La métaphore très répandue d’une France “fille aînée de l’Eglise” fait souvent oublier la lutte multiséculaire entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel dont les lecteurs de “Royaliste” sont bien informés. Mais le gallicanisme est une expression complexe de la volonté d’autonomie du pouvoir royal, qui a produit au XVIIIe siècle des effets paradoxaux et même contradictoires. Dans un ouvrage fondamental (1), Catherine Maire explore le terrain théologique et politique sur lequel la pensée des Lumières a pris son envol.

 

La dialectique du politique et du religieux marque l’histoire du christianisme depuis son origine, et tout particulièrement celle de l’Europe catholique. Marcel Gauchet a expliqué comment la volonté romaine d’assurer un pouvoir spirituel hégémonique a suscité la volonté antagonique d’autonomie du pouvoir temporel (2). Les rois de France ont exprimé très tôt cette volonté d’indépendance à l’égard de toutes les puissances extérieures, qui les a conduits à affirmer de plus en plus nettement le pouvoir temporel du roi, “empereur en son royaume” et la reconnaissance du pouvoir spirituel du pape.

L’autorité royale s’affirme lors du conflit entre Philippe Le Bel et Boniface VIII qui culmine avec l’attentat d’Anagni en 1303, par la Pragmatique sanction de Bourges de 1438 puis par le concordat de Bologne qui, en 1516, accorde au roi le droit de nommer à tous les emplois ecclésiastiques (3). Cette logique aurait dû conduire à la création, comme en Angleterre, d’une église nationale. Or la France entre dans une voie originale lors du colloque de Poissy de 1561. En convoquant une assemblée de prélats au lendemain du concile de Trente, Catherine de Médicis tente de concilier les catholiques et les protestants. C’est un échec, mais les assemblées du clergé deviendront régulières, passeront des contrats fiscaux avec l’Etat puis s’occuperont aussi des affaires spirituelles. Ces assemblées quasi-conciliaires seront reconnues dans leur rôle temporel et spirituel en 1626 lors du renouvellement du concordat.

La pensée gallicane

Les “libertés de l’Eglise gallicanes” sont quant à elles rédigées en 1594 par Pierre Pithou, figure éminente du parti des Politiques, au lendemain de l’abjuration du protestantisme par Henri IV. La pensée gallicane est ensuite exprimée en 1611 par un autre partisan de la souveraineté royale, Edmond Richer. Ce dernier insiste sur le pouvoir spirituel de l’Eglise au point de lui contester tout rôle social et politique et souhaite que le roi soit le gardien des règles canoniques et exerce son arbitrage dans la “juridiction ecclésiastique”.  Richer est vivement contesté à la Sorbonne, le clergé s’oppose à ses thèses lors des états généraux de 1614 mais, en juin de la même année, le Parlement de Paris condamne les thèses papistes de Suarez et le parti des Politiques fait inscrire sur le cahier de doléances du tiers de Paris un article demandant que soit adopté comme “loi fondamentale du royaume” un principe qui a fait couler beaucoup d’encre : le roi ne tient sa couronne que de Dieu. La royauté “de droit divin” est aujourd’hui considérée comme une bondieuserie archaïque alors que Catherine Maire en souligne la “nouveauté subversive” : “poser que les rois tiennent leur pouvoir directement de Dieu seul, c’est affirmer que la médiation sacramentelle de l’Eglise n’y a aucune part, hors d’une confirmation par le sacre de ce qui est déjà acquis. C’est consacrer l’indépendance complète de la souveraineté royale vis-à-vis du pontife romain, en lui conférant une sacralité propre, au moins équivalente, si ce n’est supérieure, à celle que dispense le clergé”.

Le clergé parvient à faire retirer l’article, Richelieu mène une politique prudente à l’égard de Rome mais laisse se diffuser les thèses gallicanes. Le Cardinal est partisan de la politique d’équilibre exprimée par Pierre de Marca : les deux autorités, temporelle et spirituelle, sont égales mais la seconde l’emporte en dignité sur la première et elles sont alliées ; l’autorité royale n’a pas de pouvoir sacerdotal mais le roi doit veiller à ce que les décrets ecclésiastiques ne créent pas de trouble dans l’Etat. Condamné par Rome et obligé de retirer sa thèse sur la fonction du concile comme étai de l’infaillibilité pontificale, Pierre de Marca a cependant consacré les Assemblées du clergé comme “concile national”.

C’est l’Assemblée du clergé qui approuve le 22 mars 1682 la “déclaration” dite des “Quatre Articles”. Cette déclaration vient conclure – provisoirement – la crise de la Régale, réouverte en 1673 par la volonté royale d’attribuer à l’Etat les revenus des évêchés vacants et de nommer à certaines fonctions ecclésiastiques. Souscrivant au texte rédigé par Bossuet, le clergé adhère à la doctrine du droit divin des rois, l’autorité des conciles et des canons de l’Eglise de France est affirmée, le pape est considéré comme une autorité spirituelle et son infaillibilité dépend du consentement de l’Eglise.

Louis XIV semble avoir soumis le clergé comme il a soumis la noblesse mais le système des médiations politico-religieuses n’est pas du tout stabilisé. Le gallicanisme va s’affirmer selon deux tendances – celle des politiques qui privilégient la souveraineté royale, celle des ecclésiastiques qui invoquent leurs prérogatives religieuses. De plus, la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel laisse subsister un domaine mixte puisque le roi, protecteur de la discipline religieuse, peut être amené à intervenir dans l’administration des sacrements tandis que les biens de l’Eglise peuvent être mobilisés pour “la défense de l’Etat” comme le souligne Le Vayer de Boutigny dans un traité qui expose finement les questions qui seront au cœur des conflits politico-religieux du XVIIIème siècle.

