Nous avions rencontré Pierre Bitoun et Pierre Alphandéry, tous deux chercheurs à l’Institut national de la Recherche agronomique, lorsqu’ils avaient publié, avec Yves Dupont, un ouvrage remarquable sur l’économie agricole et l’avenir des paysans (Les champs du départ, La Découverte). Les mêmes auteurs, qui viennent de publier un ouvrage d’enquête et de réflexion sur l’écologie (L’équivoque écologique, La Découverte) ont à nouveau accepté de répondre à nos questions.  

 

Royaliste : Le mouvement écologique semble aujourd’hui représenté par Brice Lalonde d’un côté et Antoine Waechter de l’autre. Mais votre livre souligne une bien plus grande diversité…

Pierre Alphandéry : Cette diversité tient au fait que l’écologie est conçue de multiples manières. Il y a une écologie pédagogique, celle du commandant Cousteau par exemple qui défend le patrimoine commun de l’humanité, une écologie de la consommation qui est le fait des entreprises privées qui pratiquent l’éco-business, une écologie narcissique (loisirs « verts »), une écologie de la citoyenneté exprimée par les groupes qui luttent contre des projets d’aménagement néfastes pour les conditions de vie, une écologie plus radicale qui procède d’Ivan Illich, de Marcuse, d’André Gorz, enfin il y a l’écologie spiritualiste à laquelle se rattache le « Nouvel Age »: recherche d’une conscience planétaire et de l’être profond… Les frontières entre ces diverses conceptions de l’écologie sont très imprécises et elles ne sont pas imperméables les unes aux autres. Par exemple, le Nouvel Age peut être lié à une forme d’écologie de la consommation et aussi à une sorte d’écologie politique.

Royaliste : Y a-t-il des contradictions majeures et, par-delà celles-ci, une unité profonde de ces mouvements ?

Pierre Bitoun : Avant de vous répondre, je voudrais ajouter aux divers mouvements écologiques celui qui est lié au Front national : il ne faut pas oublier qu’il y a une tendance qui consiste à confondre par glissements successifs la protection de la nature, la purification de la nation et le départ des étrangers… Il y a là une fracture profonde entre cette écologie nationaliste et les autres. Il y a aussi une fracture entre l’éco-business qui cherche à faire de l’argent sur « l’industrie propre » et les écologistes radicaux qui veulent promouvoir une véritable révolution culturelle.

Pierre Alphandéry : Il existe un accord apparent autour du fait qu’il y a une nature qui serait un bien commun et dont il faudrait protéger certains aspects. Mais une partie de la nébuleuse écologique a confiance dans les possibilités du marché, du système industriel, à retrouver une certaine forme d’éthique, alors que l’autre partie de la nébuleuse n’a pas confiance dans le capitalisme. Je crois que la ligne de partage est là, même si les enjeux ne sont pas exprimés de cette manière.

Pierre Bitoun : Je pense quant à moi qu’il y a deux césures, l’une entre une écologie radicale dont les thèmes ont été popularisés dans les années 70 et l’éco-business, l’autre entre l’écologie associative qui cherche à fonder une nouvelle citoyenneté et l’écologie d’extrême droite.

Royaliste : Pourriez-vous faire une rapide généalogie du mouvement écologique ?

Pierre Bitoun : Il n’y a pas de généalogie unique. Le premier mouvement résulte du souci de protection de la nature à travers la création des parcs naturels au 19è siècle, et il s’exprime dans le Touring club et dans le Club alpin ; puis entre les deux guerres il y a les Auberges de jeunesse et le retour à la nature avec toutes les ambiguïtés qu’on connaît. Le second grand mouvement commence dans les années soixante aux États-Unis et se développe en France à partir de 1968 avec, dans les années quatre-vingt, une récupération du projet radical par une écologie de gestion de l’environnement.

Pierre Alphandéry : On peut faire en parallèle une généalogie des idées. L’écologie a été très influencée par le personnalisme d’Emmanuel Mounier, par le courant communautaire (l’anarchisme, mais aussi les tendances contre- révolutionnaires), puis par la contestation de type gauchiste. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Pierre en ce qui concerne la récupération des années quatre-vingt ; les choses sont plus complexes puisque les Verts doivent trouver un compromis entre la radicalité de leur programme et les décisions gestionnaires de leurs élus.

Pierre Bitoun : Il n’empêche que le renouveau écologique de ces dernières années est très marqué par le souci de produire propre – qui conduit à un investissement par la société de consommation du souci écologique.

Royaliste : Vous n’avez pas encore parlé de l’influence des Allemands ?

Pierre Alphandéry : L’Allemagne a à la fois servi de repoussoir (à cause du nazisme et de son goût de la nature) et de pôle d’attraction en raison du succès des Verts allemands aux élections en 1984. Mais l’origine des Verts allemands est assez différente de celle des Verts français : les premiers procèdent des Comités de citoyens, des mouvements gauchistes et de l’économie alternative qui a résulté des interdictions professionnelles, alors qu’en France l’écologie est plus associative, localisée. Mais tout cela est assez paradoxal car l’organisation des Verts allemands n’a pas empêché leur récente défaite électorale, alors que les Verts français, peu organisés et numérique ment faibles (moins de 5000 adhérents) ont remporté des succès appréciables.

Royaliste : Quelle est, sur le fond, l’attitude des Verts français ?

Pierre Bitoun : Nous rappelons dans notre livre le projet de l’écologie radicale des années soixante-dix, qui était orienté vers une refonte globale de la société à partir de la notion de besoin : avons-nous vraiment besoin de tout ce qu’offre la société de consommation, quel est le prix économique, politique, culturel et esthétique de cette satisfaction des besoins ? D’où l’idée majeure de l’austérité volontaire : essayer de réduire les besoins, réinvestir la satisfaction des besoins dans des formes non-marchandes d’activités. Or ce projet d’austérité volontaire a échoué. D’où la question que nous posons : face à la récupération par le marché d’une partie de l’écologie, ne serait-il pas temps de développer à nouveau une définition écologique et politique des besoins ?

