L’enfer des choses

Mai 15, 1980 | Entretien

L’enfer des choses

Il y a quelques mois paraissait L’enfer des choses, un livre écrit par deux chercheurs Jean-Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy qui tentaient une réflexion sur l’économie moderne en utilisant les concepts clefs de la pensée de René Girard. Immédiatement, nous avons senti l’importance de l’ouvrage, rencontré ses auteurs, évoqué leurs analyses dans le numéro de Royaliste-Cahiers-Trimestriels consacré à la société industrielle. Ailleurs, c’était un silence impressionnant, à de très rares exceptions près. Il fallait donc que Royaliste présente le dossier de l’Enfer des choses. Un de ses auteurs, Jean-Paul Dumouchel, a bien voulu répondre à nos questions.

Royaliste : Votre livre prend appui sur la pensée de René Girard. Pouvez-vous nous la résumer ?

Paul Dumouchel : René Girard a réfléchi sur la violence et son fonctionnement dans les sociétés humaines. Il a écrit, en 1972, La Violence et le Sacré : la thèse fondamentale de ce livre est que le sacré est simultanément violence et protection contre la violence.

D’après Girard, la violence repose sur une caractéristique humaine qu’il appelle mimésis d’appropriation, mimésis signifiant imitation. Mais au lieu de dire simplement que nous imitons l’autre, Girard montre que nous nous imitons réciproquement, et surtout dans les comportements d’appropriation. C’est là que la mimésis est la plus subtile, la plus dangereuse et la plus riche. A partir du moment où l’on pose comme caractéristique humaine cette imitation du désir, ce fait que l’objet n’est désirable que parce que quelqu’un d’autre le désire, on comprend mieux les conflits entre hommes : chaque fois qu’une personne fait un geste vers un objet, l’autre qui est présent fera le geste contraire vers le même objet. Cette origine des conflits reste cachée aux antagonistes. Et une fois que le conflit est mis en branle il peut se propager rapidement, jusqu’à englober la société tout entière.

Le processus par lequel la violence englobe toute la société s’appelle crise sacrificielle. Cette crise va se terminer par un dernier meurtre, qui va mettre fin à tous les autres meurtres. En effet, au fur et à mesure de l’évolution du conflit, il y a « escalade de la violence » ; les rivaux deviennent des doubles, ils finissent par se ressembler de plus en plus. Ce qui, à l’origine, semblait être le motif du conflit finit par disparaître dans le conflit : on est devenu le même que l’autre. Et peu importe qui gagne : c’est toujours la violence qui a gagné. Au terme de ce processus, un seul homme -n’importe qui-va devenir le dépositaire de la violence de tout le monde, la victime sur laquelle on assouvit d’un seul coup toute sa violence. Cette dernière victime, va être tuée, et la paix qui suit sa mise à mort va faire passer la victime pour sacrée. Une fois que la société s’est débarrassée du coupable apparent, il y a réconciliation : la victime, « cause » de la violence, devient divine parce qu’elle passe pour capable de manipuler la violence, capable de ramener la paix, d’engendrer la violence.

La thèse fondamentale de Girard est donc que la divinité n’est que projection de la violence, et que les hommes n’adorent jamais que la violence. La violence c’est le sacré. Mais une fois que la crise est résolue, les hommes vont s’efforcer d’empêcher le retour de la violence. Aussi vont-ils interdire tous les gestes qui étaient à l’origine de la crise et, simultanément, rendre obligatoires tous les gestes qui ont amené le dénouement de la crise. D’où les interdits, qui ont lieu toujours, et le rituel qui n’a lieu qu’à des moments précis. Le religieux apparaît donc comme un ensemble de prescriptions qui empêchent le surgissement de la violence, et qui d’autre part permettent que la société se purifie de sa violence à travers le rituel : pensez aux sacrifices humains, ou d’animaux.

Il faut enfin souligner que, pour Girard, le christianisme échappe à cette logique : lui seul révèle que toute société repose sur la violence, et appelle à renoncer à cette violence. Le Christ remet aux hommes leur entière responsabilité dans la violence. Elle ne nous est pas imposée par Dieu comme punition de nos péchés : notre violence, c’est nous. Mais cette interprétation girardienne du christianisme est ambiguë et elle reste teintée de triomphalisme. Jean-Pierre Dupuy dans la première partie de L’enfer des choses a très bien montré les limites et les dangers d’un royaume de l’amour dans la liberté.

Royaliste : Mais quel rapport y a-t-il entre René Girard et votre réflexion sur l’économie ?

René Dumouchel : Je me suis posé une question : si Girard a raison, les sociétés modernes constituent, pour sa théorie, un énorme problème. Pourquoi ? Parce que ces sociétés se construisent dans le refus de tous les interdits religieux. Si le religieux a pour fonction première de protéger la société contre sa propre violence, comment une société qui évacue la religion peut-elle exister ?

