Depuis quelques jours, on voit passer sur internet des quantités de photos et de vidéos d’animaux sauvages (oiseaux, sangliers, renards, et j’en passe) qui circulent dans les villes désertées par l’homme. La plupart des commentaires s’émerveillent de ce que ces animaux aient « récupéré » l’espace abandonné par nous, et qu’ils jouissent de leur nouvelle liberté. C’est évidemment une vision très anthropomorphique, et l’explication la plus évidente est que tous ces animaux ont faim. Ils étaient habitués à être alimentés par l’homme, directement pour certains (canards, pigeons…), indirectement pour d’autres via nos poubelles et nos déchets jetés dans les rues. Et voilà que cette source s’est tarie du jour au lendemain. Ils agrandissent alors désespérément leur domaine d’exploration à la recherche d’aliments.

Voilà qui ouvre plusieurs voies à la réflexion.

La première, c’est qu’un écosystème est complexe, et qu’une grande partie de ses habitants ne sont pas visibles, même dans les écosystèmes urbains, pourtant simplifiés à l’extrême. Il y a quelques années, un reportage sur Londres montrait une communauté de renards qui avait colonisé la ville. Les animaux, en général réfugiés de jour dans des caves, des égouts ou des zones refuge interdites à l’homme, se répandaient la nuit pour faire les poubelles de la ville. Communauté nombreuse, et absolument ignorée du londonien qui ne les a jamais vus. La faune sauvage, au moins celle qui ne souffre pas des dommages causés par nos activités et nos épandages, s’est très bien adaptée à nos habitudes. Il y a déjà plusieurs décennies, les écologues avaient montré que les mésanges en Angleterre avaient compris que les bouteilles déposées le matin devant les portes étaient pleines de lait, et avaient appris à les ouvrir d’un coup de bec. L’écosystème exploite toutes les sources d’alimentation : l’homme en a créé une, rien de plus normal qu’une partie de la faune s’y soit adaptée. Cette partie va souffrir comme nous de l’épidémie, mais pour des raisons différentes.

La seconde, c’est que la pression anthropique n’est pas limitée aux villes, mais à toute la planète. Restons sur le cas de notre pays : il y a belle lurette que le paysage français n’est plus naturel, ou plus exactement que cette « nature » inclut l’homme et les transformations majeures qu’il y a faites. Détaillons le mécanisme. L’écosystème ne peut fonctionner que par les biais des interactions multiples entre toutes les espèces, animales et végétales. C’est ce qui explique pourquoi la biodiversité est aussi essentielle. Ces interactions produisent ce que l’on appelle les « services écosystémiques ». Tout le monde connaît maintenant le service écosystémique que rendent les abeilles et leurs consœurs butineuses, sans qui la fécondation des plantes serait limitée, voire impossible.  Mais dans nos pays d’ancienne occupation, beaucoup de ces services ont été transférés à l’homme. Pour donner un exemple simple : nous avons éliminé les grands prédateurs de notre pays. Ils rendaient un service écosystémique important, en éliminant les animaux malades, en contrôlant la démographie des herbivores, etc. Eux disparus, c’est à l’homme de prendre en charge ce service. Quand il ne le fait pas, cela aboutit à de graves déséquilibres démographiques (les sangliers en ce moment, avec les risques de fièvre porcine qu’ils véhiculent ; les lapins de garenne il y a quelques décennies, qui ont pullulé et ont failli disparaître, décimés par la myxomatose, etc.). Mais quand il le fait, cela fonctionne, et notre écosystème européen humanisé ne s’en sort pas si mal.

On voit bien alors que l’idée de favoriser le retour à une « nature sauvage », c’est-à-dire une nature d’où l’homme serait exclu, aboutirait au même résultat que ce que l’on observe aujourd’hui dans nos villes. Les interactions de l’homme avec l’écosystème mondial sont devenues vitales depuis des dizaines de milliers d’années. L’écosystème s’y est adapté et un retour à la non-implication humaine dans l’environnement serait catastrophique. L’écologie ne doit pas se concevoir comme une terre « libérée des hommes », mais comme un monde où l’homme doit accomplir sa part du marché : nous avons dévié les interactions du milieu à notre profit, à nous d’en supporter la charge. Il faut donc, non pas abandonner l’environnement, comme le réclament certains, mais au contraire l’accompagner. Ceci implique que nous devons de toute urgence cesser d’artificialiser le milieu : notre implication est essentielle, mais si nous la transférons au machinisme et aux épandages chimiques, nous aussi allons en pâtir.

Le « contrat » entre l’homme et la nature était clair. Elle nous offrait nombre d’avantages exclusifs, et en contrepartie nous devions accepter d’en être le « jardinier », d’en assurer les services écosystémiques perdus. Or nous ne respectons plus cette part du contrat. C’est manifeste avec l’évolution de l’élevage, et cela pose toute la question des espèces domestiques. Il est vrai que, depuis la révolution verte et le passage de la « paysannerie » à l’exploitation agricole, (pour simplifier, de la vision de la Confédération paysanne à celle de la FNSEA) nous les avons transformées en matière première pour une activité de production industrielle, sans voir qu’elles jouaient un rôle essentiel dans le milieu. Nos ancêtres avaient ôté du milieu les herbivores sauvages, donc les services écosystémiques qu’ils rendaient ; mais ils ont remplacé les antilopes, les bisons, les chevreuils et les sangliers par des bovins, des chevaux, des chèvres, des moutons et des porcs. Lesquels ont alors « naturellement » repris en charge les services écosystémiques des ruminants que nous avions éliminés. Jusqu’aux années 1960 par exemple, les poules étaient en liberté toute la journée et s’occupaient très efficacement à réguler la faune des insectes des champs. Puis, oubliant cet effet essentiel de leur présence dans le milieu, nous avons décidé d’enfermer tous ces animaux domestiques pour augmenter leur seule rentabilité en production de viande, alors que ces animaux avaient été sélectionnés pour bien d’autres usages (force animale, lait, entretien des prés, régulation de l’écosystème, etc.). Nous avons une fois de plus enlevé du milieu des espèces essentielles, mais cette fois-ci sans les remplacer. Gare à la casse !

Quant à l’idée vegan d’abandonner la nature à elle-même, sous le prétexte de « réduire la souffrance animale » (qui est une retombée – honteuse – de notre non-respect du contrat), c’est une folie sans nom et le début du suicide de l’humanité. Il faudra en reparler.

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.