Après un mois de confinement, l’excitation de la nouveauté (rester chez soi, ne pas travailler dehors, changer l’organisation de son mode de vie) est retombée, et la sensation d’enfermement prend chaque jour plus d’ampleur, surtout pour ceux d’entre nous qui se trouvent prisonniers entre quatre murs sans pouvoir profiter au moins d’un bout de jardin. Ce phénomène est à relier à l’exode massif des habitants des grandes villes qui avaient la possibilité de se « réfugier » dans une résidence secondaire et se sont enfuis à la campagne. Il n’est pas question ici d’émettre de jugement moral, mais de noter que c’est ce besoin de contact avec un bout de nature qui a fait fuir les citadins qui le pouvaient, et exaspère ceux qui en sont privés depuis si longtemps. On l’oublie trop facilement, l’être humain ne peut se passer de ces contacts avec son environnement.

Environnement humain d’abord, et le besoin de relations avec des proches, voisins, familles, à la limite n’importe qui, est primordial pour nous. Nous sommes une espèce sociale, les contacts avec d’autres sont littéralement vitaux, et l’enfermement, la prison, est le pire des châtiments justement à cause de ce besoin absolu de communiquer avec d’autres. Et pas seulement verbalement ou virtuellement, bien entendu : la communication, la vraie, est essentielle (je ne parle évidemment pas de ces « éléments de langage » politico-économiques qui s’appelaient propagande naguère et que l’on a pensé maquiller en changeant leur nom). Elle exige  des échanges simultanés de tous nos sens, y compris certains dont nous ne soupçonnons pas qu’ils puissent être à l’œuvre, puisqu’ils nous mènent à des réponses et des réactions inconscientes. Et, comme son étymologie l’indique, la communication doit être rétroactive, c’est un échange, une interaction, ou ce n’est rien. D’ailleurs,  même la prison autorise les contacts avec des visiteurs, avec les autres prisonniers et les gardiens, et le confinement absolu est considéré comme une torture. Pour les confinés vrais, le manque finit par se manifester si fortement, s’il est complet, qu’il peut mener à la folie : les expériences de privation sensorielles et leurs résultats sont bien connus. Le contact physique ou, au moins, au niveau de la distance interindividuelle, reste nécessaire. On le voit bien aux difficultés que nous avons à maintenir cet éloignement physique, cette « distanciation sociale » supérieure à la distance normale entre personnes, qui nous est imposée (à tort ou à raison, là n’est pas la question), et plus encore  à éviter le contact physique vrai : se serrer la main, se taper sur l’épaule, s’embrasser… Alors les rares contacts, même lointains, avec des passants anonymes (auxquels on dit bonjour, chose impensable il y a un mois) et les vendeurs des quelques boutiques ouvertes, deviennent précieux.

Mais aussi environnement naturel, et ce besoin irrépressible de se trouver dehors ne serait-ce qu’un moment, dans un lieu où poussent des arbres, des fleurs, où l’on entend les bruits de la nature, où l’on voit passer des oiseaux et des insectes, montre à quel point même le plus urbanisé des individus se trouve vite en manque s’il est coincé entre quatre murs. Cela fait longtemps que jardiner, pour un citadin, n’a plus rien à voir avec le besoin d’un approvisionnement maraîcher : il ne s’agit que de « communier avec la nature », comme on dit. Dans ce même ordre d’idées, le nombre extraordinaire d’animaux de compagnie que nous hébergeons est aussi un indice de ce besoin de contacts, animaux cette fois-ci, avec d’autres éléments de l’écosystème que les hommes. Même si, par notre ignorance de plus en plus complète des règles et lois de la nature, nous avons souvent tendance à humaniser par trop les relations avec nos chiens et nos chats, ce qui doit probablement être une souffrance éthologique pour eux, il n’en reste pas moins que nous éprouvons fortement ce besoin de communiquer avec ce qui est la plus proche représentation de la nature à portée de main.

Que veulent nous dire ces observations ? Que nous sommes bien membres d’une espèce animale précise, que nous ne pouvons nous extraire de notre nature d’Homo sapiens. Bien sûr, dans la vie courante, « normale », celle où les échanges avec l’environnement sont si naturels que nous n’en avons plus conscience, nous pouvons oublier cette contrainte. Nous pensons souvent n’avoir besoin que de nos capacités cognitives et intellectuelles et n’utiliser qu’elles, les seules que nous jugeons représentatives de notre humanité. Mais c’est une vue très fragmentaire de notre personne, et les autres caractéristiques, héritées de notre origine phylogénétique, restent bien présentes et se rappellent de plus en plus fortement à notre bon souvenir quand elles sont étouffées trop longtemps. Nous sommes bien des éléments de l’écosystème.

