De la Collaboration, nous ne connaissions jusqu’à présent que les textes des Collaborateurs eux-mêmes et les rares analyses qui ont été consacrées à un homme (Laval) ou à un groupe particulier (la Milice par exemple). Sans compter « l’histoire » apologétique d’un Saint Loup et les récits discrètement laudatifs d’un Jean Mabire, destinés à entretenir la nostalgie d’une certaine Europe et à exploiter les instincts troubles d’une certaine clientèle.

Pourquoi ce silence de trente ans ? Si la France s’est tue après avoir puni ses traîtres, c’est peut-être pour nier une certaine image d’elle-même. Car il est historiquement faux de prétendre que le clan collaborateur n’a été qu’un ramassis d’aristocrates déchus, d’écrivains romantiques et de ligueurs d’extrême-droite : la collaboration a trouvé ses chefs et ses troupes dans toutes les classes et dans tous les partis. Toutes les classes ? On trouve une bonne proportion d’ouvriers dans la Waffen SS Charlemagne, la petite bourgeoisie forme la piétaille des partis collabos et la bourgeoisie parade sur les estrades germanophiles. Tous les partis ? On sait que Jacques Doriot vient du Parti communiste et Marcel Déat de la S.F.I.O. D’autres passeront du syndicalisme au national-socialisme, comme Lagardelle et Compère-Morel — deux vieilles figures du mouvement ouvrier d’avant 1914. D’autres encore viennent du pacifisme et même de la Ligue des Droits de l’homme. Sans oublier certains autonomistes, alsaciens et bretons qui comptent sur l’Allemagne pour susciter une Europe des ethnies. Un thème que l’on retrouve, aujourd’hui encore, dans certains cénacles.

Alors, pourquoi la Collaboration ? Elle n’était, comme le souligne Pascal Ory (1), ni une fatalité, ni le produit d’une frange marginale de la société. Alors pourquoi le héros indiscutable qu’était Darnand se retrouve-t-il du côté des Allemands, comme tant d’autres combattants de 1914-1918 et de 1939-1940 ? Pourquoi tant de démocrates, tant de socialistes ? Plusieurs explications se mêlent et on aurait aimé que Pascal Ory, qui tente d’en faire la synthèse, ait été moins rapide et plus clair dans la conclusion de son étude. Que des hommes de droite aient versé dans la collaboration par anticommunisme viscéral, c’est évident. Que d’autres aient sacrifié le patriotisme à leurs sentiments pacifistes et européens, c’est certain. De même que l’hitlérisme a pu séduire certains socialistes. Mais la cause principale est sans doute l’effondrement de 1940. Un effondrement si imprévu et si brutal que les Français vont chercher désespérément quelque chose à quoi se raccrocher. Pour la majorité, ce sera le visage paisible, la moustache paternelle et le képi du maréchal Pétain. Les Collaborateurs, quant à eux, trouveront leur sécurité dans l’ordre totalitaire, résoudront leurs contradictions en se livrant à la force brute.

La page est tournée ? Pas tout à fait. La France de 1940-1944 nous rappelle qu’une société ruinée ne fait pas naturellement surgir de douces utopies champêtres. Mais plutôt le désir de se donner n’importe quel maître.

***

(1) Pascal Ory : Les Collaborateurs, éditions du Seuil.

Article publié dans le numéro 249 de « Royaliste » – 26 mai 1977