Pierre Alphandéry : Nous sommes venus à cette question des besoins à travers la critique du projet productiviste en agriculture : vous savez qu’il y a une surproduction chronique et un abandon des terres les moins favorables à l’agriculture intensive, et que se développe l’idée qu’on pourrait produire notre nourriture avec deux cents ou trois cent mille exploitations (contre 1 million aujourd’hui). Mais, plutôt que d’intensifier la production, ne pourrait-on pas avoir une sorte de modernité raisonnée qui permettrait de maintenir une présence des agriculteurs sur tout le territoire au lieu d’intensifier toujours plus ? D’ailleurs, la Commission européenne vient officiellement de proposer que les objectifs de la Politique agricole commune soient non seulement de produire mais aussi d’entre tenir le paysage. Donc, par rapport à cette thématique des besoins, il y a quelque chose de nouveau, même si ce projet a été refusé par les ministres de l’Agriculture. De même, nous remarquons que le Président de Volvo a proposé qu’on bannisse les voitures du centre des villes. Les milieux industriels vont sans doute reprendre cette thématique des besoins en l’intégrant à leur propre logique.

Royaliste : De quel droit limiter les besoins ?

Pierre Bitoun : Tchernobyl nous a appris que le nucléaire présentait un risque considérable pour la personne humaine et pour la liberté. D’où l’idée d’une limite posée à l’activité industrielle, dès lors que certains en paient un prix trop fort. Ce qui est vrai pour le nucléaire l’est aussi pour les manipulations génétiques, où l’on s’engage vers un surcroît d’artificialisation guidé par le marché.

Pierre Alphandéry : Ce qui est commun à toute l’écologie, c’est l’idée qu’on est arrivé à une limite, au-delà de laquelle il y aura des ruptures très dangereuses pour l’espèce humaine. Mais la définition de la limite pose des problèmes très complexes, qu’il est urgent d’envisager. Prenons l’exemple de la terre : on peut soit conserver de manière artificielle les territoires les plus remarquables dans des sites protégés, soit essayer de réfléchir à une transformation des paysages qui tienne compte aussi bien des problèmes de leur protection que de leur dimension sociale.

Pierre Bitoun : Dans l’idée écologiste, il y a la volonté d’inventer des droits conservateurs, non pas passéistes, mais qui résultent de la nécessité de créer une éthique de la civilisation industrielle.

Pierre Alphandéry : Dans la logique écologique, il s’agit à la fois de droits et de devoirs – notamment le devoir de léguer aux générations suivantes la terre que nous connaissons.

Royaliste : Pourquoi est-il si peu question de la ville dans le mouvement écologique, et aussi dans votre livre ?

Pierre Alphandéry : Il est frappant de constater qu’une bonne partie de la réflexion et de l’action écologiques tournaient autour de la ville dans les années soixante-dix. Ce souci est passé au second plan, en raison de l’échec de la révolution culturelle concernant les besoins : comme la ville était au centre de ce modèle de consommation effrénée, on a quelque peu oublié la politique de la ville. Cela dit, les Verts sont relativement actifs sur le plan urbain, où se trouve une grande partie de leur électoral.

Pierre Bitoun : L’inertie du système économique et des structures de pouvoir a beaucoup joué dans ce moindre souci.

Royaliste : Il y a quand même un manque de réflexion sur la ville dans l’écologisme – il est significatif de se dénommer « Vert » – qui relie ce mouvement aux courants réactionnaires.

Pierre Bitoun : Il y a sans doute cet aspect réactionnaire, mais il y a aussi le fait que changer l’organisation des villes suppose que l’on refrène la spéculation immobilière, donc que l’on s’attaque à des réseaux de pouvoirs tout à fait considérables.

Pierre Alphandéry : Il n’en reste pas moins que la volonté de « verdir la ville » implique une opposition entre deux logiques, la première devant triompher.

Pierre Bitoun : De fait, Joël de Rosnay, que nous critiquons beaucoup dans notre livre, souhaite créer une nouvelle civilisation rurale. On retrouve toujours le modèle de la ruralité, y compris lorsqu’on inclut les agglomérations urbaines.

Pierre Alphandéry : Les écologistes sont certainement plus à l’aise dans les villes moyennes, où l’on peut encore modeler l’espace, mais ils sont mal à l’aise dans les grandes villes anciennes même si, à Paris, ils ne manquent jamais de s’exprimer sur la circulation automobile et sur la spéculation.

Pierre Bitoun : Il faut aussi souligner que tout le projet écologiste est fondé sur des sociétés de proximité, et que, dans sa conception actuelle, la ville est le déni de ces petits groupes en raison de son caractère massifiant et anonyme.

Royaliste : Finalement, en quel sens y a-t-il une équivoque écologique ?

Pierre Bitoun : Nous essayons de montrer que l’écologie est entre ciel et terre : d’un côté l’écologie accompagnerait le développement d’une société post-industrielle dans ses aspects marchands et scientifiques (techniques d’assainissement), gestion des grands équilibres planétaires et ludiques (parcs plus ou moins artificialisés), de l’autre il y aurait le repli sur un écologisme terrien, voire néo-pétainiste, qui serait une forme de désespoir des exclus de cette utopie scientiste. Ce sont ces deux derives que nous cherchons à mettre en évidence dans notre ouvrage.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 558 de « Royaliste » – 8 mai 1991