Alors, si nous sommes à ce point imprégnés de ce besoin de communiquer, d’interagir avec l’environnement, pourquoi en avons-nous aujourd’hui une vision si biaisée, parfois négative, quand il n’est pas totalement absent de nos préoccupations ? Pourquoi le détruisons-nous, sans état d’âme, alors qu’il représente un besoin vital pour nous ? Pourquoi scions-nous allègrement la branche sur laquelle nous sommes assis ?

Questions d’autant plus importantes qu’une dérive forte vers le « nihilisme écologique » (dans le sens : nier l’écosystème qui ne nous est rien) est en train d’apparaître autour – pour simplifier – de l’idéologie vegan. J’en ai touché un mot, mais il me semble nécessaire d’aller un peu plus au fond des choses. Car ce « nihilisme » part de réactions que l’on pourrait croire au contraire très écologiques : le refus de faire souffrir les animaux, le respect absolu de la vie, qui va jusqu’au refus de la mort, voilà qui est en général considéré comme « écologique ».  Or rien n’est plus éloigné de l’écologie que cette position vegan (je ne parle pas du choix végétarien, qui est une éthique et que – puisque je m’interdis tout jugement de valeur – je n’ai pas à juger). L’Évolution a pris la route de la reproduction sexuée pour l’immense majorité des espèces vivantes. Elle aurait pu en prendre une autre, et les bactéries, ou certains végétaux, qui ont le bouturage comme autre mode principal de reproduction, sont « immortels ». Cette reproduction sexuée présente l’immense avantage de permettre à chaque génération de voir apparaître des individus complètement originaux ; le coût, c’est la mort des géniteurs. Refuser cette évidence, refuser la mort, c’est se mettre « hors-écosystème ». Et ce n’est pas une conclusion de pure logique intellectuelle : on observe en ce moment que les tenants ultras du veganisme qui veulent rester fidèles à leurs convictions, voulant éviter toute interférence forcément négative avec l’écosystème, tout contact forcément  maltraitant avec l’environnement vivant, sont amenés peu à peu à s’extraire de la prédation (animale et végétale) par le biais de l’alimentation artificielle ; et de la mort individuelle par le transhumanisme, et – son corollaire – la promesse de l’éternité pour l’individu ; alors que le « choix » de la sexualité s’est fait contre l’éternité pour l’individu au profit de l’éternité pour l’espèce (au moins de son extrême longévité). S’opposant alors frontalement à toutes les règles ontogéniques des écosystèmes et des êtres vivants, ils ne peuvent plus rien comprendre au fonctionnement de la biosphère. Surtout, ils ne se rendent pas compte que de toute façon ils ne pourront pas s’en extraire, puisque même s’ils refusent de l’admettre, toute leur biologie, leur physiologie, leurs réactions inconscientes comme volontaires, sont profondément enracinées dans la nature même de l’écosystème. L’échec est garanti.

Par ailleurs, l’autre risque que présente cette idéologie, c’est qu’elle est simple, voire élémentaire, qu’elle est immédiatement compréhensible au citadin le moins écologue,  qui n’a plus la moindre idée de ce qu’est un écosystème et ne sait probablement plus qu’un filet pané vient d’un poisson vivant ; et qu’elle conforte le matraquage publicitaire qu’il subit en permanence sur ce qu’il doit consommer, auquel s’ajoutent depuis peu les messages « écologiques » de cette mouvance sur ce qui est Bon et ce qui est Mauvais : tout le marketing « bio » s’appuie sur cette ignorance (je ne parle pas de l’agriculture biologique, mais du « marché du bio »). Il a déjà tendance à penser que l’écologie se confond avec la cause animale, et que celle-ci se résume au choix des meilleures croquettes pour chat ; alors il suffira qu’on lui montre des images  sur les conditions d’abattage des animaux d’élevage (horribles et honteuses, là n’est pas la question) pour qu’il adhère à ce qui devient peu à peu une religion écologique, avec ses anathèmes, ses Gentils et ses Méchants, son Bien et son Mal, ses intégrismes, ses fatwas et ses guerres de religion. Sans aucun bénéfice pour l’environnement, puisqu’il se battra pour un écosystème imaginaire.

François GERLOTTO