Misère du quinquennat. Deux ans après l’élection présidentielle, la course à la candidature a été relancée et depuis la rentrée de nouveaux candidats viennent tenter leur chance – ou laissent entendre qu’ils pourraient y aller. A gauche, on s’observe en silence. François Hollande  y songe. Manuel Valls aussi. Peut-être Martine Aubry ? A droite, François Fillon, Alain Juppé, Bruno Le Maire et Nicolas Sarkozy se sont déclarés. Il y aura d’autres candidats tout aussi (ou beaucoup plus) intéressants mais il faut commencer par les différents représentants de l’oligarchie.

Tous parlent de prendre leurs responsabilités mais comme un simple candidat est seulement responsable de ses convictions, on reste sur sa faim. Certes, les mots nécessaires sont prononcés – France, Valeurs, Rassemblement – mais l’essentiel est de prendre la pose. L’apparence physique est essentielle et les gestes étudiés à l’entraînement doivent ponctuer les phrases : on ouvre les bras ou on serre les poings selon les prescriptions des communicants. Les mots qu’on emploie à droite et à gauche signalent des qualités personnelles et permettent de forger une image qui sera commentée à l’infini dans les médias. Sarkozy, c’est l’Energie ; Juppé c’est la Sagesse. Fillon ? La Modération. Aubry ? Ce pourrait être la Gauche compétente ou la Gauche morale. Pour compléter le portrait, on ajoute des qualités individuelles : courage, jeunesse du cœur (quand on courbe sous le poids des ans), lucidité et cette bouleversante humilité de ceux qui ont subi des défaites et qui remettent le pied à l’étrier pour le bien de tous et dans l’oubli d’eux-mêmes.

Ces vertueux prononceront ensuite les slogans nécessaires au positionnement sur l’échiquier. Souvenons-nous : l’un voulait réduire la fracture sociale, l’autre se proclamait candidat du pouvoir d’achat, et le troisième affirmait que « mon ennemie, c’est la finance ». Il sera bien temps, après la victoire, de révéler son vrai programme – au nom du pragmatisme comme il se doit.

Pendant deux ans et demi, le travail d’image, les éléments de langage et le jeu tactique des uns et des autres vont susciter des discussions infinies sans que nous parvenions à discerner le sérieux de l’intention. Je propose qu’on délaisse le débat sur les qualités personnelles réelles ou supposées et qu’on regarde de très loin les spectacles qui seront montés pour s’en tenir à des critères politiques.

Ils se veulent « en responsabilité » ? Très bien. Alors il faut qu’ils nous disent pourquoi ils ont voté pour le prétendu « traité constitutionnel » en 2005, pourquoi ils n’ont pas respecté le suffrage universel, pourquoi ils ont voté le traité de Lisbonne et le Pacte de stabilité, pourquoi ils ont accepté le Semestre européen, le Six Pack et le Two Pack (1) alors que ces traités et accords européens ont provoqué les malheurs qu’ils déplorent la bouche en cœur. Nicolas Sarkozy, François Hollande et leurs rivaux doivent répondre des textes qu’ils ont préparés ou signés et prendre conscience des responsabilités qu’ils portent dans le chômage et la désindustrialisation. Puis en tirer immédiatement les conséquences.

Ils disent qu’ils veulent, malgré leurs échecs et leurs démissions passées, prendre en charge notre avenir ? En ce cas ils doivent s’engager publiquement à sortir la France de l’euro (2), afin de provoquer la dissolution de cette zone de déflation ; ils doivent s’engager à protéger l’économie nationale et à nationaliser les secteurs-clés ; ils doivent s’engager à sortir de l’Otan afin de préparer une nouvelle politique de sécurité collective. François Hollande, Nicolas Sarkozy et les autres oligarques n’accepteront pas ce programme de salut public ? Ils dénonceront le nationalisme, l’autarcie, le repli frileux ? Nous lirons dans leurs diatribes éculées l’adhésion à un européisme anti-démocratique, la soumission à l’Allemagne et aux Etats-Unis dans le rejet total de la tradition gaullienne qui n’était ni nationaliste, ni autarcique, ni frileuse.

C’en est assez des savantes ambiguïtés et des promesses différées. Comme le courage, le sérieux de l’intention se prouve dans l’instant.

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(1)      Dispositions qui renforcent le contrôle par Bruxelles des politiques économiques et sociales des Etats-membres de l’Union européenne.

(2)      Relire, de Jacques Sapir et Philippe Murer, les Scenarii de dissolution de l’euro, Fondation Res Publica, septembre 2013.