La réponse que je propose est celle-ci : l’économie joue dans le monde moderne un rôle équivalent à celui du sacré dans les sociétés traditionnelles. Dans notre société, l’économie est à la fois violence et protection contre la violence, exactement comme le sacré dans les sociétés primitives. Pour le comprendre, il faut analyser le concept de rareté, qui occupe une place essentielle dans la science économique. Contrairement à ce que l’on dit, la rareté n’est pas « naturelle », elle résulte des relations entre les hommes, et non du rapport de l’homme à la nature.

Je ne nie pas l’existence de pénurie. Mais je constate que, dans notre société, on pense presque toujours la violence par rapport à la rareté. La théorie libérale, le marxisme et les discours courants prétendent que les causes de la violence proviennent du manque. C’est même une idée morale, puisqu’on juge la valeur des violences selon qu’elles proviennent des gens qui sont dans la nécessité ou des gens qui n’y sont pas. De plus, toute la tradition libérale dit que l’économie est lutte contre la rareté et lutte contre la violence. D’où une double valeur de la rareté dans cette tradition : la rareté apparaît à la fois comme le fondement de l’économie (c’est parce que les biens sont rares qu’ils sont économiques) et comme la cause de la violence.

Royaliste : Vous soutenez donc que la rareté n’existe pas dans les sociétés traditionnelles ?

Paul Dumouchel : A partir des travaux de l’ethnologue Marschall Sahlins on peut montrer que dans les sociétés traditionnelles, les liens de solidarité sont tellement forts qu’il est impossible d’y construire le concept de rareté, en tant qu’ensemble de biens insuffisants à satisfaire les besoins de tous. Les ethnologues qui ont analysé l’économie des sociétés traditionnelles ont montré que dans ces sociétés nul n’est en danger de mourir de faim si tous ne le sont. Cela ne signifie par que les périodes de famine sont inexistantes. Mais dans ces sociétés, l’ensemble des biens disponibles est suffisant pour tous, alors qu’aujourd’hui on considère que cet ensemble de biens est toujours insuffisant. Le concept de rareté n’apparaît donc que dans les sociétés modernes, et sert à l’explication quotidienne de la violence. L’idée de croissance est d’ailleurs liée à ce concept de rareté : les économistes disent que l’éventail des besoins est lié au niveau de production. Mais comme les biens sont rares, on produit plus, et les besoins s’accroissent. Comme, d’autre part, on sait que c’est parce que les gens ont des besoins toujours plus grands qu’on produit plus… Il n’y a pas de raison que cette logique s’arrête. La contrainte de la rareté reste identique quel que soit le niveau de la production.

Royaliste : Mais comment la rareté est-elle à la fois violence et protection contre la violence ?

Paul Dumouchel : La rareté résulte essentiellement de la rupture des liens traditionnels de solidarité. A une certaine époque, il y a eu destruction volontaire de ces liens comme le montre l’exemple des enclosures en Angleterre : on a enclos en propriétés privées les champs communaux, auxquels tout le monde avait droit jusqu’alors. C’était l’endroit où les pauvres pouvaient construire leur maison, où tout le monde pouvait faire paître les bêtes, couper du bois, pêcher, chasser. La disparition des champs communs a entraîné la destruction de la racine de la communauté, et des liens de solidarité que les champs communs faisaient exister. Par exemple, les enclosures ont entraîné la rareté de la terre, alors que la quantité de terre n’avait pas changé. La rareté naissant de cette rupture dans la solidarité a évidemment provoqué la violence.

Ainsi, la rareté a été construite socialement. Cela signifie que la violence de l’économie est vraie. Mais pas au sens moral ou ontologique du mot : ce n’est pas quelque chose d’indépassable. La rareté n’est pas la « parcimonie de la nature », c’est un certain type de rapports que les hommes entretiennent entre eux. La rareté est quelque chose de réel, mais on peut espérer la déconstruire par des moyens politiques. Plutôt que de penser que tout se joue dans le rapport de l’homme à la nature, il faut considérer que tout se joue dans les rapports que les hommes entretiennent entre eux.

Pourquoi cette rareté est-elle aussi protection contre la violence ? Dans les sociétés traditionnelles, la violence circule le long des liens de solidarité une fois que le conflit est mis en branle : si le membre d’un groupe est attaqué par un membre d’un autre groupe les solidarités créent deux groupes homogènes de combattants. Si les liens de solidarité sont coupés et que deux personnes s’affrontent, il n’y aura jamais que cet affrontement entre deux personnes puisque les liens de solidarité ne jouent plus. D’où cette protection contre la violence. Dans la société moderne, il y a un couple fascination-indifférence. Chacun recherche son propre avantage dans l’indifférence de et à l’autre. Et les violences les plus graves naissent de cette indifférence.

