Nous arrivons au terme de la première et plus importante crise sanitaire suscitée par le Covid-19 (en attendant une éventuelle rechute cet automne), et s’il est trop tôt pour tirer des conclusions complètes, il n’est pas impossible de s’inquiéter dès maintenant d’une dérive qui me semble grave, et qui vient d’une part d’une incompréhension complète de ce qu’est l’évolution de la crise écologique globale, et d’autre part d’une mauvaise évaluation des risques que cette crise nous faisait encourir et des priorités à établir pour les réduire. Nous l’avons signalé à plusieurs reprises et nous insistons encore ici  sur le fait que le grand risque « écologique » pour l’humanité n’est pas dans un bouleversement de l’écosystème, dont on est sûr maintenant qu’il aura lieu (puisque nous n’avons pas été capables de suivre les recommandations du GIEC), et qui va certainement imposer des choix difficiles et nous obliger à des adaptations très douloureuses, mais qui ne met pas notre espèce en danger ; il est dans une destruction de nos sociétés et de notre civilisation. C’est ce que disent également les collapsologues, d’une façon probablement un peu trop binaire et apocalyptique, mais en se fondant sur des analyses assez similaires aux nôtres.

La pandémie, avec les transformations brutales qu’elle a provoquées, nous en donne un exemple à méditer : finalement, nous n’aurons pas souffert outre-mesure des restrictions, du régime draconien que le confinement nous aura imposés, ni même en réalité de la mortalité due au Covid19, puisqu’elle ne présente pas un ordre de grandeur significativement différent des crises sanitaires précédentes (n’oublions pas, par exemple, que la « simple » canicule de 2003 a provoqué en France la mort de 20 000 personnes, soit la moitié ou les 2/3 de ce qui sera imputable au Covid19). Mais nous allons souffrir beaucoup plus sérieusement – et plus longtemps – des crises économique et surtout sociale que le confinement aura induites : chômage, faillites, désindustrialisation, destruction de pans entiers de notre économie, effondrement du PIB (quelle que soit la définition qu’on lui donne), dégringolade de nos échanges industriels et commerciaux, de l’éducation, de la culture, des autres domaines de la santé, etc. Sans parler de la crise politique évidente qui s’annonce et qui risque de détruire bien autre chose que des vies humaines. Par exemple, les limitations imposées dans les libertés publiques, qui semblent appelées à se poursuivre même après la crise sanitaire, sous le prétexte de sauvegarder la santé des citoyens, sont symptomatiques et très inquiétantes. Cette dérive semble être un très mauvais début et si une telle politique est systématiquement appliquée à chaque fois qu’un bouleversement d’origine écologique survient, en effet nos sociétés n’y survivront pas.

Nous (car il s’agit bien d’une responsabilité globale) avons fait ce qui est probablement le pire choix : mettre en première et unique priorité les indices strictement quantitatifs de survie, « quel qu’en soit le coût ». Ce coût était au départ compris comme coût financier, mais il apparaît qu’il est surtout sociétal, et cela change tout. Pour schématiser, il semble que nos gouvernements (en tous cas le nôtre en France) aient décidés de se focaliser sur le « vivre », au détriment de la « raison de vivre ». C’est normal : nous avons privilégié depuis des décennies les indicateurs quantitatifs, indexés sur la monnaie et extrêmement faciles à gérer, au détriment des analyses sur des paramètres qualitatifs, complètement ignorées du pouvoir. Nous en avions vécu une première ébauche lors des discussions sur les retraites, où il était clairement apparu que les retraités étaient considérés par l’État, dans une vision strictement financière, comme des charges, des coûts, et la pension de retraite comme une sorte de salaire trop généreusement donné à des travailleurs qui ne produisent rien. Il fallait donc, soit qu’ils continuent à produire pour justifier ce salaire, soit qu’ils disparaissent (option rejetée car nous n’en sommes pas encore à l’euthanasie officielle et systématique des vieux), soit que l’on réduise leurs pensions au minimum vital. Les décisions prises de ne pas donner de soins aux plus âgés pour les réserver aux plus jeunes durant le plus fort de la crise sanitaire du Covid-19 découlent du même raisonnement : les vieux sont improductifs et coûtent de l’argent, les jeunes sont utilisables, donc éliminons les uns au profit des autres. Je suis sûr que les grands-parents dans leur immense majorité auraient volontiers sacrifié leurs vies pour sauver celles de leurs petits-enfants, et le résultat aurait été le même, mais les raisons et la valeur du sacrifice n’ont aucun point commun avec cette décimation par l’âge sur critères quantitatifs, sur l’évaluation d’un indicateur [coût/production] calculé pour chacun. Curieusement d’ailleurs, la même société prête à sacrifier ses vieux pour des raisons de coût est celle qui sacrifie ses jeunes dans tous les autres domaines : chômage, guerres, éducation, etc. Alors, pour en revenir à la crise actuelle : compter les morts, savoir combien coûte en euros le sauvetage d’une vie, dépenser l’argent qu’il faut pour cela et bloquer toutes les activités qui puissent avoir un effet négatif sur cet indicateur, c’est facile et cela donne l’impression de progresser. Evaluer les désastres psychologiques, sociaux, culturels, religieux, éducatifs, philosophiques, les pertes de repères des individus : comment faire quand on a évacué tous ces aspects dans la « sphère privée » ? Voilà qui mérite une sérieuse réflexion, laquelle malheureusement ne me semble pas prête à voir le jour. On parle beaucoup des méthodes destinées à réduire les émissions de gaz à effet de serre ; pas toujours clairement d’ailleurs, et incidemment l’exemple de la voiture électrique est intéressant à décortiquer, pour comprendre quelle est la part de volonté écologique et quelle est celle de l’arnaque pure et simple ; mais on ne réfléchit pas beaucoup à ce qui doit être entrepris pour faire face au plus grand danger que fait vivre la crise écologique à nos sociétés : la survie de notre civilisation.

François GERLOTTO

Directeur de recherches en écologie marine, François Gerlotto a récemment publié Cataclysme ou transition ? L’écologie au pied du mur, IFCCE – Collection Cité, 2019.