Quel est le destin de la société moderne ? Et quel sort réserve-t-elle à la culture ? Ces questions n’ont rien d’académique et le débat qu’elles suscitent frappe par sa vivacité. A l’encontre d’Alain Finkielkraut, qui annonce et dénonce la défaite de la pensée, Gilles Lipovetsky observe et semble célébrer la libération et l’épanouissement des individus dans les sociétés démocratiques. L’auteur de « L’empire de l’éphémère » est-il un nouveau Marcuse ou un esprit frivole, pris au piège des apparences étudiées ?

Voici Lipovetsky entré dans le système qui est l’objet de son livre. Après le succès d’estime de « L’ère du vide », son nouvel ouvrage, d’une plus vaste ambition, est en train de devenir à la mode et se situe déjà au centre d’une polémique « bien parisienne ». Comparé à Marcuse et à Deleuze en première page du « Monde des Livres », il est dénoncé, dans les colonnes voisines, comme un « militant de !’insignifiance » par Alain Finkielkraut. Le risque est grand que « L’Empire de l’éphémère » soit lu sous l’influence de ces premiers jugements, et que l’auteur devienne, pour longtemps, victime des deux étiquettes qui sont contradictoirement apposées sur son travail.

Au lieu de prendre parti d’entrée de jeu, il importe de souligner que Gilles Lipovetsky n’est ni l’inventeur d’une nouvelle doctrine sociale, ni un chantre de la frivolité, oublieux des contradictions violentes, des injustices et des misères de la modernité. D’ailleurs, le sous-titre du livre exprime bien son intention majeure : il s’agit d’étudier « la mode et son destin dans les sociétés modernes » en s’efforçant, au-delà du rappel historique et du constat sociologique, de trouver une ou des explications aux mouvements de la mode, de dévoiler leur sens et, ce faisant, de vérifier une hypothèse qui permettrait de rendre compte du processus à l’œuvre dans la civilisation occidentale.

LA MODE ET SES RAISONS

0n connaît les deux discours classiques sur la mode, qui se rejoignent dans une austère réprobation.  L’un, moraliste et aussi vieux que le monde, fustige le goût du paraître, la futilité et le scandale de la dépense. L’autre, souvent marxiste d’inspiration et toujours scientifique d’intention, affirme que la mode s’inscrit dans la lutte des classes, et révèle les stratégies de la distinction par lesquelles les hommes et les groupes cherchent à s’approprier et à montrer les signes matériels et symboliques de la puissance. Or ces opinions sur la mode sont à la fois trop générales et trop partielles :

– si la mode était simplement l’expression d’un penchant humain, si elle n’était que la manifestation d’un rapport entre les classes, le phénomène serait observable à toutes les époques et dans toutes les sociétés. Tel n’est pas le cas. Pas de mode dans les sociétés primitives, qui s’organisent dans une tradition immuable impliquant la répétition des rites et des usages ancestraux. Pas de mode non plus en Grèce, à Rome et dans les pays d’Orient (constance, par exemple, du kimono), malgré l’existence de pouvoirs politiques et de groupes sociaux. Loin d’être un phénomène universel, la mode est située et datée : elle apparaît en Occident, et là seulement, au Moyen Age.

– contestables dans leur généralité, les analyses psychologiques et matérialistes de la mode le sont aussi dans leur partialité. Bien sûr, le goût de la parure et la soumission aux critères variables de l’élégance révèlent le goût de plaire. Bien sûr, le vêtement a longtemps indiqué la statut social, l’appartenance régionale ou les convictions politiques : l’homme de cour, l’habitante de Saint Pol de Léon et le Sans-Culotte se faisaient d’abord reconnaître par leur apparence. Gilles Lipovetsky ne nie pas ces évidences mais les intègre dans une explication pertinente des conditions d’émergence de la mode et de son mouvement historique.

Pour que la mode apparaisse, il fallait d’abord que la société soit assurée de son identité et de sa sécurité. La frivolité est la conséquence de cette certitude, et aussi d’un goût pour le nouveau qui existe et s’amplifie bien avant la date de naissance officielle des temps modernes. Il fallait encore que la singularité individuelle soit reconnue et ressentie, dans une société où la religion glorifie les corps promis à la résurrection.

ÉPOQUES

Ainsi fondé, le mouvement de la mode devient susceptible d’une histoire qui ne se réduit pas à la description de ses extravagances et de sa versatilité. Inscrite, dans un premier temps, à l’intérieur d’une société hiérarchique et réputée traditionnelle mais qui est déjà conquise par l’esprit de progrès, la mode ne cessera d’accompagner et d’exprimer le développement de l’individualisme et de la démocratie. La mode moderne apparaît en effet pendant la seconde moitié du 19ème siècle et connaît deux époques distinctes :

– la première aurait duré cent ans (de 1860 environ à 1960) et s’organiserait autour de deux pôles : la Haute Couture et la confection industrielle. Sans doute la Haute Couture est-elle, par excellence, le symbole de la distinction sociale et du luxe des classes possédantes. Mais elle célèbre aussi, à sa manière, le culte de l’individu affranchi des rites et des normes, favorise très concrètement la libération et l’épanouissement des corps (abandon du corset). Quant à la confection industrielle, elle a généralisé le goût de la mode, jusqu’à en faire, surtout après 1945, un « impératif social catégorique ».

