Nous avions mentionné que cette crise, et le confinement qui s’en est suivi, avaient permis de mettre en évidence un certain nombre de caractéristiques de notre écosystème. C’était le cas de la réduction et de la dégradation des espaces sauvages, par exemple, à l’origine de ces arrivées chez l’homme de virus attachés  normalement aux animaux ; mais nous avons eu aussi  la bonne surprise de mesurer la grande résilience de cet écosystème, qui semble posséder encore de bonnes capacités de récupération. Nous pouvons ajouter maintenant que nous savons où se situent les points faibles « écologiques » de notre société, ceux qui sont la cause de notre indifférence au fonctionnement de l’écosystème et aux dégâts que nous provoquons sur notre environnement. Et le point faible le plus évident, c’est que l’être humain, transformé en un simple outil, en une « ressource humaine », n’est plus reconnu comme un membre de cet écosystème, mais est devenu un élément nécessaire d’une chaîne strictement économique de production et de consommation complètement déconnectée du milieu.

Dans les années 50, une plaisanterie faisait beaucoup rire au détriment des Américains, dont on disait qu’ils évaluaient la valeur artistique d’un peintre au prix du mètre carré de sa production sur le « marché ». C’est ainsi que regardant, non pas les œuvres, mais les résultats des ventes aux enchères de l’année, il devenait possible de savoir sans équivoque si Picasso était un artiste supérieur à Van Gogh (ou le contraire, cela dépend des années). Cette blague ne fait plus rire aujourd’hui et suscite même l’incompréhension puisque cette évaluation par l’argent est bel et bien devenue le critère universel. Le prix d’une œuvre d’art comme seule donnée nécessaire pour juger de la qualité d’un artiste, qui paraissait absurde il y a 70 ans, voilà qui est considéré comme tout à fait normal de nos jours. Et l’art n’est qu’un cas particulier : ce sont toutes les activités humaines que l’on veut maintenant évaluer en fonction d’un tel barème.

Cela a une contrepartie : les dimensions non économiques de cette activité humaine, celles qui ne peuvent absolument pas être quantifiées en termes de coût/bénéfice, ne peuvent être appréhendées ni même comprises par un système d’analyse strictement financière ; elles sont donc abandonnées, ignorées, et l’homme est réduit dans le monde actuel à sa seule valeur d’outil de production. Il faut qu’il produise plus qu’il ne coûte : à cela se réduit l’humanisme moderne. On l’a bien vu avec les nouvelles lois sur les retraites, qui ne se sont intéressées qu’au coût d’un retraité jugé financièrement « improductif » pour l’économie moderne. Avec cette grille de lecture, si l’on s’inquiète de la santé des hommes quand arrive un événement comme cette pandémie, c’est dans le seul but de les sauver dans leur rôle d’outil de production et de consommation. Qu’ils meurent en masse dans les EHPAD, qu’importe, puisqu’ils ne produisent ni ne consomment plus rien.  Il n’est pas impossible d’ailleurs qu’une telle mortalité massive ne soit bonne pour le PIB…

Cette politique de financiarisation de tous les éléments de l’existence a pu vaille que vaille envahir notre existence dans une période stable, disons depuis la fin de la dernière guerre, durant laquelle la perte de sens de la vie humaine a été très progressive et peu ou pas perçue par les citoyens dans leur vie quotidienne. Il restait facile de camoufler la dérive lente vers cet état en abusant  d’un discours « démocratique », autrement dit en laissant croire aux hommes qu’ils restaient maîtres de leur destin et pouvaient en changer s’ils jugeaient que l’on allait dans une mauvaise direction.  C’était confortable, et nous pensions encore avoir en mains les instruments pour prendre en charge notre futur ; et que « la recherche du bonheur », comme le postule la Constitution américaine, pouvait se résumer à une augmentation de revenus, puisque le bonheur lui-même était mesurable en dollars.

