Barack Obama était un maître dans l’art de raconter des histoires ou storytelling. Donald Trump a inauguré l’ère du clash par laquelle se poursuit la dévaluation de toutes les paroles publiques et la prolifération des pulsions meurtrières. Emmanuel Macron participe à la violence de ce monde mais il n’a pas de pouvoir sur les événements.

Les Etats-Unis exportent avec une efficacité certaine leurs manières de penser, de manger, de s’habiller et, bien entendu, de communiquer. Avec plus ou moins d’habileté, des Français tentent de reprendre les recettes qui ont si bien réussi à Reagan, Bush et Obama mais ils font la fine bouche devant les grossièretés de Trump sans saisir la logique de dévaluation du pouvoir politique dans laquelle nous sommes entraînés.

Connu pour avoir expliqué la technique du storytelling et popularisé le mot (1), Christian Salmon annonce dans son dernier livre la mort du récit et de la vérité, dans la confusion et la violence. Car il est bien fini le temps des spin doctor, ces façonneurs d’image qui faisaient passer Reagan pour intelligent et qui transformaient en aigle une buse nommée Bush. Les sommets dans l’art du récit furent atteints avec Barack Obama mais cette propagande parfaitement mise en scène n’était somme toute qu’un bouquet d’artifices. Il en résulta une profonde déception qui n’affecta guère l’ancien président : fidèle à lui-même, il s’en alla passer un contrat avec Netflix en compagnie de sa femme. D’ailleurs, Michelle Obama déclara en 2018 qu’elle avait, comme son mari, « toujours eu foi en la puissance du récit » – cette « puissance » formant contraste avec « l’impuissance » avouée de l’élégant Barack dans l’exercice de sa fonction politique.

La dévaluation du Politique s’est poursuivie avec Trump qui a lancé pendant la campagne le thème des fake news pour discréditer les grands médias et qui dialogue maintenant par tweets vindicatifs, nous faisant entrer dans l’ère du trash et du clash. Ses discours sans début ni fin se réduisent à des successions de phrases, de formules, d’insultes qui n’ont pas d’importance car la vérité d’hier est l’erreur de demain. Trump n’est ni un fou, ni un idiot, mais l’une des expressions et peut-être même l’expression des Etats-Unis : « Le citoyen en moi hait ce que l’Amérique est devenue sous Trump. L’historien en moi sait que c’est ce que l’Amérique a toujours été » écrit David Silkenat qui enseigne l’histoire des Etats-Unis à Edinbourg. Contrairement à ce que croient maints populistes français, l’actuel président des Etats-Unis n’est pas un sauveur. « Trump, écrit Christian Salmon, ne cherche pas à sauver le système politique. Ni à lui redonner du crédit. Car ce système ne peut plus être sauvé. Pendant sa campagne, il a assis la crédibilité de son discours sur le discrédit du système. Désormais, il se contente de spéculer à la baisse sur le discrédit général et d’en aggraver les effets… une logique du clash permanent, qui finit par dévorer la mise en récit de la politique ».

Le clash trumpiste est exportable car il est pleinement en phase avec ce qui pulse sur les réseaux sociaux et sur les marchés financiers où les jeux se mènent dans une succession d’instantanés. Bien qu’il excelle dans le clash gaffeur, Emmanuel Macron reste dans l’ancien monde du récit édifiant. Celui qui a, physiquement, la minceur d’Obama et qui se costume en militaire comme Bush, aurait voulu concilier le faste monarchique et la start-up nation par le biais de la littérature. « Il veut réhabiliter la primauté du politique au nom d’un néo-libéralisme qui, justement, met fin partout à l’exercice du pouvoir politique » note Christian Salmon pour qui « il y a pire. Macron veut tout autant réinjecter du romanesque dans la vie politique au nom de la révolution technologique, celle du big data et du gouvernement par les algorithmes, qui justement est en train de confisquer l’espace même du possible, neutralisant toute possibilité de symbolisation ». D’ailleurs, le Rastignac épris de romanesque s’est trouvé pris dans l’affaire Benalla qui révéla, quelques mois avant la répression des Gilets jaunes, la violence de ce pouvoir. Christian Salmon observe la prolifération de postures martiales qui, partout dans le monde, « théâtralisent l’insouveraineté par une personnalisation et une virilisation des gouvernants ». Emmanuel Macron est dans la note : « Pour lui, la société est quelque chose qu’il faut forcer, – à tout prix, par quelque moyen que ce soit, aucune limite n’est posée préalablement -, il faut la forcer tout en donnant à voir le spectacle de son forçage pour que le peuple y prenne goût. C’est le secret éventé du macronisme ».

Christian Salmon étudie longuement les attentats islamistes et montre qu’ils sont « le degré zéro du récit » ; ils produisent un effet de sidération et une sorte de narration automatique que les médias diffusent avec célérité tandis que les pays attaqués tentent de défendre leur « marque » selon une méthode de branding (3). Celle-ci fut célébrée par « Les Echos » qui affirmaient en janvier 2015 que « la marque France [est] plus forte que toutes les armées du monde » ! Là encore, le politique se perd dans des actes terroristes et des discours anti-terroristes qui prolifèrent sur fond de nihilisme.

Les pages consacrées à la crise grecque sont intéressantes – surtout l’analyse des opérations de propagande menées par le gouvernement allemand et les médias contre Syriza et plus particulièrement contre le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis. Après avoir montré à quel point cette « Europe » était celle des banques et des marchés financiers, Christian Salmon exprime, comme Varoufakis, l’espoir qu’un « réseau européen de citoyens » sera « capable d’inventer les formes et les politiques d’une démocratisation européenne ». Comment croire qu’une addition de bonnes volontés impuissantes – qui ne sont toujours pas rassemblées – aura raison de la machinerie qui ne va nulle part mais qui sait défendre le statu quo ? Il faut la puissance d’agir d’un Etat pour avoir raison de l’empire des normes dans lesquelles nous sommes piégés.

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(1) Cf. Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007.

(2) Christian Salmon, L’ère du clash, Fayard, 2019.

(3) Branding : marquage d’un animal au fer rouge.

Article publié dans le numéro 1180 de « Royaliste » – Décembre 2019