Voici un débat qui déplace les lignes : Bruno Colmant, libéral très critique hostile à l’euro est confronté à Paul Jorion, fédéraliste européen qui tire de l’œuvre de Keynes un programme révolutionnaire.

 Chroniqueur à « L’Echo » de Bruxelles, Marc Lambrechts a eu l’excellente idée de réunir pour un débat de fond (1) deux amis qui auraient dû être de farouches adversaires : ancien banquier et ancien directeur d’une Bourse des valeurs, Bruno Colmant enseigne la finance à l’Académie royale de Belgique ; anthropologue, Paul Jorion a travaillé comme ingénieur financier avant de fonder un blog réputé (2). Nous avons donc deux experts au sens strict, c’est-à-dire deux hommes qui nourrissent leur réflexion d’une expérience personnelle dont maints « consultants » médiatiques sont totalement dépourvus. Une réflexion que Bruno Colmant appuie sur l’œuvre de Milton Friedmann tout en puisant avec profit chez Karl Marx tandis que Paul Jorion s’inspire, entre autres, de John Maynard Keynes. On a l’impression d’entrer dans un débat économique entre la droite et la gauche mais, très vite, les deux mouvements de pensée déplacent si bien les lignes qu’on est souvent obligé de réorienter sa critique.

Bruno Colmant est un libéral qui a été fortement impressionné par la crise de 2008 et qui dénonce les recettes de ce que nous appelons l’ultralibéralisme. Il récuse les mesures  d’austérité budgétaire imposées à des économies atones ou récessives, il est partisan d’une « inflation raisonnable » et de l’effacement des dettes publiques par la sortie de l’euro qui permettra de rembourser les dettes dans une nouvelle monnaie nationale soigneusement dévaluée. C’est à ces conditions que le capitalisme – la propriété privée des moyens de production – pourrait être sauvé…  Paul Jorion est partisan d’un défaut de paiement généralisé qui s’accompagnerait d’un Grand (dimanche) soir fédéraliste : longuement préparé, le défaut serait décidé pendant que les marchés sont fermés et « il faudrait simultanément unifier le système budgétaire et fiscal européen et mutualiser la dette européenne pour en faire une dette européenne unifiée ». On voit mal les lourdes structures de la zone euro (Etats, Commission, Eurogroupe etc.) préparer dans le secret ce dispositif, on voit encore plus mal l’Allemagne en accepter le principe et l’on cherche en vain la démocratie tout au long de ce processus.

Faute de pouvoir argumenter ici dans le détail, je note mon accord avec Bruno Colmant sur les solutions monétaires nationales mais nous poursuivons, à « Royaliste », des objectifs tout différents : il ne s’agit pas de sauver le capitalisme mais de concevoir un nouveau mode de développement. En complet désaccord avec Paul Jorion sur le saut fédéral, je nous retrouve dans les principaux aspects du programme révolutionnaire qu’il expose à partir de sa lecture de Keynes :

Créer un système international d’échanges dans lequel le règlement des importations et des exportations s’effectue par le moyen d’une chambre de compensation et d’une monnaie de compte commune – le bancor. Ainsi, « les monnaies nationales auraient avec le bancor une parité fixe, mais révisable annuellement, avec réévaluation de la devise nationale pour les exportateurs nets et dévaluations dans le cas des importateurs nets. Ce réajustement permettrait à chaque nation de repartir l’année suivante sur une base assainie »… à condition, Paul Jorion, qu’elle ne soit pas prise dans la gangue de la zone euro !

Bannir l’obsolescence programmée, au rebours du principe de maximisation du profit, pour réduire la consommation d’énergie et protéger l’environnement.

Interdire les paris sur les fluctuations de prix des titres financiers – comme en Belgique avant 1867, comme en France avant 1885 – afin de réduire drastiquement une activité financière qui est étrangère et hostile au développement économique.

Réaliser l’euthanasie du rentier par une politique de partage de la richesse créée permettant d’éliminer une répartition arbitraire de la fortune et du revenu. Telle est la voie, authentiquement socialiste, dans laquelle la France s’était engagée après la Libération.  

Effectuer la transition énergétique. Elle permettra de mettre fin aux productions et aux consommations désastreuses pour la planète ; elle assurera le retour au plein emploi car il faudra mobiliser toute la population active pour les grands travaux qui assureront la réorientation de l’économie.

Bien entendu, Bruno Colmant marque ses points d’accord et ses objections qu’il faut prendre très au sérieux car son argumentation pourrait servir à formuler la doctrine d’une droite libérale décidée à se libérer de son extrémisme idéologique. Dans le cadre de la démocratie représentative, le libéralisme et le socialisme redéfinis permettaient de relancer une dialectique politique positive au sein de systèmes institutionnels rénovés. Comme Jacques Sapir, Frédéric Lordon, Philippe Murer et bien d’autres chercheurs, Bruno Colmant et Paul Jorion permettent de garder espoir en cette période de désastre. Attentifs à la refondation du libéralisme, nous voyons avec faveur se former le projet révolutionnaire qui a manqué aux dissidents de l’Est européen. Au sortir du carcan bureaucratique et policier, les militants du samizdat se trouvaient sans programme et les nations à peine libérées subirent la violence des thérapies de choc. Dans l’Union européenne, le travail critique qui se fait sans risques physiques, par les livres et sur la Toile, nous permet déjà de disposer d’un programme immédiatement applicable dès l’effondrement partiel ou total du système ultralibéral.

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(1)   Paul Jorion, Bruno Colmant, Penser l’économie autrement, Conversations avec Marc Lambrechts, Fayard, 2014.

(2)   Blog de Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/blog/

 

Article publié dans le numéro 1063 de « Royaliste » – 2014