Royaliste : Où se situe le profit, dans votre analyse ?

Paul Dumouchel : Les liens de solidarité sont à double face : un lien de solidarité est identiquement un interdit. L’obligation de subvenir aux besoins de celui auquel on est lié est la même chose que l’interdit de vendre des biens de subsistance. Plus les biens sont essentiels, plus il est interdit de les vendre. Ainsi la loi coranique interdit la vente de l’eau. De même, l’interdit de tuer est identiquement l’obligation de venger, l’obligation de ne pas laisser dans le besoin est aussi celle de soutenir celui qui est attaqué. Les liens traditionnels empêchent donc la violence, mais de façon statique. A partir du moment où il y a transgression, ils deviennent les fils conducteurs par lesquels la violence circule. Pour qu’existe le modèle de la rareté, il faut que le refus d’obéir à une obligation de solidarité ne soit pas la transgression d’un interdit. A partir du moment où existe cet espace minimum, on peut laisser les autres crever. On ne leur veut pas particulièrement du mal, mais on est intéressé par ailleurs. Le profit c’est cela : être intéressé par ailleurs.

Royaliste : La société libérale peut-elle s’effondrer d’elle-même ?

Paul Dumouchel : Ce qui lie cette société, c’est la lutte contre les besoins qui ont été produits par la transformation des rapports entre les hommes. D’où les sciences sociales. Dans les sociétés traditionnelles, il y a identité de l’action et du sens. Aujourd’hui, le sens des actions est autre que leur sens premier ou évident. Les actions ont des conséquences lointaines qui font problème. Il y a des gens qui se penchent sur ces problèmes – les sociologues -, qui vont dire le bien et le mal, et qui vont créer une science morale. D’où toute une série de raisonnements impeccables, mais qui ne tiennent que dans un cadre donné. Ainsi, après les enclosures, on a fait des lois pour les pauvres. Puis on a remarqué que donner de l’argent aux pauvres revenait à encourager la paresse, donc à réduire la production et à créer plus de pauvres. Ce raisonnement ne tient que dans certaines conditions sociales ; il s’agit donc de penser la transformation de ces conditions. Car ce mécanisme ne se cassera pas de lui-même. Ce qui apparaît aujourd’hui comme des déterminismes sociaux n’est que la somme de nos propres démissions. La machine sociale est autorégulatrice, mais elle est humaine, et n’est faite que de nos propres violences…

Royaliste : Révoquant l’économisme, votre réflexion tend donc à restaurer ou à instaurer le politique …

Paul Dumouchel : Dans les sociétés primitives ou traditionnelles, les liens de solidarité sont tels qu’il n’y a pas de distance. Ce sont des sociétés où nul n’est extérieur. Et cette absence de distance est à la fois protection contre la violence et moteur de la violence quand celle-ci apparaît. Cette absence est aussi absence de critique possible des liens de solidarité et entraîne l’impossibilité du développement, de l’innovation. Au contraire, dans les sociétés modernes, il y a extériorité de tous les sociétaires à tous les sociétaires. La violence y devient invisible. Ce qu’il faudrait essayer de penser, c’est un juste milieu entre une distance trop grande et une distance trop courte. Il y a société politique quand cette distance est à peu près bonne.

Mais le rêve de l’économie est que le gouvernement des hommes s’abolisse dans l’administration des choses. Il n’y a pas de lieu pour le politique : il apparaît comme un parasite irrationnel qui vient se greffer sur l’administration des choses. Le rêve de l’économie est que tout devienne rationnel. Au contraire, le rêve du sacré est de conserver une société sans temps, et où tous les rapports entre personnes sont déjà donnés, réglés par le cadre culturel.

Ces deux rêves sont deux façons de résoudre le problème de la violence sans la parole. Le sacré dit que si on suit les règles, il n’y a pas de problème. L’économisme dit que si on administre les choses, il n’y a pas de problème. Dès lors tout conflit devient une maladie. Mais il y a toujours, dans ces deux attitudes, l’idée de résoudre les problèmes sans la parole, donc par la violence. Une société politique est au contraire une société où les gens parlent, où les conflits apparaissent en public. Mais il faut qu’il y ait une distance suffisante pour que le conflit ne se généralise pas à toute la société – car si les liens de solidarité sont trop forts on retombe dans la crise sacrificielle – Il faut aussi que cette distance ne soit pas trop grande pour qu’on puisse voir le conflit. Il faut que d’autres sanctionnent le règlement du conflit. Et s’abandonner à la parole, c’est s’abandonner au jugement des autres.

***

Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, L’enfer des choses, Ed. du Seuil.

René Girard : – La violence et le sacré, Critique dans un souterrain, Mensonge romantique et vérité romanesque, Des choses cachées depuis la fondation du monde.

Entretien publié dans le numéro 316 de « Royaliste » – 15 mai 1980

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