Ancien ambassadeur de France, auteur de plusieurs essais et d’une biographie de Jacques Bainville publiée aux éditions Bartillat en 2000, Dominique Decherf a lu l’essai que Jean-François Colosimo vient de consacrer à la Turquie.

Sainte-Sophie, les migrants, le Haut-Karabagh, les extraits choisis du « Figaro » du 3 novembre pourraient faire ranger l’ouvrage de Jean-François Colosimo dans la catégorie des pamphlets anti-turcs. Or derrière l’actualité immédiate, c’est une rare plongée dans l’Histoire qui pourrait permettre d’avancer dans la compréhension non pas comme le dit le sous-titre de « jusqu’où ira la Turquie ? » mais d’où elle vient.

L’argument raisonnable peut être résumé en trois points :

  • Il n’y a qu’une seule et même Turquie.
  • La Turquie moderne souffre du syndrome de ses origines.
  • « Ce n’est pas elle qui change, c’est le monde qui change autour d’elle » (p.82).

1/ Le grand mérite de J-F. Colosimo est de relativiser l’opposition entre Kemal et Erdogan. Il met en valeur au contraire tout ce qui les rapproche. « L’Erdoganisme vit de la certitude qu’il n’est pas venu abolir le kémalisme mais l’accomplir » (p. 165). L’erreur occidentale a été de vouloir distinguer entre bons et mauvais turcs, laïques et fondamentalistes, européens et anatoliens, occidentalistes et orientalistes. Il y a consensus sur l’essentiel. Il y a un problème turc et pas seulement un problème Erdogan.

2/ L’acte de naissance de la Turquie moderne en 1923 était « contrarié » (p.10) par les conditions dont il était assorti. Le traité de Lausanne était certes plus accommodant que celui de Sèvres qui ramenait le territoire à un « canton asiatique » (Bainville), une enclave anatolienne, bref au camp tartare. La Turquie indépendante ne peut exorciser ses « fantômes » que grâce à une affirmation de soi, une fuite en avant perpétuelle, une tension permanente pour repousser les lignes de démarcation fixées à son origine. Elle ne peut abandonner son ambition extérieure, sa force de projection, l’idée de la conquête, sous peine de relégation en seconde ou troisième division.

3/ « Néo-ottomanisme », pantouranisme, panislamisme, ne sont que des leurres, des instruments utilisés au gré de l’occasion (« mot-clé » p.174). Erdogan sait bien que ces objectifs, refaire l’Empire, dominer l’Oumma, restaurer le califat, sont hors d’atteinte. Mais il en a besoin comme finalité, pour tendre l’arc turc. Sa politique de force obéit à une logique propre, stratégique, non idéologique ou religieuse : celle d’« une Grande Turquie, propriétaire non pas des anciennes terres impériales, mais des voies permettant d’y accéder et de s’en faire des alliées » (p. 176). Que ces voies (de l’énergie, du transport maritime, de la soie) « viennent à être coupées et le plateau anatolien retourne à l’état d’enclave rongée par l’ennemi intérieur, bornée par l’ennemi extérieur. » (p.129)

L’approche de J-F. Colosimo, qui peut être qualifiée d’identitaire ou d’essentialiste, souffre de ne pas être suffisamment contextualisée. Il voit bien pourtant que la multiplication des fronts à laquelle on assiste ces derniers mois tient à l’occasion fournie par le vide qui s’est creusé autour de la Méditerranée et au Moyen-Orient notamment par le retrait américain, mais aussi à une tentative avortée de déstabilisation intérieure. On peut refaire ainsi l’histoire des cent ans de république et au-delà, marquée par des alternances d’opposition et de symbiose entre le sabre et le turban, la caserne et la mosquée, au hasard de nombreux putsch militaires successifs (de 1908 à 2016). L’auteur se plait à en retracer à son gré la chronologie sans pourtant apporter d’éclairage nouveau sur le dernier qualifié de « pacotille » (p. 117) qui est pourtant pour beaucoup dans le changement de pied de la politique extérieure d’Erdogan.

