Michel Lacroix a entrepris de conforter un sentiment qui est jugé inconvenant dans les hautes classes mais aussi dans divers groupes sociaux et politiques. L’oligarchie professe la mondialisation « heureuse » ou simplement fatale ; elle cultive le mythe de l’intégration européenne selon une philosophie de l’histoire – plutôt un récit d’apparence historique – selon laquelle les nations sont « dépassées ». Il y a aussi le rejet communautariste, la manie de la repentance…et un facteur que Michel Lacroix souligne avec raison : hier comme aujourd’hui, le nationalisme est une idéologie qui pervertit le patriotisme et conduit à détester ce sentiment caricaturé par les idéologues et les démagogues. On l’a vu lors de l’affaire Dreyfus : Maurice Barrès et Charles Maurras plaçaient la patrie au dessus de tout, donnant congé à la justice ce qui est fou : l’essence du Politique, c’est l’existence d’une justice. Mais la patrie ainsi apologisée était dans le même temps amputée de ses juifs, de ses protestants, de ses francs-maçons, tous dénoncés comme mauvais Français ou comme étrangers à la France. On a refait le même coup pendant l’Occupation, avec les moyens effectifs de la persécution. Et c’est la même logique qui conduit aujourd’hui les deux candidats d’extrême-droite (Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy) à créer une fracture entre Nous (les vrais Français) et ces autres que seraient les musulmans.

L’instrumentalisation du catholicisme, la manipulation de la laïcité et la transformation de Jeanne d’Arc en passionaria xénophobe ont provoqué l’écœurement de nombreux compatriotes qui ont fui vers l’internationalisme prolétarien ou vers l’Europe supranationale. Cette réaction est compréhensible mais totalement injustifiée si l’on s’en tient au patriotisme tel que l’évoque Michel Lacroix avec la perspicacité et la prudence du philosophe. Le patriotisme, c’est un sentiment – l’amour de la patrie chantée de mille manières. Par conséquent, le patriote est celui qui aime sa patrie : le patriotisme est donc, stricto sensu, un particularisme et c’est bien ce que les beaux esprits lui reprochent parce qu’ils ont oublié leurs cours de philosophie. En quelques mots : s’il y a du particulier, c’est qu’il y a de l’universel. On ne vit pas « dans l’universel » mais selon l’universel tel qu’il s’appréhende par la foi religieuse, par les lumières de la raison, par l’énoncé des droits de l’Homme. On vit une existence singulière sur un morceau de terre – terre des pères ou terre d’élection – au sein d’une collectivité constituée par l’histoire et organisée selon le droit. Cette collectivité juridico-historique, c’est la nation.

Le lecteur de Michel Lacroix remarquera que son « Eloge du patriotisme » est explicité par un curieux sous-titre : « Petite philosophie du sentiment national ». Au nom de la pureté des concepts, il faudrait s’écrier que ce n’est pas la même chose !L’appartenance à la nation, ce n’est pas un sentiment mais un lien juridique (l’enfant est déclaré au bureau de l’état civil, l’étranger devient français selon des dispositions légales) et c’est en même temps une relation plus ou moins clairement raisonnée à l’histoire d’une nation organisée par l’administration étatique dans le cadre d’une constitution. Pourtant, on ne parviendra pas à dresser sur deux colonnes la liste de ce qui relève du patriotique et de ce qui appartient au national. On n’imagine pas la vallée de la Loire, quand on aime ses paysages, sans les châteaux des rois de France. On ne vibre pas en regardant les images de la prise de la Bastille sans songer à la Déclaration de 1789. Les jacobins, à l’exception de quelques fanatiques, s’insurgeraient si Eva Joly proposait de raser les châteaux pour effacer le souvenir des tyrans et retrouver, du même coup, la nature originelle. Les royalistes, à l’exception d’une poignée de purs réactionnaires, refuseraient violemment que le 14 juillet ne soit plus le jour de la fête nationale.

Notre relation à la France est faite d’un ensemble de liens sentimentaux et raisonnés qui se distinguent ou se confondent plus ou moins selon les époques, les situations, les personnes. Le patriotisme, quand il ne se transforme pas en enracinement pathologique, l’appartenance nationale, quand elle ne sombre pas dans le nationalisme, ne séparent pas les Français de l’universel.

Les altermondialistes sont aussi fixistes que les nationalistes : ils inventent des entités humaines figées (la France éternelle, la citoyenneté mondiale) qui auraient des rapports définitivement fixés. Sans tomber dans le bougisme, il faut tout de même noter que l’homme n’arrête pas de bouger. Homo viator dit-on plus élégamment. L’amour de la patrie française n’empêche pas d’aimer d’autres pays. On raisonne mieux sur les affaires mondiales quand on est en sûreté sur le territoire national. Platon observait déjà que nous courrons du particulier à l’universel sans nous soucier des intermédiaires. Comme c’est vrai ! D’innombrables immigrés se sont francisés en militant au Parti communiste, qui professait l’internationalisme prolétarien tout en participant activement à la Résistance. L’appartenance nationale nous inscrit, que nous le voulions ou non, dans une Europe qui se définit d’abord par la culture commune à ses diverses nations. Mieux : l’Union européenne a pu se constituer parce que tous les Etats nationaux qui en sont membres sont délimités par des frontières juridiquement établies. Cette Union qui est en train de se disloquer n’a jamais séparé la France d’autres « mondes » – la Méditerranée, la francophonie – ni du monde puisqu’elle siège, comme les autres pays, dans de nombreuses organisations inter-nationales. Nous ne cessons d’aller du particulier à l’universel par la médiation de l’Etat national. Ce n’est pas l’effondrement des institutions d’un pays qui porte les citoyens vers l’universel : cette catastrophe, on ne le voit que trop, provoque le repli, la violence interindividuelle, souvent la guerre civile.

Seule critique au livre de Michel Lacroix : l’idée d’une « gouvernance mondiale » qui serait la nouvelle mission assignée à la France. Le concept de « gouvernance » est trop chargé d’idéologie pour qu’on puisse le mettre en œuvre : mieux vaut reprendre et développer l’idée d’une organisation des nations unies à partir de ce qui est difficilement réalisé depuis la fin de la guerre.

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(1) Michel Lacroix, Eloge du patriotisme, Petite philosophie du sentiment national, Robert Laffont, 2011.

Article publié dans le numéro 1009 de « Royaliste » – 2012