RPR, UDF

Au terme – tout provisoire – de notre enquête sur les réalités de I’ immigration et de notre réflexion sur le racisme (voir les quatre derniers numéros de « Royaliste ») nous ne pouvions manquer de nous interroger sur la nature et sur l’avenir du « phénomène Le Pen ». L’actualité nous y contraint d’ailleurs. Avec 11% des voix aux élections européennes, le Front national devient un courant important ut inquiétant. Il y a quelques mois, alors que beaucoup cherchaient à se rassurer en analysant les élections de Dreux, d’Aulnay et de La Trinité-sur-Mer comme de simples accidents, nous n’avions pas tort d’écrire qu’il fallait avoir peur de Le Pen…

Il ne suffit pas d’avoir peur. Plus exactement, il faut dépasser ce réflexe premier, qui a tôt fait d’engendrer la haine. Il ne suffit pas non plus d’avoir bonne conscience et d’aller réciter dans les rues les habituelles litanies, en espérant qu’elles agiront comme autant d’exorcismes. Face à la manipulation des passions et des pulsions, les anciennes exhortations restent sans effet. S’impose la nécessité d’une analyse lucide de la nature du phénomène, qui n’est pas seulement le produit des erreurs de la classe politique.

RECHERCHE EN PATERNITÉ

Au lendemain des élections du 17 juin, face à cette percée extrémiste qui a surpris par son ampleur les observateurs politiques, les partis de droite et de gauche, également désorientés, se sont accusés les uns les autres de la paternité de l’enfant aussi inattendu que monstrueux (1). Un bref rappel du proche passé montre que les responsabilités sont en fait partagées.

Certes, les partis de droite ont commis des erreurs politiques et stratégiques. La première fut commise à Dreux par le RPR, malgré les mises en garde lucides et courageuses de Simone Veil et de Bernard Stasi. En accueillant des représentants de l’extrême-droite dans l’équipe municipale drouaise, en envisageant, la conclusion de nouvelles alliances avec l’extrême droite « si cela s’avérait nécessaire », le RPR commettait une double faute. La première était ce consentement à la xénophobie que notre journal avait immédiatement dénoncé. Puisqu’un parti parlementaire respectable, et même prestigieux par ses origines, accueillait des représentants d’un courant ouvertement xénophobe, il n’y avait plus de honte à être raciste, et l’on pouvait voter en ce sens sans se gêner ! Seconde faute, évidente : le RPR, qui était jusque-là un obstacle pour l’extrême-droite, lui offrait tout à coup un marchepied inespéré, qui lui a permis de s’élancer vers de nouvelles conquêtes. Evénement spectaculaire, que les média ont exploité largement, assurant à Le Pen une notoriété et une popularité croissantes.

Telle fut la cause efficiente, celle qui permit le lancement publicitaire du chef du Front national. Il ne faut pas bien sûr s’en tenir à celle-ci. Ce qui s’est produit à Dreux aurait pu survenir ailleurs, et un notable giscardien aurait tout aussi bien pu présenter au Front national le même marchepied. Il faut en effet souligner que, dans la France de l’après-mai 1981, le terrain politique était favorable à la diffusion de thèses extrémistes. Là encore, les partis de droite ont joué avec le feu. En faisant croire à la victoire du « collectivisme », en dénonçant sans cesse le « danger marxiste » (bien illusoire comme on le vérifie aujourd’hui) en aiguisant par tous les moyens le désir de revanche, le RPR et l’UDF ont volontairement dramatisé la vie politique tout en se cantonnant dans une action très respectueuse de la légalité. En exploitant les passions, en stimulant tout un imaginaire, l’opposition pensait seulement rassembler très vite les voix nécessaires à sa victoire. Elle ne s’est pas aperçue que la contradiction entre la violence des mots et la sagesse des actes pouvait être résolue par un troisième larron.

L’hémorragie subie par le RPR, et plus faiblement par l’UDF, montre que Le Pen a très habilement exploité la situation. La présentation d’une liste unique de l’opposition et le choix de Simone Veil pour la conduire ont encore favorisé le Front national : le RPR ne pouvait plus développer ses thèmes habituels tandis que les origines et l’action passée de Simone Veil rejetaient vers Le Pen les adversaires de l’avortement et les antisémites. Bien entendu, il ne s’agit pas de reprocher à la droite le choix de sa tactique unitaire ni celui de sa tête de liste. C’est antérieurement et sur d’autres plans que sa responsabilité est éclatante.