On s’étonnera de l’absence de contexte extérieur : la plupart des guerres menées par la Turquie ont été défensives, cinq guerres avec les Russes au XVIII e siècle et cinq encore au XIX e. sans parler de la Première Guerre mondiale (« occasion » du génocide arménien) et de la Guerre froide au XXe. Si Mustapha Kemal a gagné son titre de « Gazi » (Victorieux), c’est pour avoir arrêté en 1922 une folle offensive grecque vers Ankara bien au-delà de la zone qui avait été attribuée à Athènes par le traité de Sèvres, l’Ionie autour de Smyrne (Izmir). Quant à la partition de Chypre, la « carte de la déstabilisation » jouée par la Grèce aurait mérité plus qu’une brève parenthèse (p.137). De l’impéritie britannique, il n’est soufflé mot. Si l’on découvre p. 144 que l’archipel du Dodécanèse avec Rhodes n’est rattaché à la Grèce qu’en 1947, on ne nous dit rien de la manière dont l’Italie en avait fait l’acquisition sur les Ottomans avec la Libye, un des événements déclencheurs en 1911-1912 du fatal engrenage qui conduira à la première guerre mondiale.

Si l’on comprenait cet arrière-plan dans sa totalité, peut-être s’avancerait-on vers de possibles solutions au dilemme existentiel turc. On regrettera que l’auteur ait si peu de considération pour la tradition diplomatique européenne de défense de l’intégrité de l’empire ottoman ou celle des alliances de revers poursuivies par la France depuis François Ier – qualifiée par J-F. Colosimo d’« épisodique » (p.153) bien qu’il la rapproche de la prise de position en 1963 du général de Gaulle en faveur de l’union douanière, pour mieux critiquer celle-ci. La France ne prendra pas part à la « Sainte Ligue » victorieuse à Lépante (1571) ni à la levée du siège devant Vienne (1683). Elle enverra Vergennes auprès de la Sublime Porte à l’époque heureuse où Candide y cultive son jardin. Elle mène la guerre de Crimée avant d’admettre le Sultan au concert européen au Traité de Paris (1856). Elle sera la première à reconnaître Mustapha Kemal et à conclure un accord avec la Turquie moderne porté par le radical Franklin-Bouillon (1921), sans parler de la cession d’Alexandrette (1938). Belle continuité en vérité dont la cohérence repose sur le fait de hiérarchiser les menaces et surtout de ne pas se tromper d’ennemi.

Le Sabre ? Je réponds que ce serait folie que de vouloir exclure la Turquie de l’OTAN (p. 182) au risque de paver la voie à une déstabilisation recherchée par Poutine depuis l’élargissement en rupture de toutes les promesses des débuts de l’ère post-soviétique. Le « gaullisme » de l’approche d’Erdogan, l’ambivalence d’une partie du complexe militaire otanien lors du putsch manqué de 2016, devraient au contraire conduire le président turc à sortir de l’organisation atlantique.

Le Turban ? Là encore on se trompe d’ennemi. Je maintiens que ce serait folie de vouloir fermer les mosquées turques, tenant d’un islam conservateur, concordataire, j’irai même jusqu’à dire « laïque » si ce mot n’avait perdu son sens, l’islam du tarbouche et non du turban (signe des vieux-turcs moqués par Jules Verne dans « Kéraban-le-têtu »), l’islam des hodjas et non des mollahs, des foulards colorés et non du hidjab. Ce serait paver la voie à la déstabilisation recherchée par les fanatiques, quelle que soit leur dénomination, qui ont su reprendre à leur compte pour le pire l’institution du califat abandonnée en droit comme utopie et subsumée en fait comme apocalypse (je renvoie ici au philosophe Souleymane Bachir Diagne au 23e rendez-vous de l’histoire de Blois en octobre dernier).

