Dans l’imaginaire contemporain, la « banlieue-ghetto » occupe une place à tous égards inquiétante. Mais de quoi parle-t-on, au juste ?

Des banlieues, nous attendons la grande révolte, l’explosion finale ou, à tout le moins, la descente sauvage des bandes adolescentes au cœur des grandes villes. Depuis des années, des images donnent de la consistance au danger – images télévisées de voitures qui brûlent et de magasins saccagés, images de films américains décrivant des villes aussi ravagées que Beyrouth et livrées à de nouvelles tribus barbares.

Bourgeoise ou populiste, mais toujours xénophobe, la démagogie politique exploite cette grande peur et la convertit en suffrages. La recette est simple, et d’autant plus efficace que toute réplique est longue à se faire entendre dans la mesure où elle évoque et invoque la complexité du réel. Il n’empêche : si les réflexions publiées font moins d’effets que les images et les slogans, elles nous permettent de résister aux paniques sociales et de ne pas désespérer de l’avenir.

Quant à ces deux nécessités, le livre d’Hervé Vieillard-Baron est paisiblement salutaire (1). L’auteur a le double avantage d’être géographe – titulaire d’une thèse sur « le risque de ghetto dans l’agglomération parisienne » – et d’avoir enseigné treize ans au lycée technique de Sarcelles. Ces deux approches de la réalité donnent un livre d’une belle unité, et d’autant plus clair que l’auteur a la politesse, rare ces temps-ci, de définir les quelques mots techniques dont il se sert. En un peu plus de cent pages précises et élégantes, notre géographe sarcellien nous apprend à nous libérer du poids des mots et à regarder autrement les images-chocs – qui ont parfois été fabriquées pour les besoins du spectacle médiatique.

Ainsi, le rappel de la réalité historique du ghetto devrait éviter qu’on se serve du mot pour désigner tout quartier en situation difficile et n’importe quel type de situation marginale ou contrainte – jusqu’à ce camionneur qui se sentirait enfermé dans un ghetto si on l’obligeait à…rouler en convoi ! La banlieue française, ce n’est ni le ghetto de Varsovie, ni la township d’Afrique du Sud, ni Harlem, ni le Bronx.

Quant à ces comparaisons, Hervé Vieillard-Baron dissipe heureusement les idées reçues. Aux Etats-Unis, la communauté territorialisée (Little Poland, Little Italy) s’inscrit fortement dans le paysage urbain, ce qui n’est pas le cas en France où notre Chinatown parisienne ne comprend que 30% d’habitants asiatiques. Aux Etats-Unis, les ghettos noirs sont la conséquence de l’histoire américaine, d’une ségrégation raciale complètement intériorisée et de logiques socio-économiques qui engendrent une violence sans commune mesure avec celle que nous connaissons. Mais il est vrai que, comme aux Etats-Unis, la France connaît aujourd’hui des quartiers marqués par une ségrégation selon le revenu et l’origine.

Aussi peut-on craindre une « tension vers le ghetto ». Pour ceux qui vivent dans les quartiers sensibles, le mot signifie un enfermement dans diverses formes de misère (économique, urbaine, sociale, scolaire) qui s’accompagne souvent de « problèmes ethniques ». Hervé Vieillard-Baron montre que cette ethnicisation est lourde de paradoxes – les antillais ne sont pas immédiatement reconnus comme français – , il souligne la complexité des différences « ethniques » en nous faisant visiter trois cages d’escalier d’une cité et il s’inquiète de constater que l’organisation ethnique des quartiers est aussi le résultat de l’action consciemment menée par certains « chargés de peuplement ».

Le danger de ségrégation croissante existe. Il ne sera pas conjuré par la répartition technocratique de crédits mais par une politique soucieuse de la dignité humaine. La réflexion d’Hervé Vieillard-Baron y introduit magistralement.

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(1) Hervé Vieillard-Baron, Les banlieues françaises ou le ghetto impossible, Editions de l’Aube, 1994.

Article publié dans le numéro 642 de « Royaliste » – 1995