En arpentant les « chemins de l’Etat » (1), Blandine Barret-Kriegel annonce le retour à une réflexion fondamentale sur le politique.

Pendant près d’un siècle, la question sociale est demeurée au premier plan. La tâche intellectuelle était de la résoudre, les luttes politiques étaient fortement marquées par la peur ou le désir d’émancipation, et la dénonciation marxiste de l’illusion politique excluait toute réflexion dans ce domaine. La « digestion » de la question sociale par les sociétés démocratiques occidentales (2), l’expérience du totalitarisme, les interrogations sur l’Etat-Providence, provoquent aujourd’hui un retour à la philosophie et à l’histoire politiques. L’intérêt récent pour le libéralisme français du 19ème siècle s’inscrit dans ce mouvement, et l’œuvre de Tocqueville inspire maintenant nombre d’analyses. Repensée à la lumière des écrivains du siècle dernier (3), la Révolution cesse d’être un mythe fondateur, un commencement absolu. Dès lors il devient possible de retrouver les fils qui nous relient à un passé plus ancien, de remonter les chemins de l’Etat jusqu’à leur origine.

Telle est l’intention de Blandine Barret-Kriegel, qui vient de publier une quinzaine d’études sur les fondements de l’Etat, du droit et de la démocratie modernes. Pour l’auteur, il ne fait pas de doute que l’Etat actuel et les principes de notre droit public prennent leurs racines « dans la longue durée monarchique », la démocratie et le libéralisme s’appuyant sur « le socle plus ancien (…) du droit classique français ». Malgré l’abolition de la royauté, il y a donc continuité entre l’ancienne France et la nouvelle… La thèse scandalisera les derniers Jacobins et les derniers contre-révolutionnaires, qui voient dans la Révolution une rupture radicale. L’analyse de Blandine Barret-Kriegel s’appuie pourtant sur des faits incontestables. La théorie de la souveraineté formulée par Jean Bodin inspire encore nombre de principes de l’Etat moderne, où l’autorité administrative et législative a pris le pas sur la fonction judiciaire. La même continuité s’observe dans le domaine du droit : même si la monarchie française ne parvient pas à réaliser l’unification du droit, il n’en demeure pas moins que l’effort de codification de l’Ancien Régime a fortement influencé les codes napoléoniens. Quant au peuple, il existe avant la Révolution, déjà émancipé de la servitude dans le cadre d’un Etat de droit. En détruisant le tissu compliqué des statuts et des privilèges, les hommes de la Révolution voudront le « recréer », selon le mot de Saint-Just, au nom des droits de I homme et du citoyen et dans le souvenir de l’ancienne Rome parfaitement fictif puisque, à Rome, on est homme ou citoyen.

La question du droit romain est d’ailleurs un des thèmes principaux des « Chemins de l’Etat ». A l’encontre des historiens germaniques, qui attribuent une origine romaine et impériale à nos institutions, Blandine Barret-Kriegel fait apparaître l’originalité de la France. La politique de relégation du droit romain va de pair avec le refus de la domination impériale, par quoi la monarchie et la nation française commencent de s’affirmer. Chronologiquement, la première loi fondamentale de la monarchie est en effet celle qui dit que « le roi est empereur en son royaume ». Ainsi s’affirme la liberté du roi de France à l’égard du Saint-Empire et de la Papauté. Contre l’empire, la monarchie invente la nation, et un Etat fondé sur des lois non-écrites qui garantissent la continuité du pouvoir et l’intégrité du royaume. Il suffit de lire notre Constitution actuelle pour constater que ces principes inspirent toujours l’Etat. Ces questions nous semblent familières. Elles gagnent à être approfondies en compagnie de Blandine Barret-Kriegel. Encore trop encombré d’idéologie, souvent limité à des analyses sociologiques, le débat sur l’Etat va prendre, grâce à elle, une nouvelle et passionnante dimension.

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(1)    B. Barret-Kriegel, Les Chemins de l’Etat, Calmann-Lévy 1986.

(2)    Cf. l’entretien accordé par Marcel Gauchet à notre revue « Cité », numéro 12.

(3)    Cf. notre entretien avec François Furet dans « Royaliste », numéro 444.

Article publié dans le numéro 446 de « Royaliste » – 26 mars 1986