Dans un livre décisif, André Orléan explique comment fonctionnent les fameux marchés financiers. Croyances, conventions, comportements mimétiques, critères aberrants : la spéculation financière est logiquement vouée à se détruire elle-même.

Depuis bientôt vingt ans, les travaux d’André Orléan, qui publie souvent en compagnie de Michel Aglietta , constituent une somme de références fondamentales pour celles et ceux qui, parmi nous, ont la rude tâche d’expliquer le système financier afin que nous puissions tous le combattre. De ce double point de vue, sa récente analyse du pouvoir de la finance (1) est pleinement satisfaisante.

Cela ne signifie pas que l’ouvrage soit d’un abord facile. André Orléan est un chercheur rigoureux, qui utilise un appareil statistique et des formules mathématiques. Que les « novices » ne se laissent cependant pas intimider. Il ne s’agit pas pour eux d’ingurgiter un traité d’économie financière, mais de découvrir ou d’approfondir une vérité qu’aucun citoyen – militant, salarié, épargnant, boursier – ne saurait méconnaître : pour appréhender la finance, pour mesurer l’étendue de son pouvoir, il faut dépasser la science et mobiliser bien d’autres savoirs.

Allons plus loin : pour boursicoter sans trop de risques, mieux vaut ignorer résolument les mathématiques et les théories financières courantes, et agir selon quelques maximes psychologiques, d’apparence rudimentaire, mais dont André Orléan montre la profonde pertinence. Si l’on veut, de surcroît, comprendre la spéculation boursière, les phénomènes monétaires, l’inflation, la déflation, les records du CAC 40 et de Wall Street, les krachs de 1929, 1987 et 1998, il faut se faire anthropologue, sociologue, critique littéraire,– sans jamais perdre de vue le Politique.

C’est ainsi qu’André Orléan nous fait lire en même temps John Maynard Keynes et René Girard, ce qui n’est jamais ennuyeux : le premier s’intéresse de près aux concours de beauté, qui permettent de saisir la logique autoréfentielle, le second explique le comportement des moutons de Panurge. A partir de là tout s’éclaire : la finance n’est pas une science, mais un jeu de miroirs ; le spéculateur heureux est celui qui croit tant que les autres croient que le marché va monter, alors le calcul rationnel conduit à la ruine celui qui va contre la tendance dominante ; le secret du marché est qu’il fonctionne selon le mode panique – ce qui contredit la théorie de l’autorégulation.

Appuyé sur l’expérience historique et sur nombre d’exemples récents, André Orléan souligne l’extrême fragilité de la finance mais aussi les immenses capacités de destruction que recèlent le « gouvernement d’entreprise », les fonds de pension, et l’idéologie de l’individualisme patrimonial dont je vous laisse découvrir l’explosive perversité.

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(1) André Orléan, Le Pouvoir de la finance, Editions Odile Jacob, 1999.

 

Article publié dans le numéro 743 de « Royaliste » – 1999.