L’Europe ? J’admets bien volontiers que la Turquie n’a pas sa place dans la « machine » (pour reprendre l’expression de Colosimo qui l’appliquait à la volonté d’uniformité des jeunes-turcs) des institutions de l’Union européenne telle qu’elle est devenue depuis le traité de Lisbonne et qu’il est « nécessaire » de lui trouver un cadre de substitution. Un « partenariat privilégié » ? « Hypothèse la plus crédible » (p. 155) ? C’était trop peu hier, c’est trop tard aujourd’hui. La Turquie a besoin d’être reconnue comme un partenaire « international » sur tous les fronts où elle se déploie. Il ne s’agit plus de la modeste « politique de voisinage » au sens de Bruxelles comme avec les Balkans occidentaux ou la Moldavie. La Turquie veut être reconnue comme une puissance à part entière. Ce serait folie de vouloir l’expulser d’Europe, non pas de l’UE mais de l’Europe de la Sécurité, au risque ici encore de paver la voie à sa déstabilisation voulue par la Chine sous couvert d’Eurasie et des routes de la Soie. Il en va ici de la Turquie comme de la Russie.

Il faut oublier la prétention à une « seconde Rome » (Byzance) et encore plus à une « troisième » (Moscou) voire à une quatrième (Washington) ou à une cinquième (Bruxelles). Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais qu’une seule Rome. Peut-être ainsi dépasserons-nous nos diverses phobies et philies, fantasmes et mirages, pour revenir aux seules réalités.

Dominique DECHERF

Jean-François Colosimo, Le Sabre et le Turban. Jusqu’où ira la Turquie ?, Les éditions du Cerf, 2020.

 

 

Professeur émérite d’histoire de l’Islam médiéval, Gabriel Martinez-Gros m’a fait part des réflexions critiques qui lui inspirent l’article de Dominique Decherf :

 

Un point d’accord : ne pas essentialiser l’histoire de la Turquie, ni même l’histoire des Turcs. Savoir en revanche qu’on a désigné sous le nom de ‘Turcs’ les minorités guerrières en charge de la violence dans les Etats centraux de l’Islam – entre Egypte et Inde, puis finalement, avec les Ottomans, entre Algérie et Inde – entre IXe et XIXe siècle. Le nom de ‘Turc’ est particulièrement chargé, plutôt négativement, tant en arabe qu’en persan. Héritière de cette très longue tradition, la ‘Turquie’, qui a rompu avec son nom séculaire d’empire ottoman après 1922-1924, cumule l’antipathie pour l’occupation ottomane (dans les Balkans chrétiens, mais aussi au Proche-Orient arabe) et préventions beaucoup plus lourdes encore contre la ‘sauvagerie’ des Turcs (en Iran et dans les territoires de langue persane, aujourd’hui ou autrefois, jusqu’en Inde islamique). C’est ainsi, le mythe kémaliste de la ‘tribu turque’, assez malencontreux, n’a évidemment pas été rejeté par Erdogan, qui exalte au moins autant les tribus seldjoukides du XIe siècle, qui envahissent l’Anatolie, que l’empire ottoman à son apogée (courte, à peu près 1530-1670))

Des erreurs secondaires, mais significatives : La guerre turque est défensive – on rit…Elle fut offensive pendant le temps de la constitution de l’empire, entre XIVe et XVIe siècle, avant un temps de stabilité territoriale relative (disons 1530-1685), puis défensive en effet parce qu’on ne pouvait pas faire autrement. Passons sur le rappel éculé de ‘l’alliance de François Ier’ ou de l’ambassade de Vergennes. Sous Soliman et François Ier, l’empire ottoman est un empire, et n’a donc pas d’allié – tout au plus des tributaires. Au XVIIIe siècle, il a l’alliance honteuse avec certains pays d’Occident, encore une fois parce qu’il ne peut pas faire autrement. Ghazi ne veut pas dire ‘Victorieux’ mais ‘guerrier de la guerre sainte’, c’est un synonyme, plus archaïque et plus rude encore, de Mujâhid, le soldat du jihâd. Et il est vrai que Mustafa Kémal n’a pas abandonné cette fantasmagorie jihadiste qu’Erdogan reprend avec enthousiasme – dans l’esprit d’Ataturk, ghazi valait probablement ce que vaut ‘Crusade ‘ dans l’esprit d’Eisenhower qui intitule ses Mémoires ‘Crusade in Europe’. Chez Erdogan, le sens est remarquablement plus proche de l’acception originelle sans doute.

