l’impérialisme occidental devenait agressif et brutal. Elle a alors eu mission de défendre le pays contre l’étranger ». Mais l’économie du pays passe sous contrôle étranger, les Britanniques et les Russes s’attribuent des zones d’influence en 1907 et les convulsions politiques accroissent l’emprise étrangère : pendant la première guerre mondiale, des troupes anglaises, russes et ottomanes se disputent le contrôle du pays. En février 1921, Reza, un colonel d’un régiment de cosaques, entre à Téhéran à la tête de son régiment et se fait proclamer ministre de la Guerre, puis désigner comme Premier ministre en octobre 1923. Il obtient la déposition du shah le 31 octobre 1925 et se fait couronner roi le 25 avril 1926 sous le nom de Reza Chah Pahlévi. C’est pour imposer immédiatement une dictature modernisatrice.

Dialectique de l’intérieur et de l’extérieur : dictateur et roi selon le fantasme maurrassien, Reza ne parvient pas à empêcher le règne de l’étranger : le pays est occupé par les Anglais et les Russes en août 1941 et le premier des Pahlavi démissionne en faveur de son fils Mohammed Reza le 15 septembre. L’année suivante, l’Iran signe un accord par lequel il met son sol et ses ressources à la disposition des Alliés en échange d’une promesse de reconnaissance de l’intégrité territoriale du pays après la victoire. Formelle en 1945, cette pleine indépendance se concrétise lorsque le docteur Mossadegh, porté au pouvoir par le peuple le 25 avril 1951, décide dès le 30 du même mois la nationalisation de l’Anglo-Iranien Oil Company (AIOC) qui prenait 85% des bénéfices tirés du pétrole iranien. C’est un moment-clé de l’histoire de l’Iran : devenu Premier ministre, Mossadegh rompt les relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne et sort vainqueur du conflit juridique qui l’oppose à l’AIOC. Le peuple le soutient avec enthousiasme et l’ayatollah Kachani l’appuie : l’alliance de 1906 entre le parti laïque et le parti religieux est reformée et elle porte à nouveau au pouvoir le docteur Mossadegh qui, en conflit avec le chah, avait démissionné cinq jours plus tôt.

L’espoir des Iraniens est immense. Il est vite brisé par les Américains secondé par les Anglais. La CIA et le MI6 mettent au point un plan de déstabilisation : « manipuler l’opinion, morceler l’opposition, diviser les islamistes et les communistes, isoler les nationalistes, accuser le gouvernement de dérive dictatoriale, aggraver les difficultés économiques, financer les grévistes ». Et ça marche : le 13 août 1953, Mossadegh est démis de ses fonctions par le shah. Le peuple se soulève et Mohammed Reza doit s’exiler mais ses partisans répliquent sous la direction d’un général pro-nazi : le 19 août, Mossadegh est arrêté et une sanglante répression frappe les communistes et les nationalistes. Le shah est vainqueur mais « c’est à l’ambassade américaine que se décide, désormais, la politique de l’Iran ». Les compagnies pétrolières américaines vont pouvoir pomper l’or noir en toute tranquillité.

Installé au pouvoir par les Alliés, rétabli par les services secrets anglo-saxons, sous l’emprise de Washington, le shah va vivre dans le paradoxe : il se croit fort parce qu’il est soutenu par les Etats-Unis et protégé par les tortionnaires de la Savak mais son pouvoir est fragile : l’autocrate soumis à l’étranger est directement confronté au peuple humilié par l’éviction de Mossadegh ; il va de plus provoquer la fureur des religieux par la modernisation forcée du pays (urbanisation, industrialisation, militarisation). La révolution blanche est décidée sur injonction américaine mais réalisée pour affirmer la puissance de la nation iranienne et la faire valoir comme grande puissance. Le shah veut « redistribuer la richesse au peuple » – tels sont ses propres mots ; par décret, il privatise la terre, donne le droit de vote aux femmes, libéralise le code du mariage. La famille traditionnelle est déstructurée, le pouvoir clérical ébranlé, sans que la fierté nationale, telle que l’incarnait un Mossadegh, puisse compenser le choc social. Dictateur à la mode en Occident (le Shah et Soraya…), Mohammed Reza surcompense en se faisant proclamer « Rois des Rois et Lumière des Aryens » le 26 octobre 1967 puis en organisant à Ispahan (octobre 1971) de splendides fêtes. L’élite occidentale s’y précipite mais la population est écoeurée par le montant des sommes dépensées.

Tout cela échoue. Destinataire théorique de la richesse, le peuple connaît la conduite scandaleuse de la famille du shah et la corruption éhontée de l’élite au pouvoir. « Mohammad Reza se verra comme un réformateur ; l’époque lui renverra l’image d’un tyranneau », soumis aux Américains mais souffrant de cette soumission. « Par son propre complexe, Mohammad Reza sera si iranien qu’il se rendra insupportable à l’Iran. Toujours le paradoxe persan ». La révolution de 1979 tranchera dans le vif sans qu’on puisse y voir un retour aux sources du chiisme iranien : au contraire, la désignation d’un ayatollah comme guide suprême est une hérésie et le khomeynisme sera à son tour marqué par des contradictions explosives. Sous la férule des mollahs, l’Iran a continué de se moderniser, ce qui rend toujours plus insupportable la dictature cléricale. C’est ainsi que le peuple s’est mis en révolution…

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En mémoire du prince Mozaffar Firouz (Qadjar), ancien ministre des Affaires étrangères d’Iran, qui honora la Nouvelle Action royaliste de son amitié avant de disparaître prématurément, peu après la révolution de 1979.

 

(1) Jean-François Colosimo, Le paradoxe persan. Un carnet iranien. Fayard, 2009. Toutes les citations non référencées sont tirées de ce livre.

(2) C’est nous qui soulignons.

(3) Cf. Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, Des origines à nos jours, Fayard, 2008.

Article publié dans le numéro 962 de « Royaliste » – 2010