Chacun sait maintenant que le Covid-19 est à l’origine un virus normalement présent chez une ou plusieurs espèces animales sauvages et transféré à l’homme du fait des proximités imposées entre lui et ces espèces. Voilà qui nous permet de mieux comprendre les mécanismes fondamentaux d’un écosystème et comment, par nos initiatives, nous les avons transformés pour le meilleur et pour le pire.

Jusqu’à cette crise, pour beaucoup, et en particulier pour la très grande majorité du monde économique, un écosystème était une corne d’abondance où puiser sans limite pour permettre l’activité humaine et ses productions. C’est en partie vrai, et il représente en effet notre principale source d’énergie et de matières premières. Tout ce que nous consommons, pratiquement tout ce que nous fabriquons, jusqu’à l’air que nous respirons, vient de l’écosystème. Et si ce n’est pas l’écosystème présent, c’est l’ancien : toute la chimie organique, celle qui nous fabrique nos matières plastiques et nos carburants, s’appuie sur la biochimie d’un écosystème fossile. C’est tout-à-fait évident : l’atelier du monde, ce n’est pas la Chine, c’est l’écosystème.

Mais ce n’est pas que ça. Et voilà que ce virus nous rappelle qu’un écosystème ne fonctionne pas seulement en transfert d’énergie et en production, par transformation de l’énergie solaire en matière vivante : c’est aussi une machine complexe, qui, lorsqu’on tripote ses rouages, s’enraye ou produit des résultats complètement inattendus. Nous avons trop tendance à réagir comme l’automobiliste qui pense que pour faire avancer une voiture il suffit de veiller à ce qu’il y ait de l’essence dans le réservoir ; nous ne nous préoccupons de ce qu’il y a sous le capot que lorsque le moteur tombe en panne. Nous en sommes exactement là, avec cette pandémie.

Le principe fondamental de cette « machine écologique », c’est la biodiversité. Pour filer la parabole, chaque organisme vivant est un rouage de cette immense machine. Analogie très insuffisante, car au contraire d’une machine, chaque rouage est aussi en partie autonome, il possède une part d’adaptabilité, voire d’initiative, qui est à la base de l’incroyable résilience (l’homéostasie) permettant à l’écosystème de s’adapter aux variations de l’environnement. Sans pour autant que la résistance des rouages soit illimitée. Je n’entrerai pas dans la discussion sur le rôle de cette biodiversité, bien plus important qu’on ne le pense en général quand on se désole que telle ou telle espèce si belle ou si mignonne soit en train de disparaître. Car ce ne sont pas les espèces elles-mêmes qui sont importantes pour la biodiversité : ce sont les interactions innombrables qu’elles ont développées dans l’écosystème. Puisqu’elle en est le « principe mécanique », la biodiversité est au cœur de l’écosystème, et toute perturbation peut engendrer des effets souvent insoupçonnés, et de dimensions sans commune mesure avec la cause qui les ont provoqués.

Nous avons vu que lorsque l’homme respecte les lois fondamentales de l’écosystème, et quand il reprend à son compte les services écosystémiques qu’il a perturbés, les choses peuvent se passer « pour le meilleur ». Le « contrat darwinien » entre les espèces domestiques et l’homme, et leur introduction dans l’environnement en remplacement d’espèces sauvages homologues (la vache au lieu du bison, le chien au lieu du loup, la chèvre au lieu du bouquetin, le talus et la haie à la place du sous-bois, etc.) aboutit à un glissement de l’écosystème, sans dommage, vers une forme plus productive pour l’homme.

Malheureusement depuis le début de la « révolution verte », la façon dont nous appréhendons l’écosystème a changé et il est devenu pour nous une usine à produire toujours plus, par l’application de techniques et de méthodes autrefois réservées à l’industrie, et appliquées à l’agriculture sous une forme toujours plus destructrice. Alors l’écosystème se transforme, et ses bouleversements produisent des effets totalement imprévisibles et incontrôlables. Nous en avons un triste exemple avec le transfert du Coronavirus de son espèce-réservoir, la chauve-souris, vers l’homme. Sans entrer dans des détails que l’on peut trouver sur la toile, même si un micro-organisme est normalement strictement adapté à une espèce-cible, il peut être contraint, quand les contacts entre cette espèce et une autre s’intensifient au-delà de la normale, de « sauter » d’une espèce à l’autre. Avec souvent des effets beaucoup plus lourds sur le nouvel hôte, puisque la co-adaptation entre celui-ci et le virus n’a pas eu le temps de se réaliser, et qu’il y a alors surréaction des systèmes immunitaires de l’hôte. Quel lien avec les bouleversements de la biodiversité ? C’est par les manipulations faites sur l’écosystème, la réduction des habitats, par exemple, la diminution des populations d’hôtes naturels, l’éradication d’espèces voisines qui auraient pu plus facilement héberger cet hôte (le pangolin, dans ce cas), l’interruption de cycles parasitaires, le forçage de mutations pathogènes du fait des épandages de produits chimiques ou biochimiques, etc., que de nouveaux circuits dans la machine écosystémique ont dû se mettre en place.

