LA ROSE DES TEMPS

L’errance juive est une fiction, à laquelle s’oppose l’illusoire quiétude de l’enracinement. L’exil d’Abraham, qui révèle à tous les hommes la condition humaine, est l’épreuve libératrice qui rend possible un retour heureux.

Le Juif errant n’a jamais erré ! Ainsi ose-t-on résumer le dernier ouvrage de Shmuel Trigano (1), dans l’allégresse que donnent ces pages fortement méditées. Leur caractère décisif ne sera pas sans doute pas immédiatement reconnu car elles rompent avec le moralisme qui unit efficacement, sur nos écrans, la compassion pour les personnes et les peuples brutalement « déplacés » et l’apologie des « racines ».

Le caractère mystificateur de ces homélies réactionnaires apparaît dès qu’on se souvient, grâce à Shmuel Trigano, de l’injonction adressée par Dieu à Abraham :« Va-t’en de ton pays, de ta patrie, de la maison de ton père et va vers le pays que je t’indiquerai » (Gn. 12,1). On peut ne pas croire à la parole divine, mais si l’on fait référence à notre civilisation, à sa tradition judéo-chrétienne, à la conception biblique de la condition humaine, il faut s’interroger sur cet homme qui prend le chemin de l’exil.

Voici donc le premier juif errant, ancêtre de tous les déracinés ? Au contraire. Abraham est bien la figure singulière de l’humaine condition, mais l’Araméen est un aventurier, un homme qui va de l’avant, et qui vit l’épreuve de la rupture comme un commencement. Sans doute, « l’originaire de Babel » est d’abord un déraciné, un être arraché aux paysages de sa patrie, qui fait soudain l’expérience de la perte des repères et de cette angoisse du vide qui peut conduire à la course sans but, jusqu’au suicide. Mais c’est aussi l’homme qui sait faire du déracinement un exil, parce qu’il choisit, à la « rose des temps », de cheminer selon le mouvement de l’histoire.

Le déraciné, quant à lui, s’installe dans la nostalgie du passé révolu ; il cultive le regret comme autrefois son jardin et aspire à se ré-enraciner dans sa terre d’origine. L’exilé regarde vers le futur, dans l’attente du retour. Le deuil qu’il fait du passé lui permet de reconstituer son identité. N’ayant plus de terre ni de maison « l’exilé n’a plus que son nom pour seule habitation », et c’est par le langage qu’il ordonnera ses souvenirs par lesquels le passé trouvera son mode de présence. Rien n’était vraiment perdu, mais ce qui se recrée dans le langage est désormais vécu au fil de l’aventure, dans l’étrangeté de la condition exilique.

Pour l’exilé, tout est étrange. A commencer par l’enraciné, enfermé dans un présent rétréci et qui perd son temps à préserver un monde en fuite vers le passé – jusqu’à se réfugier dans un âge d’or parfaitement illusoire. Il n’y a pas de réactionnaire heureux… L’exilé sait qu’il est l’étranger, l’homme de passage, insupportable aux yeux de l’enraciné parce qu’il est libre, et parce qu’il est habité par un sentiment de plénitude. Shmuel Trigano n’hésite pas à dire qu’il y a un bonheur de l’exil parce que le moment présent, celui de la marche aventureuse, trouve son sens dans le futur.

C’est que l’étrangeté tient aussi à la manière de vivre la temporalité. L’exilé s’est séparé de son passé pour mieux le découvrir dans une nouvelle relation à l’origine. Mais c’est surtout un homme qui se souvient du monde futur, qui marche selon la promesse qui lui a été faite. Aussi chemine-t-il résolument dans le monde sensible, au lieu de chercher à s’en abstraire par la montée vers le ciel des Idées ou par la contemplation du néant.

Qu’on imagine pas, cependant, une plate béatitude. L’exilé marche au bord de l’abîme, toujours exposé à la tentation du vide, mais il vit selon une conjonction des temps qui produit une formidable énergie libératrice. Cette puissance acquise tout au long du chemin est d’autant plus nécessaire que l’exilé de retour doit encore surmonter son impatience, qui peut dévoyer son espérance en utopie, et éviter le piège d’un ré-enracinement. De retour sur la Terre promise, Abraham ne cesse de marcher : nous sommes tous des résidents-étrangers.

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(1) Shmuel Trigano, Le temps de l’exil, Payot, 2000.

Article publié dans le numéro 772 de « Royaliste » – 2001