Après plus d’un mois de confinement et de « libération » de l’espace par l’homme, beaucoup d’entre nous, ceux qui ont la chance de posséder un jardin ou d’habiter près d’espaces verts, ont pu voir apparaître des espèces animales que l’on croyait disparues depuis longtemps de nos régions : petits mammifères, oiseaux, requins et cétacés dans les ports, insectes (encore que ce ne soit pas la pleine saison), etc. Ma fille a pu ainsi observer une huppe dans son jardin à Montpellier, oiseau qui est connu, et pas vraiment rare, mais qui ne se laisse pas facilement voir en temps normal. Voilà qui redonne espoir dans la résistance de l’écosystème, et qui jette une pierre dans le jardin des collapsologues : même s’ils disent – et ils n’ont pas tort – que le « collapse » sera surtout celui de notre société, ils n’en font pas moins l’hypothèse d’un effondrement très prochain de l’environnement. La fin du monde n’est pas pour demain.
Mais une hirondelle ne fait pas le printemps, et même si la vitalité de l’écosystème est plus grande qu’on ne s’y attendait, elle n’est pas infinie, et notre environnement, et tout particulièrement la biodiversité, reste soumis à une très forte pression anthropique. Aussi je voudrais poursuivre la réflexion sur un point que j’ai signalé plusieurs fois car cela me paraît d’une extrême importance : ce qui fait fonctionner un écosystème, et tout particulièrement dans ses relations avec l’humanité, ce sont les services écosystémiques, et leur agent, la biodiversité. Bien sûr, une fois soulignée l’importance du service écosystémique, tout reste à faire pour sa sauvegarde. La question qui se pose alors est : comment ?
Nous retombons encore une fois sur le fonctionnement fondamentalement nocif, pour ne pas dire aberrant, de notre système socio-économique. La façon dont la société moderne s’est organisée, l’instauration en particulier de la société de consommation, se fonde explicitement sur la négation de cette interdépendance entre l’homme et l’écosystème, et sur cette idée qu’étant en quelque sorte figé, éternel et inépuisable, il ne peut pas souffrir de nos activités : on peut dès lors en faire ce que l’on veut. L’écosystème est devenu pour nous une usine à produire toujours plus, par l’application de techniques et de méthodes autrefois réservées à l’industrie, et appliquées à l’agriculture sous une forme extraordinairement destructrice.
Cette vision quantitative stricte se retrouve dans le concept très réducteur de croissance (et son indicateur, le PIB), lequel est doublement nocif de par son refus d’admettre l’existence des interactions écosystémiques, et son fonctionnement exponentiel dans un monde fini. La croissance que nous connaissons est en effet un concept artificiel et arbitraire qui ne s’évalue que par les transferts et échanges marchands et financiers, et de ce fait exclut les activités et échanges « gratuits » (non producteurs de dividendes) : le service écosystémique, activité gratuite par excellence, ne peut même pas se concevoir dans la croissance telle qu’elle est comprise actuellement. André Gorz décrit dans une formule célèbre les choix idéologiques plus qu’économiques ayant abouti au concept de croissance : « Le contenu de la croissance n’intéresse pas les décideurs. Ce qui les intéresse, c’est l’augmentation du PIB, c’est-à-dire l’augmentation de la quantité d’argent échangée, de la quantité de marchandises échangées et vendues au cours d’une année, quelles que soient ces marchandises ». Ce qui fait, comme on l’a dit souvent, qu’une guerre, par exemple, est bonne pour la croissance, puisque, comme le notait Daniel Bensaïd, « les guerres du négoce détruisent ce qu’il vend pour qu’il puisse vendre ce qu’elles détruisent ».
Nous nous trouvons alors devant un problème apparemment insoluble, puisque la seule alternative proposée se situe entre une croissance uniquement financière et infinie qui n’a pas de sens, ou une décroissance, symétrique de la précédente, qui, fondée sur les mêmes concepts, est tout aussi inapplicable. Par ailleurs, cet épisode de confinement nous montre bien que nous ne pouvons pas changer du jour au lendemain notre mode de fonctionnement mondial, basé sur la consommation, la production et la croissance marchande, car sa fin brutale signifierait le chaos ; mais nous savons que de toute façon cette croissance exponentielle (par définition) n’est pas viable sur le long terme. C’est certainement le point crucial. L’idéologie de la croissance (car c’est une croyance, un choix, pas une « réalité ») mène à la consommation, au productivisme, et puisqu’elle ignore les activités (humaines et écologiques) « gratuites », au chaos final.
