Comme tous les grands livres, le Robespierre de Jean-Clément Martin (1) peut être lu de diverses manières. L’auteur insiste sur la dimension mythologique de l’Incorruptible et montre comment les Thermidoriens, après l’avoir éliminé, se sont déchargés sur lui de tous les crimes qu’ils avaient commis, transformant l’incarnation sublime de la Révolution en père-la-terreur et signifiant que les pages héroïques étaient tournées – sans que pour autant le sang ne cesse de couler.

Jean-Clément Martin revient bien entendu sur la question de la « Grande Terreur » et soutient que Robespierre et les Comités ont voulu reprendre le contrôle de la violence révolutionnaire. Mais ce n’est qu’un petit aspect du livre qui a pour moi l’immense avantage de rendre à Maximilien sa simple humanité, celle d’un homme politique en quête de sublime, emporté par la tourmente révolutionnaire et incarnant la Révolution dès 1791 sans jamais parvenir à maîtriser les forces déchaînées, changeant d’avis et d’alliés au vu des circonstances.

Bon élève au lycée Louis-Le-Grand, brillant avocat, Maximilien est tout pénétré de l’esprit du temps, trop chrétien pour être rousseauiste, imprégné des valeurs démocratiques et fraternelles de l’Aufklärung catholique au nom desquelles il veut, comme tant d’autres, régénérer le royaume de France. Quand Robespierre entre en politique, il croit au pacte entre le peuple et le roi, victime selon lui du « despotisme ministériel ». Il restera très longtemps monarchiste : le 2 mars 1792, cinq mois avant la prise des Tuileries, l’Incorruptible déclare aux Jacobins qu’il « aime le caractère républicain » mais « préfère l’individu que le hasard, la naissance, les circonstances nous ont donné pour roi à tous les rois qu’on voudrait nous donner ». Cela dit, il a largement contribué à désacraliser la personne royale et il considère Louis XVI comme un « fonctionnaire couronné »…

La pensée profonde de Maximilien est celle d’une régénération qu’accomplirait un régime politique dirigé par des citoyens vertueux – « seulement dix hommes d’un grand caractère » dit-il en juillet 1791. Son programme est vague et devrait déconcerter ceux qui le tiennent aujourd’hui pour un modèle : il s’oppose à l’abolition immédiate de l’esclavage et sera tout au long de sa vie un partisan déclaré du libéralisme économique. On pourrait le dire paranoïaque si l’on ne se souvenait que même les paranoïaques ont des ennemis et son obsession des complots ourdis contre la Révolution était sans cesse stimulée par le jeu complexe et confus d’acteurs cherchant à maîtriser le cours des événements ou à feindre d’en être les organisateurs.

Les choix politiques de Robespierre ne suivent pas une ligne inflexible. A l’Assemblée, son rôle en 1789 est effacé mais il défend les principes de la Révolution et accepte froidement sa dialectique violente. Elu président du club des Jacobins en avril 1790, il devient un orateur populaire. Il veut unir  l’armée et la nation et dénonce les menées contre-révolutionnaires, se place dans la gauche démocratique mais récuse la démocratie directe. Il ne dit rien de la misère qui règne dans Paris et ne comprend pas que le libéralisme économique est contraire à la citoyenneté. Il se tait sur la loi Le Chapelier comme sur la Constitution civile du clergé. Jean-Clément Martin souligne que Robespierre « attend que l’utopie révolutionnaire liée à 1789 réalise les idéaux fondamentaux hérités des exemples grec et romain. L’exercice de la citoyenneté, élargie au plus grand nombre d’hommes, est chargé de résoudre les contradictions sociales, grâce à l’exercice de la vertu ». Mais faut-il fonder la nouvelle cité avec tous les Français, ou avec les seuls citoyens vertueux ? Face aux insurrections et aux complots, l’Incorruptible choisira l’unité des représentants de la nation et un peuple réduit aux éléments sains – tous les opposants étant dès lors exclus de la collectivité nationale.

L’Incorruptible est emporté par la logique de la violence répressive et de la guerre civile, que la guerre qu’il n’a pas voulue exaspère. Cohérent avec lui-même, il réclame la mort du roi afin que la révolution politique soit une révolution radicale dans la symbolique politique. C’est un échec. Après le 10 Août, le pouvoir politique est éclaté entre la Convention où s’affrontent plusieurs factions, la Commune et les sections de Sans-culottes. Massacres, terreur, séditions, insurrections, batailles aux frontières : telle est la situation chaotique que Robespierre tente de maîtriser – sans disposer d’un pouvoir absolu – entre juillet 1793 et avril 1794. Bras armé de la Convention provisoirement subjuguée, le Comité de Salut public obtient des résultats sur les frontières et à l’intérieur mais ce pouvoir efficace qui vise le monopole de la violence suspend la nouvelle Constitution et piétine les libertés publiques. Décrété en décembre 1793, « ce gouvernement révolutionnaire n’est ni la suite de ce qui précède ni le couronnement de la Révolution, mais bien la suspension du processus démocratique et la mise en place d’un régime d’exception » écrit Jean-Clément Martin.

Robespierre voudrait atteindre le sublime en combinant la terreur et la vertu. « Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie ». Son biographe note que l’oxymore est énigmatique et le pari risqué. Il a été effectivement perdu et ne pouvait manquer de l’être.

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(1)    Jean-Clément Martin, Robespierre, La fabrication d’un monstre, Perrin, 2016.

Article publié dans le numéro 1127 de « Royaliste » – 2017