Déjà du lourd : Rien sur l’atrocité symbolique turque dans les territoires conquis à Chypre, en Arménie : destruction systématique des cimetières, des églises, éradication totale du passé chrétien. Palinodie, déjà ancienne, de ‘l’art turc’ – la totalité de l’art islamique puisqu’élaboré, du Caire à Delhi sous des dynasties ‘turques’ ; salles d’art gréco-romain d’Asie Mineure rebaptisées ‘art anatolien’… tout ce qui dénote un véritable jihâd contre le passé, soumis à dhimmitude ou éradiqué pour celui qui est décidément trop vivant pour ne pas être exterminé. Les Juifsque les Turcs n’ont pas exterminés en effet – substitués aux Arméniens, qu’ils ont bien exterminés. Rien sur les Kurdes, qui semblent ne pas exister.

Au passage, à côté de la caresse, la menace : l’immigration turque…Non. Selon les perspectives démographiques onusiennes, la Turquie est prévue en 2020 à 1,99 enfants par femme, taux rabattu à 1,79 (moins que la France) par l’étude de l’IHME publiée dans le Lancet cet été. En comptant 20% de Kurdes dont la fécondité est de l’ordre de 3 enfants par femme, la fécondité proprement turque est en fait comprise entre 1,60 et 1,75 enfants par femme (moins que les USA, peut-être aussi bas que la Chine) ; en Thrace, territoire européen de la Turquie, 1,40 enfant par femme, comme la Grèce. Les Syriens sont trop soucieux de rester à proximité du territoire syrien, trop utiles comme chair à canon, trop utiles aussi pour tenter de bouleverser la démographie des territoires kurdes défavorable à l’élément turc.

Enfin l’essentiel : ‘ne pas se tromper d’ennemi’. Car l’ennemi naturellement, c’est la Russie et la Chine ‘qui cherche à déstabiliser la Turquie’ (?) C’est faire à la petite Turquie et ses 80 millions d’habitants, vue de Pékin, beaucoup d’honneur ou beaucoup d’indignité. Mais tout est dans ce ‘naturellement’ qui nous replace ‘naturellement’ dans l’OTAN, dans le camp des démocrates-Biden et des Agences américaines – de l’Etat profond pour reprendre une expression qui eut cours en Turquie, qui en vient. Or il n’y a plus rien de ‘naturel’ en ces matières. Toutes les alliances doivent être examinées, il me semble, dans le monde où nous sommes, en pesant avantages et inconvénients.

Enfin l’erreur ‘Quai d’Orsay’ : il n’y a que des Etats, pas d’idéologie. La Turquie est précisément essentialisée, Ataturk, Ecevit et Erdogan, c’est pareil, Lénine, Staline, Brejnev et Poutine aussi, etc…Je sais bien que les diplomates peuvent s’appuyer sur les conceptions de De Gaulle en la matière, mais il arrivait à De Gaulle de se tromper, et en l’occurrence c’est le cas. Nier la force des idéologies, des langues, des domaines religieux et culturels, au profit de la seule existence d’Etats, au total très récents (la Turquie a un siècle…tandis que la Chine en a 22), est aussi imprudent que de nier à l’inverse leur existence. A l’heure qu’il est, l’Islam se recompose comme totalité sous la poussée de l’islamisme. Ce qu’il exclut – les non-musulmans, les Shiites – l’est par référence à son histoire en tant qu’unité impériale. Et Erdogan se sert de cela. Il est sans doute Turc, mais aussi à la tête du camp des ‘Frères musulmans’ par défaut, l’Arabie saoudite ayant abandonné cette brillante position. Erdogan est donc à la fois à la tête d’un Etat et d’une internationale qui s’élargit, et qui est même le seul vrai succès du règne, en Azerbaïdjan, Libye, Niger, Mali, Somalie, Pakistan. Evidemment, ce Komintern exige un discours anti-Infidèle conséquent, avec ses faiblesses -la Chine est inattaquable, pour la Turquie comme pour le Pakistan -, mais le discours anti-occidental, antisémite, est de règle.

Et plus si affinités…