Que pouvons-nous y faire ? Pas grand-chose. Du simple fait de la dimension de la population mondiale, l’homme est contraint de bouleverser l’écosystème pour y vivre. Nous avons réduit l’habitat et l’abondance du pangolin et de la chauve-souris, c’est évidemment triste, mais nous avions le choix entre cette réduction d’habitat (en s’assurant toutefois, par la mise en place de réserves, la protection des espèces, etc., qu’ils ne risquaient pas de disparaître) ou des mortalités massives d’êtres humains. Logiquement, notre espèce doit mettre la survie de ses membres en première priorité. Et cette survie impose l’utilisation de l’espace et de l’environnement. Elle a une conséquence : étant donné la dimension actuelle de l’humanité, ce sont peu à peu tous les services écosystémiques qui sont, à des degrés divers, déviés de leur fonctionnement « naturel » pour se mettre au service des hommes. Nous avons vu que cela pouvait fonctionner tant que l’homme gardait en mémoire ces services écosystémiques et qu’il n’essayait pas (comme hélas il le fait à l’heure actuelle) de les ignorer et de les détruire par une vision entièrement technique de ses actions.

On ne peut pas y faire grand-chose, mais tout de même, il y a trois actions possibles. La première, c’est de se poser la question de l’importance, de la nécessité pour l’humanité, de ce que l’on produit. D’une part sur l’utilité de cette production, et l’on se rendra compte que la grande majorité de notre production industrielle, destinée à être jetée à peine achetée, est inutile et absurde ; d’autre part en considérant la quantité consommée, très souvent excessive : le gaspillage est un objectif explicite de la société de consommation. Réduire cette exploitation inutile et dommageable de l’écosystème doit être une priorité.

La seconde action possible, c’est de cesser  de « mécaniser » la nature. Si l’on reprend l’exemple presque caricatural de l’élevage industriel, on peut noter que cette activité présente tous les défauts : le confinement des animaux les empêche de jouer leur rôle dans l’écosystème, ce qui perturbe bien plus notre environnement qu’on ne l’imagine ; les apports de molécules biochimiques artificielles, – perturbateurs endocriniens, antibiotiques, phéromones, engrais, colorants et combien d’autres -, accélèrent les mutations des agents pathogènes ; les cultures d’OGM destinées à l’alimentation du bétail, et les changements dans les diètes, sont autant de voies par lesquelles des dommages à l’environnement peuvent survenir : n’oublions pas l’épisode de la vache folle et du prion, aboutissant ici aussi à un transfert de maladie. L’action simple serait ici, non pas d’interdire l’élevage, bien entendu, mais d’en prohiber les formes par trop industrielles, « machinisées » et proprement inhumaines. Respectons autant que faire se peut les mécanismes écologiques, et ne substituons les nôtres que quand il n’y a vraiment aucune autre solution. Le principe de subsidiarité devrait être inscrit comme règle numéro un dans toutes nos actions sur l’écosystème.

La troisième action enfin, c’est de se préparer. Or cette pandémie montre à quel point nous n’étions pas prêts (nous l’humanité, pas seulement notre pays). Nous avons eu la « chance » que cette première vraie pandémie soit relativement bénigne : si le virus est extrêmement contagieux, il n’est pas excessivement mortel. Imaginons un virus ayant la contagiosité de celui-ci et la létalité d’Ebola : où en serions-nous ? Or les pandémies sont une conséquence obligée de la pression que nous mettons sur l’écosystème : cela veut dire qu’il y en aura d’autres. Et pas seulement des pandémies : des accidents écologiques peuvent aussi se produire. Tiens, un exemple de science-fiction d’ailleurs pas si fiction que ça. Monsanto avait produit il y a quelques années un gène, appelé « Terminator », qui avait la particularité de rendre stériles les semences, ce qui interdisait aux agriculteurs de les utiliser pour réensemencer leurs champs d’une année sur l’autre, et donc les rendait dépendants de la firme. Ce gène a été interdit, mais vous savez ce que c’est, il y aurait de l’argent à se faire, alors les règles… Disons que Monsanto a mis son brevet à la poubelle, mais qu’un autre l’a récupéré et utilisé clandestinement. Le voilà mis en circulation, et fatalement, il s’est répandu dans d’autres espèces. Manque de chance, il s’est incorporé au génome du ver de terre, lequel voit sa fécondité réduite à zéro, et sa population s’effondrer en quelques semaines. Ce qui aboutit à un effondrement parallèle de la fertilité des champs, et à une famine pour l’humanité. Fiction, certes, ou plutôt réalité probabiliste. Nous devons nous attendre aussi à ce genre d’accident, d’autant plus inéluctable si nous continuons à jouer aux apprentis-sorciers avec l’écosystème sans avoir la moindre idée des effets de nos actions. Et sans d’ailleurs vouloir les connaître, si l’on en juge aux budgets de recherche dédiés à ce genre de sujet.

Se préparer donc. Espérons que ce principe de précaution survivra à la crise et deviendra un principe essentiel de la vie de nos sociétés, même si l’on peut en douter.

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.