Quant à la gauche, elle ne peut prétendre avoir gardé les mains pures. Ni le Parti communiste qui s’est rendu tristement célèbre – entre autres choses – dans l’affaire du bulldozer. Ni le Parti socialiste puisque – certains représentants de ce parti n’hésitent pas à le reconnaître – des maires socialistes n’ont pas hésité à favoriser discrètement le Front national afin de nuire à l’opposition. Qu’ils s’en mordent les doigts aujourd’hui ne change rien aux faits. Il est également clair que la politique de l’immigration suivie par le gouvernement a été pour le moins ambiguë. Souvenons-nous du recul sur la question du droit de vote des immigrés, des arguments anti-islamistes utilisés par P. Mauroy lors du premier conflit Talbot, et du silence gêné qui a trop souvent entouré les questions relatives à l’immigration. Comme le souligne Françoise Gaspard, « la campagne des municipales a contribué à approfondir la désillusion. Abandonnant son discours d’avant 1981, la gauche s’est tenue, au mieux sur la défensive. Elle choisit même de se taire quand elle aurait dû parler. Ainsi une brochure informative et documentée, éditée à la fin de 1981 sous l’égide du secrétariat d’Etat chargé des Immigrés, qui avait été tirée à plusieurs millions d’exemplaires, est restée dans les caves du ministère, sur ordre venu d’en haut ». (2) Enfin, les manifestations de protestation contre les réunions du Front national pendant la campagne des européennes, loin de desservir J.-M. Le Pen, n’ont fait qu’accroître la notoriété – jusqu’à le faire passer pour une victime.

Ni les complaisances de la droite, ni l’hypocrisie de la gauche, ni même la mise en spectacle par les médias ne peuvent totalement rendre compte du phénomène Le Pen. La télévision est un miroir grossissant, mais ce miroir est bien le reflet d’une réalité. Et l’ampleur du succès obtenu par le Front national le 17 juin est sans commune mesure avec le marchandage de Dreux. Il s’est donc passé quelque chose en France, qu’il s’agit de qualifier. S’agit-il de la renaissance d’une extrême-droite à l’ancienne ? Oui, sans doute. L’itinéraire politique de Le Pen, du poujadisme au Front national, en passant par Tixier-Vignacourt, est typique. Ses principaux colistiers (Romain Marie par exemple) sont également très représentatifs de l’extrême-droite classique.

S’agit-il d’un néo-fascisme ? Il est impossible de poser une telle question puisqu’une réponse affirmative entraînerait un procès. Or, nous le savons depuis l’affaire « Nouvelle Ecole » – un fasciste ou un nazi se reconnaît à ses bottes ou à la couleur de sa chemise. Le Pen ne porte pas d’attirail paramilitaire, donc Le Pen n’est pas fasciste. De même, il est interdit d’écrire que Le Pen est raciste, xénophobe ou antisémite puisque celui-ci affirme le contraire. Le Pen est favorable à l’expulsion des immigrés, ce qui est sans rapport avec la xénophobie. Le Pen dénonce « l’invasion » maghrébine, ce qui n’a aucun lien avec le racisme. Et Le Pen n’est évidemment pas antisémite quand il écrit à Claude Sarraute, du « Monde », « recevez ce petit livre simplet, tout juste bon pour les Dupont-lapeine, les Superdupont, Bitru et autres Français moyens qui ont eu le mérite de garder ce pays libre pour vous y accueillir.»

Cet aveu mis à part, Le Pen est extrêmement prudent et les dizaines de journalistes qui sont à l’affût ne parviennent pas à le prendre en défaut. Ayant assisté à une réunion du Front national, Gérard Miller, qui avait un voisin très direct dans ses propos, note que « sur la scène, micros ouverts, on jouait au contraire le jeu de la sous-entente, on nageait dans l’ellipse et la dénégation. La salle ne s’y trompait pas qui réagissait au premier signal comme il convenait, sans attendre le contexte. Quand on évoque l’invasion immigrée, à quoi bon d’ailleurs ajouter « à mort » : cela fait inutilement rétro, provoque l’émoi des belles âmes, occasionne des démêlés avec la justice… » (3). Convenons donc que le thème anti-immigrés, l’exploitation du sentiment d’insécurité l’anticommunisme et le moralisme agressif (contre les homosexuels notamment) composent un nationalisme autoritaire qui se situe dans la tradition de la droite française. Après tout, Poniatowski et quelques autres, sous le septennat précédent, ont développé des thèmes identiques – le moralisme mis à part. Cela facilite le glissement de la droite « respectable » à l’extrême-droite qui sait se faire respecter et tente maintenant de se faire reconnaître comme la « vraie » droite. Reste à comprendre les raisons de ce glissement et la popularité croissante de Le Pen auprès d’un public qui ne se considérait pas comme d’extrême-droite et qui ne se définit pas nécessairement comme tel en votant pour le Front national.

