La stupéfaction devant cette pandémie est proprement stupéfiante : ce n’est pas la première, et les spécialistes nous montrent bien comment les risques de pandémie ont augmenté avec l’ouverture des frontières et le fonctionnement mondialisé de note société universelle. Ce ne sera pas non plus la dernière. Mais du point de vue de l’écosystème, il faut rappeler tout de même que nous ne vivons pas en ce moment une seule pandémie en Europe, mais plusieurs. Seulement, les autres touchent d’autres espèces que l’homme, alors nous n’avons pas considéré que c’était « la même chose ». Il y a eu la grippe aviaire il y a quelques années, dont on n’a parlé que parce qu’elle risquait de s’attaquer à l’homme ; en ce moment il y a la fièvre porcine, et les maladies de la tomate et de l’olivier, qui elles aussi font des ravages. On a pu, sinon les éradiquer, au moins les ralentir par des mesures drastiques (évidemment inapplicables à l’homme). Abattage systématique des populations à risque et établissement de zones de sécurité, comme dans le cas de la fièvre porcine, où tous les animaux susceptibles de la transmettre sont abattus dans un large corridor entre pays infectés et pays encore indemnes (comme c’est le cas entre la Belgique et la France, où les sangliers sont éliminés tout le long de la frontière). Qu’on n’en ait pas tiré de leçon pour réagir aux virus qui s’attaquent à l’homme peut paraître a posteriori absurde.

Pourquoi ces leçons n’ont-elles pas été écoutées ? Parce que notre société s’est peu à peu coupée de l’environnement, et a fini par considérer que nous n’en faisions plus partie, pire, que nous n’en avions besoin que « pour faire de l’argent ». Nous considérons que l’écosystème est un supermarché infini, stable, qui ne s’épuise pas, une corne d’abondance où l’on peut s’approvisionner gratuitement ; pas un monde circulaire et fini dans lequel nous serions un élément parmi d’autres. D’une certaine façon, le monde actuel nie l’écosystème, ce qui lui permet de l’exploiter sans souci, ni de réparation ni d’entretien. Et quand celui-ci se rappelle à notre bon souvenir, nous ne sommes en aucun cas préparés à fournir des réactions correctes.

Nous nous éloignons de l’écosystème par deux voies opposées, mais tout aussi dangereuses. La première, j’en avais touché un mot, c’est la vision, même plus économique mais strictement financière, de l’usage des services écosystémiques. L’exemple des élevages industriels en milieu confiné en est l’exemple à la fois le plus évident et le plus dramatique : ils ont retiré l’immense majorité des animaux domestiques du milieu, pour les élever en confinement dans le seul but de leur faire produire de la viande, en oubliant totalement qu’ils rendaient d’autres services. C’est alors devenu l’activité la plus polluante de la planète, celle qui nie le plus farouchement les liens qui nous unissent au monde vivant, et celle qui, en perdant tout sens de l’éthique au profit de la seule rentabilité financière, déshonore l’humanité par la maltraitance qu’elle fait subir sciemment aux animaux d’élevage, quels qu’ils soient (mammifères, oiseaux, poissons). Enfin c’est aussi celle qui favorise le développement des pandémies, tant chez l’homme et les animaux que chez les végétaux, par les manipulations auxquelles elle se livre : excès de charge du milieu dans lequel sont déversées des centaines de produits toxiques, pesticides, herbicides, antibiotiques, hormones, etc., qui accélèrent les mutations pathogènes des microorganismes et les transferts entre espèces.

L’autre voie, plus récente et en opposition apparemment complète avec la précédente, est celle représentée par l’idéologie végan. Comme elle est en lutte frontale avec l’élevage industriel et qu’elle en est à ses débuts, elle ne paraît pas encore dangereuse et est souvent même vue avec sympathie, en particulier par les « écologistes urbains », qui n’ont plus la moindre culture environnementale, n’ont jamais touché de poule vivante, ne sauraient pas reconnaître un mouton d’une chèvre, et ignorent tout des interactions nécessaires au fonctionnement de l’écosystème (interactions que leurs ancêtres paysans connaissaient pourtant fort bien). Cette vision semble se poser en réaction à ce que nous venons de décrire, puisque le grand point de départ de l’idéologie végan est de faire cesser la souffrance animale. Très bien, on ne peut qu’approuver. Elle signale aussi avec raison l’aspect polluant de cette activité d’élevage et tous les scandales qui viennent d’être listés. Parfait, super, ils sont sympas ces végans. Mais il n’est pas question ici d’émettre de jugement de valeur sur une position éthique ou philosophique ; il s’agit uniquement d’évaluer ses conséquences en termes d’écologie. Et de ce point de vue, cette vision présente le grave défaut de ne considérer que la souffrance animale, faisant de celle-ci le seul critère « écologique » dirigeant ses actions. Or cette souffrance n’est pas propre à l’élevage domestique, elle est intrinsèque au fonctionnement même de l’écosystème : ce mécanisme que l’on appelle (avec raison) la souffrance  chez les animaux supérieurs est apparue dans le règne animal comme un instrument de protection : dès que les espèces ont développé des sensibilités nerveuses, elles sont devenues capables de fuir les dangers et de protéger leurs vies. Pour les plus « neurologiquement développées » d’ailleurs, cette souffrance physique est aussi devenue psychologique, et la détresse d’une mère devant la mort de son petit, qu’il s’agisse d’une chienne, d’une guenon, d’une antilope, nous touche directement. Si l’on considère qu’il y a souffrance quand il y a comportement de fuite, d’échappement, de peur, de détresse, alors tout l’écosystème, humains compris, y est assujetti. Et pas seulement les animaux, d’ailleurs : les réactions de défense, de « fuite » des végétaux sont complètement ignorées hors du petit monde de la physiologie végétale, mais elles sont aussi facilement mesurables que celles des animaux.

