Dominique Decherf a été ambassadeur de France au Rwanda (2004-2006) puis à Djibouti (2007-2010) après avoir fait une grande partie de sa carrière en Afrique. C’est à partir de cette longue expérience et de sa connaissance des grands enjeux diplomatiques qu’il souligne l’aspect à la fois évident et caché de la couleur de peau et ses conséquences sur les relations politiques. Loin de mourir en Afrique du Sud, l’apartheid s’est mondialisé.

 

Quand ils se tournent vers l’Afrique, les Français regardent l’Afrique francophone. C’est ce que la télévision leur montre, hors catastrophe ou événement inouï, et les librairies les orientent dans la même direction. Dominique Decherf nous entraîne en Afrique anglophone, au Kenya où il s’est installé, en Afrique du sud à l’époque de l’apartheid, dans la Tanzanie de Julius Nyerere – puis en Angola lusophone après la décolonisation ou encore au Libéria et bien sûr au Rwanda où il fut ambassadeur avant d’être expulsé. Comme il a servi au Burkina-Faso et en Côte d’Ivoire après avoir commencé sa carrière en Tanzanie, il a pu relier les deux moitiés de l’Afrique et avoir une vision d’ensemble des complexités du continent.

Cependant, Couleurs (1) n’est pas une histoire de l’Afrique, ni seulement le livre des souvenirs d’un diplomate français tombé amoureux de l’Afrique et des Africaines – ce qui lui donne une connaissance à la fois politique et sensible des pays et des sociétés dans lesquels il a vécu. On se gardera ici d’évoquer les nations africaines les unes après les autres car ce serait les enfermer dans quelques phrases synthétiques qui prétendraient abusivement résumer les différentes décolonisations, les structures sociales et les groupes linguistiques, les expériences économiques – par exemple le marxisme-léninisme – le rôle de maints chefs d’Etat et les relations extérieures des différents pays.

On ne suivra pas non plus les méandres de la politique française sur le continent noir. La décolonisation fut une ligne politique claire mais ensuite les gouvernements français naviguèrent à l’estime, accumulant les erreurs. En Afrique du Sud, François Mitterrand et la gauche n’ont pas voulu voir, par antiracisme, que la fin de l’apartheid était la victoire de chaque Africain et que tous en tiraient une immense fierté alors qu’à Paris on affirmait qu’il n’y avait plus de dichotomie entre blancs et noirs mais le retour à la lutte entre les riches et les pauvres. Autre erreur : le sommet de La Baule qui résulte d’un « compromis pas vraiment assumé entre la ligne politique défendue par François Mitterrand et la ligne technique ou technocratique de ses ministres, entre le maintien des liens traditionnels et la soumission aux diktats de Bretton Woods, lesquels sont alors hypertechnocratiques dans la mise en œuvre systématique d’un « ajustement structurel » qui arrive pourtant en 1990 à un véritable essoufflement (en Côte d’Ivoire et au Rwanda tout particulièrement) ».

Il faudrait donc concevoir une nouvelle politique de la France en Afrique – et non plus une politique africaine de la France. Laquelle ? Il est encore trop tôt pour le dire mais on aurait tort de ne pas prendre en considération la question des couleurs – par souci antiraciste – et de plaquer en tous lieux notre schéma démocratique et droitsdel’hommiste au lieu d’encourager, si besoin est, les versions africaines de la démocratie. Par exemple, nous avons célébré en Afrique du Sud la victoire de la majorité sur la minorité – ce qui pouvait conduire à l’écrasement des vaincus – alors que Mandela a eu le génie de concevoir la politique avec les Noirs et les Blancs : « si (…) la version sud-africaine de la démocratie politique, ni raciale ou ethnique, ni totalitaire, mais avec un partage du pouvoir, économique et politique, se généralisait à l’Afrique, l’Afrique s’en porterait autrement et nos relations aussi ».

D’où la nécessité d’un changement de regard qui ne conduit pas à un nouveau modèle de réorganisation du monde (un nouveau paradigme) mais à un réaménagement des catégories permettant de mieux comprendre le monde. Le changement de regard consiste d’abord à prendre en considération le regard de l’autre : par exemple le Noir, que nous ne voulons pas regarder comme tel pour ne pas être accusé de racisme. Pourtant, celui qui vit en Afrique ou qui partage un temps l’intimité d’un africain ou d’une africaine sait bien qu’il est le Blanc, le Toubab. Or l’européen blanc n’est pas nécessairement sympathique car son visage rappelle l’arrogance du colonial, la brutalité du militaire, la suffisance et l’inculture des gens de gauche qui vont vaticiner à Abidjan, les combines des affairistes et des ministres français corrompus, la grossièreté du touriste amateur de Club Med’. Bien sûr, il y a des Français formidables en Afrique et des touristes respectueux, mais l’image du Blanc y est plus ou moins dégradée car dans le monde d’aujourd’hui, ce sont toujours les Blancs qui exercent la réalité du pouvoir sur la planète, même s’il y a parmi eux quelques hommes noirs – l’un à la présidence des Etats-Unis, l’autre à l’ONU. D’où cette vérité qui sonnera désagréablement aux oreilles occidentales : l’apartheid, loin de disparaître en Afrique du Sud, s’est mondialisé.