Mais voilà,  à force de déstabiliser l’écosystème, nous l’avons fait entrer dans le jeu, et il nous montre qu’il reste, comme il l’a toujours été, fondamentalement incontrôlable, contrairement à ce qu’on voulait croire lorsque tout était stable. Alors vient une pandémie : avec elle nous nous rendons compte soudain que les hommes ne peuvent pas se ranger simplement sur une grille de classification par les revenus, et qu’un éboueur ou une aide-soignante (aux salaires les plus bas) redeviennent plus importants pour la société que des joueurs en bourse (aux salaires les plus élevés), puisque ceux-ci permettent à quelques-uns de gagner de l’argent, quand ceux-là permettent à tous de vivre ! Les masques étant tombés, la réalité de notre « chosification » apparaît au grand jour. Nous venons de nous rendre compte que la société était encore plus dégradée que l’environnement, et que ce sur quoi nous pensions pouvoir nous appuyer, l’existence d’une « civilisation », est dans un état de décomposition avancée. Forts de cette découverte, il nous reste à militer pour que la remise en état de notre culture, de notre société et de son fonctionnement humain et non pas financier, soit considérée comme un des pans essentiels de cette politique écologique que tout le monde s’accorde à trouver urgente et indispensable pour « sauver la planète ».

Car le lien est évident : notre système économique dans sa plus grande partie est maintenant complètement détaché des réalités physiques et plus encore écologiques. Que l’on puisse considérer sans rire que gagner de l’argent en jouant sur les variations de cours en bourses au niveau de la milliseconde soit une activité sensée, nous montre l’aspect complètement désincarné et irrationnel de l’économie financière. Mais ce système absurde, hors-sol,  permet des gains financiers énormes dans un monde qui n’utilise que ce paramètre pour évaluer une activité. Par conséquent il est devenu au contraire tout-à-fait « sérieux », et même dominant, puisque ce sont les fortunes les plus gigantesques (donc les meilleures) qui peuvent s’élaborer en quelques instants avec lui. Alors il nous impose ses trois exigences : que toute activité soit évaluée selon cette grille monétaire ; que l’écosystème soit considéré uniquement comme une source de matières premières ; et l’homme comme un outil extracteur et consommateur de ces ressources. Pour répondre à ces exigences, il a une méthode : si un domaine de la vie échappe à la grille financière, on le corrompt ; si un écosystème ne produit plus, on l’abandonne ; si un homme ne produit ou ne consomme plus, on s’en débarrasse. Et c’est tout à fait logique si seul le gain financier entre en ligne de compte. Plus que logique : nécessaire.

On voit bien alors qu’il est impossible de penser à une restauration écologique de l’environnement sans une restauration politique parallèle de nos sociétés. Voilà qui réduit à néant tout ce « green-bashing » dont on nous rebat les oreilles : être écolo sans remettre en cause le système philosophique ultralibéral est une illusion absurde et dangereuse. C’est pourtant la voie dans laquelle s’engouffre toute l’écologie « libertarienne », depuis les grands mouvements populaires comme « Extinction Rebellion » jusqu’aux chapelles de pure idéologie comme le mouvement vegan.

Peut-être faut-il insister sur ce lien entre l’écologie libertarienne et l’économie ultralibérale, deux domaines qui pourraient sembler étrangers l’un à l’autre, voire en complète opposition. Elles sont pourtant remarquablement semblables, ou à tout le moins parfaitement compatibles. Les libertariens représentent une idéologie qui s’est dégagée de toute contrainte physique, éthique, philosophique et culturelle pour ne plus garder que la liberté absolue grâce au pouvoir individuel que donne l’argent, où le monde « réel » n’est plus une réalité contraignante permanente, mais une option qui peut être transformée par la technique en fonction du désir de chacun : on peut changer de sexe par exemple, puisque seul le désir personnel entre en compte et que la technique donne l’impression que c’est possible. C’est ainsi que s’est développée l’idée transhumaniste : on prend le corps humain, on le branche, on remplace certains organes par des machines, on lui ajoute des interfaces, des puces, on « l’améliore » pour en faire un corps immortel. A condition d’en avoir les moyens financiers : le libertarien n’est pas n’importe qui… Même chose pour l’écosystème, et j’ai décrit plus haut le cas du vegan qui refuse les contraintes de l’écosystème et veut, de la même façon et pour les mêmes raisons de choix individuel, s’extraire du milieu en refusant toute alimentation naturelle et en créant pour cela une industrie « hors sol » d’aliments artificiels.

Une telle idéologie, qui finalement ne s’appuie plus que sur les moyens techniques et financiers disponibles pour adapter le monde à ses choix, quitte à bouleverser ou nier la réalité de l’environnement, est une copie terme à terme de l’ultralibéralisme, lui aussi dégagé des pesanteurs du milieu physique et humain, et adepte de l’innovation et du désir (matériel) individuel pour faire de l’argent. Il n’y a plus rien d’écologique dans l’écologie libertarienne, et on comprend bien alors pourquoi ces « écologistes », frères des ultralibéraux, sont un danger pour l’écologie.

