Michel Terestchenko scrute à nouveau la lutte du Bien et du Mal selon les représentations et les actions antagonistes des « djihadistes » et du gouvernement des Etats-Unis. Souvent pertinente, l’analyse du philosophe n’évite pas la généralisation abusive.

Nous n’en sommes qu’au début de l’examen du phénomène constitué par le « djihadisme ». Il est donc normal que les analyses soient encore hésitantes et suscitent de vifs débats. Salué ici pour deux précédents ouvrages (1), Michel Terestchenko apporte une contribution importante (2), qui s’appuie sur de nombreux documents et auteurs parmi lesquels Grégory Chamayou, Jean-Pierre Filiu, Gilles Kepel, Raphaël Liogier, Pierre-Jean Luizard, Olivier Roy (3) : leurs analyses sont intégrées dans une réflexion philosophique centrée sur l’antagonisme radical qui oppose les Etats-Unis et l’internationale « djihadiste » et qui les réunit dans une même haine – chacun étant persuadé qu’il incarne le Bien et que l’autre est le Mal.

Côté « djihadistes », nous avons appris à connaître Oussama Ben Laden et maintenant Abou Bakr al-Baghdadi, chef de Daech. Michel Terestchenko attire notre attention sur Sayyid Qutb, théoricien de la lutte à mort contre les infidèles et les musulmans « apostats », en vue d’un ordre islamique mondial et totalitaire. Le destin de Sayyid Qutb, opposant à Nasser pendu en 1966, dit bien que, dans les pays arabo-musulmans, la violence « djihadiste » se nourrit d’humiliation face aux dictatures et de révolte contre les diverses formes d’impérialisme. En Europe, les jeunes fanatiques qui commettent les attentats ont trouvé une assurance identitaire dans une communauté imaginaire qui fabriquent des héros négatifs – le héros étant un « être-pour-la-mort », un être qui prétend assurer sa gloire personnelle en donnant et en recevant la mort.

Première cible spectaculaire des « djihadistes », les Etats-Unis ont réagi après le 11 Septembre de la pire manière qui soit. Contre l’extrémisme à motifs religieux, ils ont mobilisé leur religion civile et ce sont des fondamentalistes protestants qui ont mené la première phase de la « guerre contre la terreur ». George W. Bush a voulu se venger par la conquête de l’Afghanistan mais la brutalité de l’U.S. Army a provoqué la haine des yankees puis la défaite de la plus puissante armée du monde. On sait par quels mensonges les défenseurs du Bien ont tenté de justifié l’invasion de l’Irak… Et Michel Terestchenko rappelle à juste titre que, dans sa croisade, le gouvernement des Etats-Unis a utilisé des moyens aussi abominables qu’inefficaces : centre de détention arbitraire et de torture de Guantanamo, prisons et centre de tortures secrets de la CIA. Le calvaire de Mohamedou Ould Slahi, victime d’un système kafkaïen qui ne tient aucun compte de la souveraineté des Etats, est tragiquement exemplaire du sort réservé à des milliers de suspects.

Malgré les crimes commis par le gouvernement et ses fonctionnaires, les Etats-Unis demeurent un pays démocratique car les méthodes de détention et d’interrogatoire de la CIA ont été exposées et dénoncées dans un rapport d’une commission sénatoriale. Ces aveux publics n’ont pas empêché Barack Obama de persévérer, par voie de drones, dans le massacre de populations innocentes et dans le viol de la souveraineté des Etats – sans aucune victoire significative dans la « guerre contre le terrorisme ». Selon le Bureau of Investigative Journalism, les frappes de drones au Pakistan entre 2010 et 2013 ont tué plusieurs milliers de personnes (entre 2 562 et 3 325) parmi lesquels des centaines de civils (entre 474 et 881) dont 176 enfants. Chef d’Etat réputé pour sa piété – il reçoit des extraits de la Bible tous les matins sur son portable – et pour sa bienveillance moralisatrice, Barack Obama viole tous les jours les droits de l’homme et le droit international sans que ses partenaires européens trouvent à y redire.

L’inféodation de l’Union européenne à Washington, la guerre menée contre la Lybie, les errements de la diplomatie française au Proche-Orient et l’acceptation du système de surveillance généralisée développé par la National Security Agency semblent dessiner les contours d’un occidentalisme qui formerait avec le totalitarisme djihadiste un couple enfermé dans sa rivalité hyper-violente. Michel Terestchenko accepte trop facilement ce schéma et entérine cette dialectique infernale pour mieux faire valoir le projet convivialiste élaboré par le MAUSS (4). C’est faire trop bon marché des oppositions entre la civilisation européenne et celle des Etats-Unis. C’est prendre trop au sérieux le discours des oligarques français qui reprennent les slogans néoconservateurs mais qui n’ont pas aboli la conception française et européenne de la guerre. Malheureusement engagée en Afghanistan, l’armée française a été impeccable dans ce pays, où elle a mené une guerre aussi politique que possible. Judicieusement engagée en Afrique, l’armée française y fait le contraire d’une « guerre à l’américaine ».

Quant au convivialisme du MAUSS, il est trop inscrit dans la fiction post-nationale pour représenter une réponse aux défis lancés par l’impérialisme étatsuniens et par le totalitarisme « djihadiste ». Rien ne pourra être défendu ou reconstruit sans les gouvernements légitimes d’Etats souverains.

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(1)    Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du bien, La Découverte, 2007 ; Du bon usage de la torture ou comment les démocraties justifient l’injustifiable, La Découverte, 2008.

(2)    Michel Terestchenko, L’ère des ténèbres, Bibliothèque du Mauss, Le bord de l’eau, 2015.

(3)    Tous présentés dans ces colonnes.

(4)    Le Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales édite une très intéressante revue : www.revuedumauss.com.fr/

Article publié dans le numéro 1094 de « Royaliste »