A l’origine de notre civilisation, la source juive déborde le domaine strictement religieux pour irriguer de vastes champs de réflexion. Il y a ainsi une pensée juive du Politique ; elle concerne au plus haut point les royalistes puisque les monarchies européennes s’inspirent de la royauté biblique (1) ; elle  devrait retenir l’attention de tous ceux qui préparent une réinstauration du pouvoir politique aujourd’hui résorbé dans la gouvernance.

Belle d’apparence et riche de contenu, la revue Mikhtav Hadash (2) permet de retrouver à son commencement cette discussion infinie sur le pouvoir, ses modalités et son éventuelle incarnation. Ce que nous transmet la Tora, c’est tout le contraire d’une tradition figée dans ses justifications et rituels. S’il est vrai que le peuple juif a choisi la monarchie royale, ce n’est pas sans réticences ni résistances si clairement affirmées que nous n’avons pas reçu en héritage une solution facile à retrouver mais un questionnement qui incite à l’extrême prudence quant à l’exercice du pouvoir.

La philosophie politique inscrite dans la Bible hébraïque est une philosophie de l’institution et de la relation entre les hommes, essentiellement libres, et le pouvoir qu’ils établissent. Alors que la royauté est une évidence aux yeux des peuples des alentours, les Juifs n’adoptent que tardivement cette forme de gouvernement. « Les trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, ont tout pour incarner des figures politiques exemplaires », écrit Yeshaya Dalsace. « Ils sont chefs de clan, parfois chefs de guerre et cherchent à créer une société séparée et autonome. Or curieusement, ils semblent fuir les situations de pouvoir et éviter une confrontation politique avec les autres. Il en ressort une image de faiblesse politique qui questionne : faiblesse subie ou, au contraire, faiblesse choisie ? ». Le refus de la puissance se retrouve chez Joseph, tenté par le pouvoir absolu mais y renonçant – tout en organisant pour l’Egypte qu’il administre pour le compte de Pharaon, un système qui va devenir esclavagiste. « Dans la Genèse, conclut Yeshaya Dalsace, les figures du pouvoir politique sont toutes négatives, que ce soient celles de Caïn, de Nimrod, d’Esaü ou de Pharaon… » – le seul pouvoir positif étant celui que l’on exerce sur soi-même pour le service d’autrui.

Moïse est le chef idéal, celui qui arrache son peuple à la servitude et qui lui transmet la loi divine mais c’est un homme qui se tient dans l’humilité parmi les fils d’Israël sans vouloir dominer. Il est au service de la théocratie en ce sens qu’il reconnaît Dieu comme seul souverain du monde et principe de la justice en celui-ci. Moïse conduit le peuple juif et le protège mais il n’est pas roi comme le montre Emmanuel Bonamy : « La légitimité de Moïse, nulle part inscrite, ne tient que de l’oralité de son enseignement, par lequel se singularise chaque fois l’horizon infini du texte, dans le processus de l’étude et la recherche du geste juste. Moïse n’est pas la figure du souverain, mais celle du maître, au sens de celui par la médiation duquel un sens devient possible, et qui n’est maître que dans et par la relation avec d’autres qui le considèrent comme tel, par laquelle tous deviennent sujets. En ce sens, il est libérateur ».

Dans « La monarchie de Dieu », Martin Buber soutient savamment que l’Alliance est théopolitique, fondée sur la souveraineté de Dieu qui exclut que le pouvoir prenne figure humaine. « Ce n’est pas moi qui serai votre souverain pas plus que mon fils. YHVH sera votre souverain » affirme Gédéon (Jug 8, 23). Cette théocratie est le contraire de la monarchie puisque le Seigneur n’a pas de successeur (3). Quand la royauté apparaît dans la Bible, c’est comme une réponse, toujours insatisfaisante, apportée à la demande d’un peuple qui ne peut vivre selon une autorité transcendante. Les fils d’Israël veulent un roi « comme toutes les nations » et ce prince incarné résulte d’un compromis entre les rois païens et le Dieu souverain. Au Livre de Samuel, il est dit que le Seigneur recommande avec dépit d’accepter la demande populaire : « ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi-même dont ils ne veulent plus pour leur roi » (Sam 8, 7-9). Samuel, qui a mis le peuple en garde contre le risque despotique, lui annonce le consentement divin mais précise que Dieu accorde un roi au peuple « à condition que vous révériez l’Eternel ; que vous lui rendiez hommage et obéissance, que vous ne soyez point rebelles à sa parole et que vous demeuriez, vous comme le roi qui vous gouverne, fidèles à l’Eternel, votre Dieu » (Sam 12-14).

Dans cette monarchie soumise à Dieu, le pouvoir royal est strictement contraint. Le roi doit donner lecture publique de la Loi, en particulier les prescriptions qui le concernent, et prêter serment à la Loi devant le Grand Prêtre et le peuple. Son éthique personnelle est précisément fixée : le roi ne doit pas posséder trop de chevaux, de femmes et d’or et il s’engage à ne pas ramener son peuple en Egypte. Ses missions politiques portent sur l’essentiel pour le service du peuple d’Israël : la défense de la nation, la construction du Temple et surtout le devoir de justice. « David régna sur tout Israël, et il gouverna son peuple avec justice et équité » (Sam 8, 15).

David et Salomon incarnent l’exigence de justice mais les rois d’Israël n’ont pas tous approché l’idéal du gouvernement politique. Shaoul Benchimol évoque « le cas Achab », huitième roi d’Israël, qui est « l’incarnation de l’ambivalence du pouvoir politique, le roi d’une génération qui louvoie en permanence entre l’idolâtrie et la fidélité au Dieu d’Israël ». Le pouvoir politique ne cesse d’être à l’épreuve de la fragilité humaine et de la violence du monde. Tout pouvoir, même pleinement légitime, doit être tenu en suspicion parce que sa force apaisante peut se transformer en système d’oppression.

La pensée juive du Politique vaut pour les croyants et les incroyants car elle est historiquement fondatrice des règles et des principes que nous ne cessons d’invoquer dans notre société sortie de la religion : humilité de l’homme d’Etat, assignation du pouvoir politique à son œuvre de justice (4) dans le respect de la liberté de chacun. Ceux qui, aujourd’hui, en appellent aux « valeurs » et bavardent sur les « racines » devraient prendre garde à ce qu’implique la philosophie qui nous est transmise : rien moins qu’une révolution, légitime   dès lors qu’elle permettrait de gouverner selon la justice et l’équité.

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(1) Raphaël Draï : la fonction royale et la loi. http://www.bertrand-renouvin.fr/raphael-drai-la-fonction-royale-et-la-loi-entretien-accorde-a-royaliste-en-1989/

(2) Mikhtav Hadash – La nouvelle lettre, numéro 7, avril 2018 : Le politique dans la pensée juive, Editions Hermann.

(3) Cf. dans ce même numéro l’article de Dominique Bourel, auteur de Martin Buber, sentinelle de l’humanité, Albin Michel, 2015.

(4) Il y a une économie chabbatique, mise en lumière par Raphaël Draï : http://www.bertrand-renouvin.fr/leconomie-chabbatique/