Ces considérations générales sur les Blancs et les Noirs risquent-elles de conduire à un racisme plus ou moins avoué ? Sans s’attacher au fait que la science ne trouve pas de races biologiques et doit s’en tenir à ce constat négatif, Dominique Decherf affirme l’égalité de tous les hommes entre eux – alors que le racisme proclame une inégalité en valeur – et précise dans l’introduction de son livre que « le racisme est une forme de narcissisme, un onanisme. Il est solitaire. Il vit de solitude. Il se satisfait de soi. Il vise à être seul de son espèce jusqu’à tuer l’Autre ». Quant au non-raciste, il doit tenir la race pour une évidence inévidente, qui devrait le conduire à mettre le mot entre guillemets après avoir lu Dominique Decherf. A l’école primaire, après la guerre, notre livre de géographie nous apprenait à distinguer quatre races : le Blanc, le Noir, le Jaune – et l’Indien avec ses plumes qui avait ma préférence. Cette anthropologie réductrice a disparu et nous apprenons en voyageant que la couleur de la peau ne dit presque rien sur les personnes et les groupes humains. « Oui, remarque Dominique Decherf, un Noir se reconnaît Xhosa ou Zoulou, mais également de familles, de clans, de classes d’âge, de castes. Le critère était dit ethno-linguistique, la langue définissant certes le groupe, mais la langue transmise par les parents, donc en définitive la généalogie, c’est-à-dire la génération, la naissance, bref les liens du sang ». Même observation au Rwanda : « Le Hutu est simplement un non-Tutsi » note Dominique Decherf qui s’appuie sur Jean-Pierre Chrétien (2) écrivant qu’« il n’y a pas de Hutu sans Tutsi ». Pas de Même sans Autre, pas d’identité sans altérité. Le génocide rwandais est le montage d’une discrimination ami-ennemi à la manière de Carl Schmitt : « Le génocide, dit-on, n’a pas tué que des Tutsi mais aussi de nombreux Hutus modérés. Ces Hutus, peut-on dire, devenaient Tutsi dans la mort. Ils ont été tués comme complices des Tutsis, proto-Tutsi. Le pouvoir souverain se reconnaît par ce pouvoir de définition de l’ennemi, de dire, par voie de décret, la vérité de l’ennemi ». Pour qu’un génocide ait lieu, il faut un monde clos, dans lequel un pouvoir appuyé sur une force militaire ou une population armée désigne les hommes à éliminer – ainsi en Europe occupée, au Rwanda… C’est seulement à l’intérieur de cette clôture que l’on peut désigner l’Autre comme négation du même : le Noir comme Non-blanc, le Juif comme non-Aryen… Dans une société ouverte, il faut penser avec Platon le Non-Blanc sous diverses apparences – jaune, rouge… – qui dispersent l’opposition première dans le jeu des différences.

La couleur de peau ne relève pas de l’essentiel : c’est un « accident », une petite différence, un « presque rien » (3) mais ce n’est pas rien comme l’affirment les antiracistes patentés. « La probabilité du meurtre grandit à mesure de la fraternité, jusqu’à la gémellité » souligne Dominique Decherf en souvenir d’Abel et Caïn. Dans les sociétés qui se conçoivent selon un imaginaire égalitaire, la toute petite différence peut prendre une importance considérable et servir de vecteur à la violence. La race ne permet pas de comprendre la logique des conflits et l’antiracisme ne permet pas de les apaiser. La violence circule à l’intérieur des groupes de couleur, comme elle circule à l’intérieur des groupes ethno-religieux. Au Rwanda, des Noirs ont massacré des Noirs, les Arabo-musulmans se font la guerre en Irak, en Libye, en Syrie – sans parler des massacres entre ces Européens blancs, tellement civilisés…

Dominique Decherf est allé chercher des explications à la violence chez Claude Lévi-Strauss et a relu Gobineau, jouant en fin de livre avec cet auteur politiquement incorrect. C’est se donner trop de peine. Les explications pertinentes se trouvent dans son propre livre et rejoignent les réflexions dont Jean-Pierre Dupuy nous avait fait part lors d’un colloque (4) que nous avions organisé en 1983 : ce n’est pas l’Autre qui nous fait peur, mais le Même et c’est le Même que nous voulons tuer pour nous libérer de la peur. Cette haine est inversement proportionnelle à la différence de couleur de peau : elle est totale pour les Juifs, qui ne peuvent être distingués à vue d’œil des autres citoyens, virulente à l’égard des Arabes, souvent un peu plus foncés que la moyenne, moindre à l’égard des Noirs, pourtant très repérables – et elle ignore les Asiatiques, physiquement identifiables et souvent inscrits dans des communautés solides aux rites tout à fait étrangers. Il faut donc que le Même ou le presque Même soit accablé de caractéristiques ignobles pour qu’il devienne un ennemi, un Autre à exterminer.

Comprendre cela ne sert à rien, hélas, si le système des médiations politiques et sociales fait défaut…

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(1) Dominique Decherf, Couleurs, Mémoires d’un ambassadeur de France en Afrique, Pascal Galodé éditeur, 2012.

(2) Jean-Pierre Chrétien, L’Afrique des Grands Lacs, deux mille ans d’histoire, Flammarion, 2000.

(3) cf. Vladimir Jankékévitch, Le je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Tome 1 : La manière et l’occasion, Le Seuil, 1980.

(4) Cf. Jean-Pierre Dupuy, « Nature et différence », revue Cité, n°10, 1983.

 

Article publié dans le numéro 1016 de « Royaliste » – 2012