On entend çà et là des remarques sur le fait que le COVID-19 ne serait pas dû à un transfert d’un virus d’une espèce animale à l’homme, mais à des manipulations de laboratoire. Je ne sais si l’idée d’une manipulation malheureuse est vraie, mais dans ses conséquences comme dans son mécanisme elle ne présente aucune différence avec ce qui se serait passé si tout simplement, (comme je le pense, mais mon opinion n’étant pas étayée par des données, elle n’a aucune valeur) le virus venait, par transfert naturel, d’une espèce animale.

Je n’ai ni la formation ni l’information nécessaire pour opiner sur ce point précis mais, « du point de vue de l’écosystème », cette vision me paraît démontrer deux choses.

La première, c’est que l’homme a beaucoup de mal à admettre que l’écosystème puisse avoir sur lui des effets aussi majeurs que ceux que nous vivons, et il préfère alors les imputer à sa seule activité. Que cette pandémie puisse venir de faits aussi insignifiants que le passage d’un virus à l’homme par le simple contact imprudent entre un animal sauvage et l’un des 7 milliards d’humains sur cette planète, voilà ce que nous avons énormément de mal à admettre. Pourtant dans les deux cas, naturelle ou humaine, la mécanique est exactement la même. Disons que dans ce second scénario, au lieu d’une imprudence entre un humain et un animal sauvage, il s’agit une imprudence dans le protocole de protection du laboratoire : quelle différence ? Curieusement, cette réaction est tout à fait similaire à celles de certaines ethnies « primitives » pour qui la mort d’un individu n’est jamais naturelle, mais est le résultat de la malédiction d’un sorcier : on refuse d’être à ce point vulnérable devant la Nature.

Cette réaction de soupçon sur le rôle de l’écosystème présente un risque majeur. Rejetant ainsi son influence et son importance sur l’ensemble de la vie de l’humanité, nous nous libérons de toute précaution à prendre vis-à-vis de lui, et de ce fait de tout besoin d’une politique écologique quelconque : inutile, puisque nous n’avons rien à craindre de lui, mais tout des hommes ! Par ailleurs, voilà qui nous rassure philosophiquement sur notre position unique d’espèce « extra-environnementale ». Nous sommes l’humanité quand-même ! Donc, nous ne pouvons admettre de dépendre des lois de l’écologie. Et il nous est plus facile et plus confortable de crier « C’est les Chinois, c’est les Russes, c’est les Américains ! » que d’admettre que « c’est la Nature ».

Ce qui nous mène au deuxième point.

Parmi les innombrables mécanismes qui font fonctionner un écosystème, il en est un majeur : c’est l’apparition de temps en temps d’événements chaotiques. Le météorologue Edward Lorenz avait utilisé en 1972 l’image du battement d’ailes d’un papillon au Brésil, qui pouvait par une cascade de réactions aboutir à une tornade au Texas. Nous sommes dans le même cas, l’épisode que nous vivons en est tout à fait représentatif : il aura suffi du geste d’un cuisinier sans hygiène qui prépare un animal sauvage dans le fond de sa cuisine, pour aboutir à une récession sans précédent de l’économie mondiale ! Dans la terminologie scientifique utilisée, le chaos n’a rien à voir avec une dynamique anarchique aléatoire. Bien au contraire, il s’agit de « chaos déterministe », parfaitement mesurable, mais avec deux composantes particulières : c’est un événement dont on ne peut prévoir quand ni où il commencera, du fait que son apparition dépend de ces « conditions initiales » que le mathématicien Henri Poincaré avait identifiées et dont il avait démontré l’impossibilité de les mesurer, donc de savoir si elles allaient avoir quelque conséquence. Mais c’est aussi un événement qui, une fois enclenché, est parfaitement déterministe et modélisable. Nous passons alors d’un scénario écologique à un autre : ces deux scénarios obéissent aux lois de la physique et de la biologie, peuvent être soumis à l’analyse scientifique, et présentent des conséquences prévisibles. Seule leur genèse ne peut être prévue.

Dans la plupart des cas, le scénario nouveau a déjà été observé sur terre. Beaucoup d’événements climatiques sont de ce type : ils sont connus, ils sont déjà apparus plusieurs fois ; leur dynamique, une fois qu’ils sont lancés, est prévisible. On peut même avoir une idée de la probabilité de leur apparition. Un cyclone, par exemple : on sait ce qui le fait naître, comment il fonctionne, quels vont être sa vie et sa trajectoire (au moins en termes probabilistes), et les dégâts qu’il fera s’il passe au-dessus d’une terre habitée. Ce que l’on ne sait pas, quand on voit se former une lentille d’eau océanique tropicale chaude potentiellement productrice de cyclone, c’est s’il apparaîtra ou avortera ; mais une fois apparu, tout est statistiquement prévisible. Une pandémie, c’est la même chose : nous en avons vécu un grand nombre, et si l’on ne peut prévoir le lieu ou le moment de leur apparition, il n’est pas difficile d’en modéliser statistiquement les effets. Que celle que nous subissons nous ait pris de court est de la seule responsabilité des dirigeants politiques : les informations étaient là, ils n’ont pas su ou pas voulu les utiliser.

Dans le cas contraire, lorsque nous arrivons dans une situation absolument nouvelle, aucune prévision sur le nouveau scénario ne peut être faite, puisqu’il n’a jamais encore été observé. On peut simplement établir des probabilités et modéliser des scénarios hypothétiques. Les possibles changements dans la circulation de Gulf Stream, par exemple, ont beaucoup excité les océanographes, qui ont montré qu’un simple changement mineur de l’intensité du courant froid du Labrador, qui descend vers le sud de l’Arctique le long des côtes atlantiques du Canada et des Etats-Unis, pouvait bouleverser la trajectoire du Gulf Stream et lui faire éviter les côtes européennes, aboutissant à un refroidissement très important de l’ouest du continent.

C’est pour cela que le GIEC recommande avec force (et avec un certain pessimisme) de ne pas dépasser les 2 degrés de réchauffement de notre planète : en deçà, nous restons dans un scénario connu, aux variations calculables et aux effets prévisibles ; au-delà, nous entrons dans une période où un événement chaotique devient de plus en plus probable, mais lequel ? Nous ne pouvons le savoir, ni prévoir quel scénario pour la planète en sortira. Autant essayer d’en faire l’économie…

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.