Certes, Louis XIV tente de maintenir la politique d’équilibre des puissances. Lorsque Innocent XII condamne les Quatre Articles, le roi procède à une fausse rétractation mais sa politique effective brise le bel équilibre théorique par l’inclusion de l’Eglise dans l’Etat. L’Eglise de France ne devient pas gallicane par une adhésion d’esprit et de cœur à la souveraineté royale mais parce que le souverain temporel prend en charge la cause catholique qui implique la lutte contre toutes les formes d’hérésie. Ce qui va conduire Louis XIV, selon les circonstances, à s’opposer au pape ou à pactiser avec lui au mépris des principes gallicans. Or les circonstances vont s’additionner d’autant plus rapidement que le Roi Soleil va les provoquer ou les aggraver par ses décisions. Il y a un cheminement, logique et redoutable, qui conduit à la répression du jansénisme puis à la Révocation de l’Edit de Nantes – et de la bulle Unigenitus à la Constitution civile du clergé.

Naissance du jansénisme

La complexité du jansénisme a déconcerté maints contemporains et de nombreux historiens. Dans un ouvrage qui fait référence (4), Catherine Maire a exposé l’ensemble des ressorts théologiques et politiques de cette immense querelle qui a ébranlé l’absoluité royale. L’origine de la querelle est théologique. Contre le protestantisme qui récuse la médiation ecclésiastique, le concile de Trente affirme que l’éloignement d’un dieu énigmatique rend indispensable la présence du prêtre qui est plus encore qu’un médiateur : un autre Christ sur terre. Les jansénistes adhèrent pleinement à la réforme tridentine mais, écrit Catherine Maire, “ce zèle orthodoxe s’allie chez eux à une surenchère rigoriste quant à la nécessité de la grâce qui ne peut que les apparenter à leurs adversaires protestants aux yeux des gardiens de l’orthodoxie” – gardiens qui tentent d’établir un équilibre entre la part du libre-arbitre du croyant et la part de la grâce divine dans le Salut. Cet équilibre est impossible à maintenir car ceux qui insistent sur le libre-arbitre et ceux qui privilégient la grâce s’affrontent durement au sein de l’Eglise catholique alors marquée par une forte influence augustinienne.

Ce rappel très simplifié permet de comprendre la naissance effective du jansénisme. En 1640, le théologien Cornélius Jansénius publie à Louvain une théologie de la grâce significativement intitulée l’Augustinus. Trois ans plus tard, Antoine Arnauld, prêtre et théologien défenseur de Jansénius, publie à Paris La Fréquente communion. Pour eux, comme pour Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, proche du monastère parisien de Port-Royal, seule la grâce est efficace pour le salut de la créature irrémédiablement livrée à la concupiscence. Le pape condamne Jansénius et l’affaire prend en France une tournure politique car Jansénius a critiqué la politique anti-espagnole de Richelieu, qui voit en Saint-Cyran un dangereux défenseur de l’autorité spirituelle. En mai 1638, le Cardinal fait enfermer l’abbé à Vincennes, d’où il ne sortira qu’en février 1643.

Le Cardinal meurt en 1642, Saint-Cyran l’année suivante mais l’Augustinus rencontre un immense succès, les thèses du jansénisme, désigné comme tel en 1649, sont reprises par les augustiniens, les cartésiens et les moralistes et elles trouvent leur terre d’accueil en l’abbaye de Port-Royal des Champs. Désormais, le parti janséniste est constitué. Il s’oppose effectivement à l’infaillibilité pontificale mais il est perçu comme un danger politique parce qu’il est contemporain de la victoire des Puritains anglais et en raison de l’engagement de certains amis de Port-Royal dans la Fronde – alors que d’autres sont hostiles à toute révolte. A partir de 1653, Mazarin attaque frontalement les jansénistes à cause de leur réputation séditieuse et pour équilibrer, du côté de Rome, sa politique anti-espagnole et son alliance avec Cromwell. De fait, il obtient du pape Innocent X une bulle qui réprouve de manière ambigüe les Cinq Propositions attribuées à Jansénius mais en 1654 un bref pontifical condamne effectivement la doctrine qui aurait été exprimée dans l’Augustinus.

Mazarin a gagné et l’État royal semble avoir écrasé une sédition. Mais le pouvoir temporel gallican a été obligé de demander l’aide de Rome pour réduire le parti gallican. La distinction des pouvoirs n’a pas été respectée et le roi s’est livré à un marchandage qu’il aurait pu et dû éviter avec le souverain pontife. Au “siècle de Louis XIV”, la confusion ne fera qu’empirer.

(à suivre)              

***

(1) Catherine Maire, L’Eglise dans l’Etat, Politique et religion dans la France des Lumières, NRF Gallimard, 2019.

(2) Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Une histoire politique de la religion, NRF Gallimard, 1985.

(3) Sur le concordat de Bologne, cf. Bernard Bourdin : http://www.bertrand-renouvin.fr/du-concordat-de-bologne-a-la-separation-de-1905/

(4) Catherine Maire, De la cause de Dieu à la cause de la Nation, Le jansénisme au XVIIIème siècle, NRF Gallimard, 1998.