Quoi qu’il en soit, pour le moment  nous faisons exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire : nous continuons d’aggraver l’état de l’écosystème, et surtout nous prenons gaillardement la voie la plus facile, celle de la destruction de notre société, sous couvert de protection de l’animal humain au détriment de l’homme, de « l’être » au détriment de la « raison d’être ». Quant aux questions qu’il faut continuer à se poser sur l’écologie, on peut craindre qu’elles aussi aient disparu des listes des gouvernements, et que la seule réponse que l’on pourra recevoir après le confinement sera qu’il faut avant tout remettre en route une économie que l’on aura volontairement mise à terre. Et que cette remise en route exige « évidemment » de renvoyer à plus tard tout ce qui paraît moins urgent, ou plus coûteux, ou moins visible, ou plus disséminé dans l’espace. Les règles sur les émissions de GES, sur les épandages toxiques, sur les choix énergétiques, sur les moratoires pour l’usage de molécules jugées dangereuses, sur l’application de l’économie circulaire etc. sont reportées aux calendes grecques, sous le prétexte classique et éternel que « ce n’est pas le moment ».

Pas très enthousiasmant, tout ça… Pourtant il y a une bonne nouvelle, et cet épisode nous en parle : on devrait pouvoir sans trop de problèmes remettre l’écologie politique sur la bonne voie. Pas dans un monde où l’environnement serait stable : là,  rien à faire, la mainmise de l’économie ultralibérale « financière » accompagnée de son idéologie  libertarienne sur tout le fonctionnement politique de nos sociétés  est telle qu’on voit mal comment la contrer. Quel pouvoir peut-il lutter contre celui de l’argent ? Mais dès qu’un événement chaotique se produit dans l’écosystème – et les travaux et modèles du GIEC nous montrent qu’ils seront de plus en plus fréquents –, les réalités reprennent le dessus. Le plus immortel des transhumains n’est pas à l’abri d’une épidémie fatale provoquée par un virus inconnu… Nous avons pu voir comment dans leur grande majorité les gouvernements ont en quelque sorte « perdu les pédales » devant la pandémie et ne s’en sont sortis que grâce à l’autodiscipline de populations qui leur ont fait confiance, une dernière fois. Mais cette confiance est maintenant perdue : tout particulièrement celle des populations européennes en l’UE, puisque cette organisation exigeante et coûteuse en temps normal, et dont l’unique raison d’être est de protéger les Européens (c’est elle-même qui le dit), a laissé aux États le soin de lutter contre l’épidémie, et n’aura pas levé le petit doigt pour organiser à l’échelle du continent la résistance au virus. Quand une assurance vous ponctionne chaque année mais ne vous rembourse pas en cas de sinistre, vous en changez.

Dans ces conditions il va devenir de plus en plus facile, au fur et à mesure des occurrences d’épisodes de « chaos écosystémique », de se débarrasser de ces idéologies politiques qui ont montré à quel point elles étaient inutiles et inefficaces, pour ne pas dire démentielles et catastrophiques. Des réflexions écologiques, économiques, politiques, sociologiques, philosophiques, ont été élaborées depuis des décennies avec beaucoup de sérieux  dans ou en dehors des cénacles officiels ; les propositions alternatives et les solutions réalistes ne manquent pas, il ne reste qu’à les appliquer. C’est impossible tant que le système actuel est aux commandes puisqu’elles ont le plus souvent comme exigence préalable de sortir des grilles de lectures monétaires (comme l’a montré l’analyse des services écosystémiques). C’est d’ailleurs ce qui explique les avortements successifs des grandes décisions de politique écologique, du Grenelle de l’Environnement aux Accords de Paris. Mais nous avons vu que l’Ecosystème (la réalité) l’emporte toujours sur le Système (l’idéologie), et peut en un instant lui arracher les commandes des mains. Nous saurons profiter de la prochaine occasion, s’il s’avère que celle du Covid-19 nous aura tous pris de court et n’aboutira à aucun changement. Cela s’appellera peut-être bien une révolution : mais il ne faut pas avoir peur des mots.

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.