– La seconde époque aurait commencé en 1960 avec la révolution du prêt-à-porter. La Haute Couture aristocratique et centralisée cesse d’être dominante et les grandes maisons, qui continuent leurs collections pour des raisons de prestige, vivent surtout grâce aux parfums, aux objets « griffés » et à leurs propres collections de prêt-à-porter. De fait, l’opposition entre la création de luxe et la reproduction industrielle s’estompe, les créateurs se multiplient et diffusent massivement leurs produits. La mode elle-même éclate dans la diversité des modes non plus successives mais coexistantes, tandis que le souci de se distinguer tend à s’effacer devant celui de paraître jeune … Nous sommes au temps de la mode individualiste, démocratique, qui n’élimine pas les mimétismes, les codes sociaux et les différences sexuelles, mais qui, maintenant qu’elle s’est pleinement diffusée, tend à perdre de son importance.

TRAGÉDIE DE LA FRIVOLITÉ

Puisque l’intérêt pour la mode vestimentaire décroît, comment peut-on évoquer un « empire de l’éphémère » ? Parce que la société moderne est ou semble tout entière entrée dans le système de la mode. Mode des objets, modes culturelles et idéologiques … Les choses, autrefois durables et précieuses, les idées et les convictions essentielles sont rapidement frappées d’obsolescence, soumises à la loi du renouvellement, au moins dans leurs apparences. Règne de la publicité, du vidéo-clip, du slogan, qui rythment allègrement une société « décrispée », où la liberté de choix et de comportement tend à se transformer en liberté d’indifférence. Les idées, comme les choses, distraient et séduisent mais on ne se mobilise plus pour une doctrine qui sera démodée demain, et on mettrait moins d’ardeur à posséder des biens qui sont très vite usés ou dépassés.

L’analyse est relativement classique, mais Lipovetsky récuse les analyses au nom desquelles la modernité est ordinairement contestée. L’empire de l’éphémère n’est ni le masque de la domination capitaliste, ni l’effet de la manipulation publicitaire, ni le signe d’un engoncement décadent dans le matérialisme. Le capitalisme est lui-même soumis au système de la mode, la publicité n’agit que sur les marges, la civilisation du gadget fait que l’on s’attache de moins en moins aux objets. Si polémique il y a dans ce livre, ce n’est pas contre la culture et les valeurs, mais contre la vulgate marxiste, la sociologie selon Bourdieu et certaines approximations ou illusions de la contestation des années soixante-huit.

Mais ce n’est pas parce que Gilles Lipovetsky dénonce les faiblesses de certaines analyses contestataires que son livre peut être présenté comme une apologie de la modernité. Il est vrai que Lipovetsky, à la suite de Tocqueville, regarde l’histoire comme le progrès irrésistible de l’égalité. Il est vrai, aussi, que l’auteur préfère le système de la mode tout en précisant, à la façon de Churchill, qu’il est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres. Mais il suffit de lire son livre pour s’apercevoir qu’il est moins dupe de la séduction moderne qu’on ne le dit, et l’on pourrait multiplier les citations où se trouvent dénoncées les mille et une « tragédies de la légèreté » : ni la douceur relative de la société démocratique, ni l’hédonisme triomphant ne lui font oublier la violence des relations inter-individuelles, l’angoisse que crée la solitude, et la « culture chewing gum » de l’individu narcissique…

Ainsi présenté, le livre de Gilles Lipovetsky peut cependant être critiqué sur trois points :

– Même s’il est relatif, l’optimisme de l’auteur fait qu’il sous-estime, sans le méconnaître, le risque d’une « nostalgie de la totalité » perdue (selon l’expression d’Yves Chalas) qui pourrait être grosse de nouvelles tragédies politiques.

– Même si la description du système de la mode est nuancée, l’auteur accorde trop de crédit à une « décontraction » politique et sociale qui, souvent, masque le caractère impitoyable des luttes pour le pouvoir et pour l’argent, et néglige par trop les contraintes exercées sur les corps (l’obsession de la minceur).

– Même si elle est prudemment présentée, l’hypothèse tocquevillienne risque de donner naissance, comme le souligne Finkielkraut, à un dogme aussi niaisement réducteur que l’ancienne vulgate marxiste, à cette différence près que Gilles Lipovetsky ne se propose pas de transformer le monde mais de le comprendre – ce qui peut conduire ses lecteurs trop pressés à l’accepter tel qu’il est.

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RÉFÉRENCES

– Gilles Lipovetsky, « L’Empire de l’éphémère » (Gallimard, 1987).

– Alain Finkielkraut, « La Défaite de la pensée » (Gallimard 1987)

– Yves Chalas, « Vichy ou l’imaginaire du totalitarisme ».

– Le Monde des livres, 13 novembre 1987.

Article publié dans le numéro 482 de « Royaliste » – 10 décembre 1987