UN TERRAIN FAVORABLE

Si Le Pen, militant typique de l’extrême-droite, parvient aujourd’hui à rassembler sur son nom 11% des voix, c’est d’abord parce qu’un certain nombre de barrières politiques et idéologiques ont sauté ces dernières années. Ainsi, la « Nouvelle droite », est parvenue à banaliser le thème anti-égalitaire et à faire passer dans un large public les thèses de la sociobiologie. De même la tentative « révisionniste » de Faurisson a jeté un doute sur la réalité de l’extermination des Juifs, tandis que la Résistance était tournée en dérision au cinéma et dans une certaine presse, et récemment salie par la campagne de Me Vergés. Bien sûr, Le Pen se garde de reprendre les thèses eugéniques et n’a rien à voir avec les thèses « révisionnistes ». Mais il opère sur un terrain préalablement préparé et qui lui est favorable dans la mesure où les mots qui sont utilisés pour le disqualifier (racisme, xénophobie, extrémiste de droite) n’entraîne plus comme dans un proche passé une réaction automatique de rejet. La propagande contre les immigrés peut donc devenir le signe d’une volonté « nationale », l’expression du « patriotisme » même et… la solution à la crise économique.

Si ce nationalisme primaire peut s’affirmer aujourd’hui, s’il peut se fonder sur le rejet des étrangers et sur le culte des « valeurs patriotiques » (armée, résistance au communisme) c’est surtout parce que le gaullisme a disparu. Patriote incontestable, le général de Gaulle avait dépassé le nationalisme traditionnel : incarnation de la Résistance, défenseur de l’indépendance nationale, il était en même temps le Président d’une France généreuse (l’aide au tiers monde), le défenseur de la liberté des peuples, l’ami des nations africaines. Même s’il était contesté dans sa politique, le général de Gaulle donnait à l’ensemble des Français des certitudes sur l’existence de la France (et leur permettait d’oublier leur attentisme pendant l’Occupation) maintenait un lien entre les diverses composantes politiques de la nation (dont les responsables étaient issus de la Résistance), proposait un idéal de grandeur exempt de démesure, redonnait au pays sa place dans le monde, et lui assignait une mission de liberté et de justice. Le général de Gaulle disparu, ces certitudes ont été atteintes, ce lien s’est défait, cette idée de la France a été oubliée ou caricaturée. Parce que la France n’était plus assurée d’elle-même et de situation dans le monde, parce que son symbole vivant – est symbolique ce qui rassemble – avait disparu, la régression nationaliste devenait possible.

La crise générale de la société française lui offrait les conditions d’un rapide succès. L’Etat étant incertain de lui-même, la France connaissant une grave crise d’identité, génératrice de peurs et d’angoisses multiples, les « idées » de Le Pen pouvaient rencontrer celles des Français les plus touchés par les bouleversements économiques, moraux et sociaux engendrés par la modernité. C’est en effet la France moderne qui vote pour Le Pen plus que la France traditionnelle, les Français des villes plus que ceux qui vivent encore dans un cadre rural. D’où le caractère redoutablement efficace de la propagande du Front national : la haine de l’émigré bouc émissaire semble offrir une nouvelle possibilité d’identité « nationale » ; le thème de la sécurité offre un réconfort psychologique, la dénonciation des homosexuels, des chevelus, des gauchistes, se présente comme un ressourcement moral, après tant d’années de « révolution sexuelle », de « subversion » et d’effondrement des valeurs. Dans un pays incertain de ses références politiques et morales, la mixture présentée par Le Pen agit comme une véritable drogue, excitante et apaisante à la fois.

Les discours antifascistes de la gauche et les manœuvres politiciennes de la droite ne sont manifestement pas capables de combattre cette habile manipulation des fantasmes et des angoisses. Le Front national et son chef semblent donc promis à un succès croissant, ou du moins à la captation durable d’une part de l’opinion publique. Le pire n’est pourtant pas certain. Malgré son efficacité, le discours de Le Pen est purement négatif : il peut faire plaisir, il peut apparaître neuf dans sa contestation face aux messages usés de la classe politique, il peut, comme le 17 juin, attirer un vote protestataire qui allait autrefois vers le Parti communiste. Mais l’absence de tout projet politique, l’absence surtout de toute mythologie « positive », empêchent le Front national de se présenter comme une véritable alternative, de faire croire qu’il est le Salut (4). Tôt ou tard, la régression nationaliste autoritaire apparaîtra pour ce qu’elle est : une illusion et une impasse. Le plus tôt sera le mieux.

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(1) Monstre signifie « ce qui se montre » comme le sait l’avocat du Front national.

(2) Françoise Gaspard : « La fin des immigrés » (Le Seuil).

(3) « L’Ane », mai-juin 1984. Intéressante photo du « retour du refoulé » lors d’une manifestation du Front national.

(4) Voir l’entretien accordé par Edgar Morin dans le numéro de « Cité » à paraître pour la rentrée.

Article publié dans le numéro 408 de « Royaliste » – 4 juillet 1984