La crise sanitaire invalide tous les schémas sur l’économie du Marché mondialisé. Au terme d’analyses rigoureuses et remarquablement décapantes, Robert Boyer, contributeur majeur de l’École de la régulation, présente dans son dernier livre (1) les principales hypothèses de transformation des systèmes capitalistes.

A l’heure de la mondialisation, tous les pays du monde auraient dû réagir de la même manière à la menace, identique pour tous, de la Covid-19. Tel ne fut pas du tout le cas. Alertés par l’épidémie du SRAS en 2004, la Corée du Sud, Taiwan et Hong-Kong ont réagi efficacement alors que les Etats-Unis et l’Europe s’estimaient hors d’atteinte des virus asiatiques. A cette surprise aux conséquences catastrophiques, s’ajoute un cruel paradoxe : l’Organisation mondiale de la Santé, qui aurait dû coordonner la lutte, n’a pas accompli sa mission.

Face à l’incertitude radicale provoquée par la pandémie, les réactions étatiques, désordonnées, se sont faites selon les particularités historiques, les systèmes sociaux et les imaginaires propres à chaque nation – hors des cadres tracés par les économistes néo-libéraux. “L’ordre spontané”, l’allocation optimale des ressources par le Marché, les calculs rationnels des agents et des firmes ont disparu des discours car il a fallu recourir, après la surprise initiale et en toute urgence, à une intervention massive des Etats et des Banques centrales sans plus se soucier de l’équilibre budgétaire et du poids de la dette publique.

Robert Boyer analyse en toute rigueur les dispositifs mis en place pour empêcher un effondrement généralisé et les réactions divergentes des principaux pays. En Amérique latine (Brésil, Mexique) et dans maints pays en voie de développement, les gouvernements ont choisi un confinement court parce que l’épidémie touche surtout les pauvres et le secteur économique informel. Aux Etats-Unis, le gouvernement fédéral a soutenu les entreprises et les milieux privilégiés partisans du maintien ou de la reprise rapide de l’activité, au prix d’une surmortalité des classes populaires et des minorités – la protection sociale étant liée à l’emploi. Dans les pays relativement égalitaires en matière sanitaire, (France, Allemagne), les entreprises et les citoyens ont accepté un confinement long parce que l’Etat socialise les pertes des entreprises et de ceux qui y travaillent. Ces réactions divergentes annoncent une fragmentation croissante de l’économie mondiale, par renforcement du pouvoir des Etats et des Banques centrales, mais aussi des contraintes aggravées sur les citoyens sous prétexte de protection sanitaire.

Mais “l’Europe-puissance” ? Mais la “forteresse euro” ? Le constat de Robert Boyer est implacable : la pandémie souligne la fragilité de l’Union européenne qui n’a jamais remédié à ses périlleuses faiblesses. L’euro reste une monnaie factice, gérée par une BCE qui doit composer avec les Trésors publics des pays-membres et qui n’empêche pas la divergence croissance entre les Etats du Nord et ceux du Sud. L’Union européenne survit aujourd’hui sur le cimetière des règles qu’elle avait proclamées et pourrait s’effondrer à la suite d’une nouvelle crise de l’euro, survenant cette fois en Italie, ou d’une nouvelle crise financière internationale. Ce n’est pas du côté de Bruxelles, de Francfort et de Berlin qu’il faut chercher le salut.

D’ailleurs, le salut des sociétés frappées par la Covid-19 est hautement problématique. Les anticipations solidement raisonnées de Robert Boyer permettent de tracer deux perspectives majeures qui reposent sur deux certitudes :

Il est vain d’espérer un retour à la normale. “Le propre des crises est de s’ouvrir sur la contingence, car le retour au statu quo apparaît impossible et il faut innover pour surmonter l’incertitude radicale qui paralyse l’action des entreprises et des individus”. Robert Boyer souligne par ailleurs que l’ordre ancien dont les élites cultivent la nostalgie “était plus un fragile bricolage, cachant de grands désordres, qu’un régime socio-économique prometteur”.

Il est naïf de croire qu’on pourra bâtir sur une table rase qui permettrait de lancer tous les projets empêchés par la globalisation financière. Ceci pour une simple et forte raison : le capitalisme, dans la phase actuelle de son évolution, n’a pas du tout dit son dernier mot.

La première hypothèse formulée par Robert Boyer est, en effet, celle d’un durcissement du capitalisme. La pandémie “fait mûrir un capitalisme de plateforme transnational, bâti sur le rassemblement et le traitement étendu d’une énorme masse d’informations recueillies en temps réel”. Les GAFAM peuvent servir les visées totalitaires d’un Parti-Etat, en Chine, ou imposer leurs volontés aux Etats démocratiques et permettre, dans les deux cas, l’avènement d’une société de surveillance profondément inégalitaire.

La deuxième hypothèse est celle de l’apparition d’un nouveau modèle de développement dont Robert Boyer détaille les conditions de possibilité. Il faudrait en finir avec l’impérialisme de l’économie, en ce moment où les économistes découvrent qu’ils sont dépendant des sciences de la nature – puisqu’ils doivent fonder leurs anticipations sur les prévisions épidémiologiques et sur les découvertes médicales. Il faudrait donc réarticuler les différents domaines, économique, financier, monétaire et politique en reconnaissant le rôle décisif de l’Etat. Les pouvoirs publics et les entrepreneurs devraient prendre appui sur la tendance lourde qui privilégie les secteurs de la santé, de l’éducation et de la culture plutôt que l’achat de biens durables, et investir massivement pour le développement de ces biens publics. Il faudrait que l’Etat préside à l’établissement d’un modèle d’économie mixte associant le secteur public et le secteur privé, impose sa loi et sa temporalité au capitalisme financier, résolve le faux problème de la dette publique par l’accélération de l’inflation…

La suite de notre histoire n’est pas écrite. Robert Boyer dit clairement que le modèle qu’il propose ne peut être mis en œuvre sans la constitution d’un bloc politique capable de gouverner. Là aussi, nous sommes dans l’expectative.

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(1) Robert Boyer, Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie, La Découverte, 2020.

Article publié dans le numéro 1024 de « Royaliste » – Février 2021