Paul Jorion n’est pas seulement celui qui a expliqué comment le capitalisme allait entrer dans une crise mortelle. C’est un chercheur qui mobilise plusieurs savoirs – sur l’anthropologie, la finance, l’économie – afin de trouver une issue.

Une issue… Encore faudrait être persuadé qu’elle existe quelque part. En ce moment de l’histoire, nous ne pouvons pas savoir si nous sommes dans une impasse ou à un tournant. Et Paul Jorion, qui anticipe les différentes phases de l’effondrement du système dans ses livres et sur son blog (1) se garde bien de prophétiser le monde nouveau. Il cherche, avec d’autres, il n’est pas en surplomb des événements… Mais il en maîtrise suffisamment le flux pour se trouver très loin devant ceux qui, dans les milieux oligarchiques, bricolent et vaticinent à longueur de journée.

Si les petits réformateurs de droite et de gauche lisaient son Capitalisme à l’agonie (2), ils comprendraient que nulle « gouvernance » ne parviendra à sauver, par la fameuse régulation, un système qui porte en lui la cause de son effondrement. Paul Jorion explique méthodiquement cette logique suicidaire dont je me borne à relever quelques aspects :

L’activité financière ne consiste plus à prêter de l’argent à ceux qui en manquent mais à faire des paris sur des fluctuations de prix grâce à de l’argent qu’on a emprunté. Les profits sont alléchants mais on oublie les pertes qui s’accumulent à la suite des paris perdus et qui finissent par détruire les établissements financiers les plus réputés.

La délocalisation des activités industrielles et des services est irrémédiable dans le système actuel car le patron choisira toujours le salarié résidant à l’étranger, qui n’a pas accès au partage du surplus, au salarié qui peut négocier par l’action syndicale, la grève ou la séquestration.

La confiance des salariés dans le système est morte depuis qu’en haut lieu on leur dit qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens et qu’il leur faut maintenant accepter à la rigueur salariale – alors que dans la période précédente la « modération salariale » les contraignait déjà à maints sacrifices qui les faisaient vivre au-dessous de leurs besoins. Le cynisme de l’oligarchie stimule l’esprit de révolte comme on le voit dans les pays européens qui sont soumis aux diktats de Bruxelles, de Francfort et de Berlin.

Il ne suffit pas de comprendre les évènements ni de les dénoncer. Il faut se demander que faire et selon quelles références, car le fameux pragmatisme n’a jamais été autre chose qu’une soumission aux rapports de force du moment. Pour envisager le monde nouveau qui surgira de cette crise systémique, Paul Jorion a recours à de grands auteurs. Karl Marx a annoncé la mort du capitalisme mais sans prévoir que celle-ci se produirait dans une période de hausse tendancielle du taux de profit. Keynes sauva le capitalisme en lui donnant pour objectif le plein emploi mais échoua dans le projet révolutionnaire de « l’euthanasie du rentier » ; il peut être actualisé selon un double objectif : « éliminer la pseudo-solution actuelle au manque de revenus qu’est la substitution du crédit aux salaires, source de fragilisation généralisée du système économique ; éliminer aussi la fonction parasitaire de la finance qui siphonne la richesse créée pour arrondir les fortunes déjà existantes ». La lecture de Hegel n’est pas moins stimulante mais je regrette que Paul Jorion ait choisi de l’étudier par le truchement de Kojève, auteur d’une interprétation aussi célèbre que sujette à caution. Le recours aux études de Bernard Bourgeois (3), entre autres, eût été plus adéquat pour travailler sur une philosophie de la liberté qui permet de penser l’Etat sans sacrifier l’individu à la totalité.

Plus inattendues, mais non moins justifiées, les pages consacrées aux principes de la Révolution française, à Rousseau, Robespierre, Freud et Lévy-Bruhl. Dans la période prérévolutionnaire que nous sommes en train de vivre, il est indispensable de s’interroger sur la dialectique des révolutions, sur la vertu, sur la propriété, sur les besoins et les désirs des hommes. Les propositions de Paul Jorion concernant le plein emploi, le revenu et le travail, les biens publics et leur nécessaire gratuité, sont d’une grande richesse. Je voudrais relever ce qui fait encore défaut : une anthropolitique qui commence sans doute à s’esquisser mais dont nous attendons qu’elle s’explicite.

Pour instituer la justice sociale, pour mettre en œuvre une nouvelle politique économique, pour articuler le développement indispensable et les impératifs écologiques, il faut poser la question du pouvoir politique dans ses différentes dimension : celle de la légitimité, tragiquement manquée par Robespierre ; celle de l’autorité capable d’assurer la médiation entre la liberté, l’égalité et la fraternité afin que nos trois principes puissent effectivement coexister dans la même société ; celle de l’Etat, chargé de la mise en œuvre des plans et des projets collectifs. De Paul Jorion, excellent connaisseur d’Aristote qui a inspiré son ouvrage sur le prix (4), nous attendons une relecture de la Politique du vénérable Grec dont nous avons besoin pour repenser, contre l’oligarchie et la ploutocratie, la République aujourd’hui réduite aux artifices de la gouvernance.

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(1)Blog de Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/blog/

(2)Paul Jorion, Le capitalisme à l’agonie, Fayard, 2011. 20 €.

(3)Bernard Bourgeois, La pensée politique de Hegel, PUF, 1969 et mon article sur « la monarchie selon Hegel » dans « Royaliste » n° 908 repris sur mon blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=1259.

(4)Paul Jorion, Le prix, Editions du Croquant, 2010. Voir « Royaliste » n° 980 et mon blog http://www.bertrand-renouvin.fr/?p=2795

 

Article publié dans le numéro 998 de « Royaliste » – 2011