Mais comme les végans ne savent pas ce qu’est un écosystème, ils ont fait de la souffrance imposée par l’homme l’unique « vraie » souffrance ; alors la seule solution qu’ils peuvent proposer pour la faire cesser est de sortir l’homme de l’écosystème. Le refus d’utiliser tout ce qui est d’origine animale, pour quelque usage que ce soit, vient de cette césure imposée. N’importe quel écologue ferait d’ailleurs remarquer qu’il n’y a pas de solution de continuité entre animaux et végétaux, et si l’on poursuit dans cette vision, le monde végétal doit vite devenir lui aussi interdit. Si l’on ne doit pas utiliser ce qui a coûté de la souffrance animale, alors les produits végétaux aussi doivent être refusés : combien d’animaux tués par les pesticides dans un champ de soja ? Combien de doryphores exterminés pour pouvoir produire des pommes de terre ? Combien d’oiseaux, de petits rongeurs, d’insectes, tués ou souffrants, dans un arbre abattu, qui vivaient dans ses branches, son écorce, ses racines ? On arrive évidemment à une impasse : l’homme étant un animal, il a besoin, comme tous les animaux, de se nourrir, d’agir, d’interagir avec le milieu. On sait que TOUTES les activités humaines sont fondées sur ce que produit le milieu naturel, qu’elles nécessitent entre 30 et 90 % de produits issus de la nature, suivant le type d’activité. Et toutes, directement ou indirectement, exploitent la biosphère. Alors, la seule solution est d’extraire complètement l’homme de son environnement, on devrait même dire de la planète elle-même, et de le faire vivre de façon artificielle, industrielle, hors-sol (mais avec quelle énergie ? quelles matières premières ? quelle pollution ? On n’en sort pas).  Il n’y a pas d’autre alternative : ce refus absolu de « nuire » aux animaux mène inéluctablement à se retirer de l’écosystème, et à prétendre vivre sans lui. C’est alors une négation pire que celle du système actuel, et une prétention impossible, puisque nous dépendons de l’écosystème pour tout : in fine, l’oxygène que nous respirons vient de la photosynthèse, donc du monde vivant. Ainsi, ce refus de la souffrance animale, parfaitement louable en soi s’il s’agit de faire agir l’humanité avec éthique, aboutit finalement, ici aussi, à nier l’écosystème. On le veut « naturel », en oubliant que si l’on enlève l’humanité de l’écosystème, on le détruit, et on aboutira immanquablement aux mêmes effets de balancier que ceux produits par le système économique actuel. Car si l’on peut (peut-être) tourner le dos au milieu, lui n’a pas ces  prohibitions, et un coronavirus s’attaquera à tous, quelle que soit leur philosophie. La récente tragédie des incendies gigantesques en Australie est elle aussi un exemple dramatique du mal que peut faire une « sanctuarisation » d’un écosystème, que l’on ne peut alors plus approcher pour le soigner ou l’entretenir.

Il faut répéter cette évidence, la marteler avec insistance : nous faisons partie de l’écosystème, nous l’avons marqué de notre présence comme aucune autre espèce animale, nous ne pouvons pas vivre sans lui, et – depuis des milliers d’années – lui sans nous. Il faut éviter toute activité qui détruise ses services écologiques pour un simple profit immédiat, remplacer ceux que nous devrons tout de même éliminer, l’exploiter de façon raisonnée, faire que les dégâts nécessaires que l’on cause soient réversibles ou minimes, réparer les milieux que nous détruisons, accompagner l’écosystème dans ses évolutions. Voilà qui pose d’ailleurs une autre question, sur le mécanisme de ces interactions : celle de la biodiversité. Ce sera pour une autre fois.

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.