Munis de cette analyse, la question devient pragmatique : comment faire coïncider (au moins dans une première étape) une croissance « marchande » et la prise en compte de services écosystémiques gratuits ? Cela passe bien évidemment par une remise en question fondamentale de l’agriculture et de l’agro-industrie. Plusieurs personnalités scientifiques et politiques avaient évoqué cette question il y a quelques années en rappelant que l’agriculteur n’était pas seulement un producteur, mais aussi l’acteur principal dans l’entretien du « paysage » français. Remarques qui avaient été assez mal reçues par la profession, qui se voyait transformée en une espèce de jardinier, de gardien de musée sans poids économique (alors que le terme « paysage » en écologie n’a aucune signification esthétique : il s’agit simplement d’un indicateur synthétisant l’état de la biodiversité et de l’écosystème). Or si l’on situe ces remarques dans le contexte des services écosystémiques, on voit que c’est tout le contraire : l’agriculteur devient la clé de voûte de tout notre système socio-économique et écologique, en maintenant ce qui est vital pour l’environnement dans son ensemble tout en garantissant la production indispensable à la vie de l`humanité.
Reprenons l’exemple, encore une fois, de l’élevage intensif, puisque c’est cette part de l’activité agricole qui s’est le plus complètement transformée suivant le modèle industriel. Le principe de cette activité est simple : retirer les animaux du milieu naturel pour diriger tout leur métabolisme vers la production de viande. Sans même mentionner les traitements abominables que subissent les animaux, les résultats en sont dramatiques dans tous les domaines : (1) ce mode de vie absolument antinaturel exige que d’innombrables traitements soient appliqués pour éviter les maladies, les parasites, les carences, mais aussi pour accélérer le métabolisme et rendre le produit final (le steak, le filet, la tranche de jambon…) aussi visuellement alléchant que possible ; (2) il faut choisir des races et des variétés dans le seul but, là aussi, d’augmenter la production carnée et la vitesse de croissance. A cela s’ajoutent pour certaines espèces (poissons en particulier) des manipulations génétiques qui font de ces animaux, si par malheur ils sont réintroduits dans le milieu naturel, de véritables « assassins génétiques » pour leur propre espèce ; (3) cette production accélérée dans des conditions lamentables sert à pousser le consommateur à manger toujours plus de viande (à un coût dérisoire pour le producteur), au détriment de sa santé ; (4) enfin – c’est là où je veux en venir – l’écosystème déserté par ces espèces « régulatrices » n’est plus entretenu et s’effondre. Il faut alors le maintenir artificiellement quand c’est encore possible, par épandages d’innombrables molécules toutes plus polluantes les unes que les autres. L’élevage industriel détruit tout et doit être proscrit ; alors que l’élevage en milieu ouvert satisfait à la fois les besoins de l’humanité et ceux de l’écosystème, puisqu’il prend en charge les services écosystémiques « naturels » depuis que l’homme a remplacé les animaux sauvages par des espèces domestiques.
Comment faire, dans ces conditions, pour rémunérer l’entretien des services écosystémiques et la protection de l’environnement, alors que toutes les politiques agro-industrielles s’appliquent à faire le contraire ?
Plusieurs méthodes ont été suggérées. Deux des voies explorées me paraissent dignes d’être rappelées. La première consiste à leur donner une valeur. Mais ce projet se heurte à l’indifférence, voire á l’incompréhension d’un système économique qui nie les « activités gratuites » : n’en comprenant pas l’importance, et du fait qu’étant gratuits ils sont invisibles à ses yeux, rien ne pousse le système actuel à s’en préoccuper. La deuxième méthode consiste à « basculer les régulations ». Il s’agit, toutes choses égales par ailleurs, de transférer une partie des taxations du capital manufacturier et humain vers le capital naturel et les usages de la nature. Mais là aussi, rien n’encourage le système économique à adopter ces règles, d’autant plus qu’elles doivent l’être par tous les pays à la fois, donc être imposées de façon contraignante au niveau international.
On le voit, on se heurte ici à des difficultés pratiquement insurmontables à courte échéance. Mais par-dessus tout, ces méthodes font l’impasse sur le premier intéressé : l’agriculteur.
Une troisième méthode plus simple et certainement plus rapide et facile à implémenter consisterait à transférer les multiples subventions nationales ou communautaires pour l’agriculture productiviste, dangereuse pour l’homme et l’environnement, vers des méthodes moins nocives, comme l’agriculture biologique, l’élevage extensif ou semi-extensif, la sylviculture multi-essences, les circuits courts de distribution, le multi-usage du territoire, l’utilisation d’espèces et de variétés adaptées au climat et au terrain des régions, l’exploitation des micro-sources d’énergie renouvelable, etc. Ces méthodes produisent tout ce que produit l’agriculture en général (et de bien meilleure qualité que l’agro-industrie), mais elles présentent l’immense avantage de protéger et restaurer les services écosystémiques que détruit l’agriculture industrielle ; le coût des subventions étant alors largement compensé par les gains que permet le bon fonctionnement de ces services. Avec un résultat « collatéral » de grande importance : rendre aux agriculteurs leur rôle de « gérants » de l’écosystème, en améliorant leurs conditions de vie.

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.